Silent Hill f

Après un remake de Silent Hill 2 tout simplement prodigieux, inutile de préciser que nous n’avions aucune envie de redescendre de notre petit nuage avec Silent Hill f. Et pour cause : ce nouvel opus, qui ose pour la première fois dans l’histoire de la saga planter son décor dans le Japon des années 1960, mise résolument sur la déstabilisation géographique. Une audace qui, au premier regard, évoque des œuvres telles que Siren ou Project Zero. Très vite, Silent Hill f trace pourtant sa propre voie, s’imposant non seulement comme un excellent survival horror, mais aussi — et surtout — comme un Silent Hill à part entière. Oui, le miracle a bel et bien eu lieu.

Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.

Du Japon à Taïwan

Après le formidable remake de Silent Hill 2, la décision de Konami de réorienter la trajectoire de Silent Hill n’a rien d’un caprice éditorial : elle s’inscrit dans une stratégie parfaitement réfléchie. Car si les volets “classiques” situaient leur action aux États-Unis, leur essence (esthétique, narrative et émotionnelle) métissaient moult références occidentales avec une sensibilité typiquement japonaise. C’est d’ailleurs ce mélange d’influences qui a forgé l’identité de Silent Hill. Sous l’impulsion du producteur Motoi Okamoto (Konami), a donc été décidé de transposer l’action au Japon. Pour donner corps à cette nouvelle vision, Konami a confié les rênes du projet au studio NeoBards Entertainment.

Si la production et la supervision de Silent Hill f ont bien eu lieu au Japon, le studio en charge n’est pourtant pas domicilié sur l’archipel. Fondé en 2017, NeoBards est un studio taïwanais basé à Hong Kong, avec des équipes réparties entre Taipei et Suzhou. En quelques années, il s’est imposé comme un partenaire de confiance pour de grands éditeurs, collaborant notamment avec Capcom (Dead Rising Deluxe Remaster, Mega Man Battle Network Legacy Collection, Resident Evil: Resistance, Resident Evil Re:Verse) ou encore avec Square Enix (Marvel’s Avengers, Final Fantasy VII Rebirth). On lui doit également Dynasty Warriors M, un jeu mobile sous licence Koei édité par Nexon. Un CV somme toute assez fourni et non dénué de références solides.

Une plume de renom

Pour asseoir solidement les fondations du projet, Konami a fait appel à une figure majeure de la fiction japonaise contemporaine : Ryukishi07. Fondateur et plume principale du cercle doujin 07th Expansion, il s’est fait connaître grâce à ses visual novels cultes tels que When They Cry (Higurashi, Umineko, Ciconia). Quant à son pseudonyme, il signifie littéralement “chevalier dragon”, un clin d’œil à la classe éponyme dans certains Final Fantasy, tandis que le “07” est un jeu de mots faisant référence au personnage de Reina dans Final Fantasy V (“07” pouvant se lire “rei-na“). Autant dire que l’homme a du goût et, manifestement, du talent. On l’aime déjà, non ?

S’il n’est pas forcément très connu en occident, Ryukishi07 s’est donc bâti une belle réputation pour des histoires panachant horreur viscérale et psychologie humaine. Et c’est précisément cette alchimie que Konami recherchait pour Silent Hill f. Interrogé sur sa vision, l’auteur a confié avoir été d’abord dérouté par l’idée d’un Silent Hill situé hors de la ville emblématique. Ce défi l’a visiblement conduit à revisiter les fondements mêmes de la saga. Sa conclusion fut la suivante : Silent Hill n’a jamais été uniquement un lieu.

C’est avant tout la représentation de la lutte intérieure de ses personnages, contre leurs péchés, leurs frustrations, leurs désirs inavoués, une descente aux enfers intime traduite dans un langage visuel puissant. Nous sommes d’accord, et il est intéressant de transposer la grammaire de Silent Hill en dehors des frontières de la ville maudite. Rappelons par ailleurs que Silent Hill 4 avait déjà entamé cette démarche et que Silent Hill: The Short Message, paru début 2024 sur PlayStation 5 (courte expérience gratuite développée par HexaDrive) se déroulait… dans la ville allemande de Kettenstadt.

Welcome to Ebisugaoka

L’histoire nous plonge dans le quotidien d’Hinako Shimizu, une jeune lycéenne vivant dans la petite ville rurale d’Ebisugaoka au début des années 1960. Sa vie bascule le jour où la bourgade se retrouve soudainement enveloppée d’un épais brouillard et envahie par d’étranges menaces, à commencer par une flore rouge sang qui s’étend sur les murs et recouvre les rues. À noter que, pour renforcer l’authenticité des lieux, les développeurs se sont directement inspirés d’un endroit bien réel : le village de Kanayama, dans la préfecture de Gero, dont les ruelles labyrinthiques ont servi de modèle pour la conception des environnements.

Ils ont également eu recours à la photogrammétrie, une technique consistant à reconstituer la forme, les dimensions et la position d’un objet dans l’espace à partir de multiples prises de vue photographiques, et ce pour obtenir des textures crédibles en diable. Résultat : l’exploration d’Ebisugaoka gagne en profondeur, en crédibilité et en immersion. Mais revenons à notre pauvre Hinako, qui n’est pas la seule à assister à ce basculement cauchemardesque. Elle évolue en effet au sein d’un petit cercle d’amis — Shu, Rinko et Sakuko — qui partagent son quotidien. Dès les premiers instants, une profonde fragilité et une tristesse palpable se dégagent de notre héroïne. Un mal être enraciné dans un contexte familial douloureux, l’adolescente nourrissant un énorme ressentiment envers ses parents.

Prisonnière d’un foyer dysfonctionnel, où une mère soumise endure la violence d’un père autoritaire, Hinako souffre chaque seconde de cette existence étouffante. La situation s’est encore aggravée depuis que sa sœur aînée, Junko, a choisi de fuir cette réalité en se mariant. Au-delà de son récit horrifique, Silent Hill f propose une véritable réflexion sur la condition féminine au sein d’une société patriarcale particulièrement oppressante. La peur qui s’y déploie n’est pas seulement surnaturelle : elle est aussi sociale, intime, ancrée dans des blessures bien réelles. C’est précisément dans cette tension entre horreur psychologique et drame humain que le titre puise une grande partie de son efficacité.

À travers le personnage d’Hinako, le scénario explore les luttes intérieures de celles qui refusent de plier. Et, par extension, d’autres thématiques tout aussi lourdes viennent s’y greffer… mais en dire davantage serait déjà risquer de gâcher les nombreux rebondissements qui ponctuent le dernier tiers de l’histoire. Loin de tout discours militant appuyé, Silent Hill f s’inscrit dans une tradition subtile et introspective, celle d’un Silent Hill 3 qui, en son temps, abordait déjà le passage de l’adolescence à l’âge adulte à travers le regard de Heather. Si les thématiques diffèrent par leur époque et leur contexte, les deux œuvres se rejoignent dans leur exploration intime de l’identité féminine et de la résistance aux rôles imposés.

Quand la tradition le dispute à la modernité

L’histoire, ses ramifications narratives et la façon dont tout cela est mis en scène forcent le respect. Dès les premières minutes, Silent Hill f prend le temps d’installer sa vision, distillant la tension avec un rythme lent et mesuré, un parti pris qui n’est pas sans rappeler celui de Silent Hill 2. Sous l’impulsion du studio NeoBards et du réalisateur Al Yang, c’est un véritable travail d’orfèvre qui se déploie à l’écran une fois le jeu lancé, une approche qui s’inscrit totalement dans cette subtilité douce amer que l’on aime tant et que les meilleurs opus de la franchise ont réussi à imposer. En outre, le décorum (inédit pour la série) offre une saveur singulière, mélange d’étrangeté folklorique et d’horreur moderne. En cela, et contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, l’ADN de Silent Hill est parfaitement respecté.

Cerise sur le gâteau : un événement majeur survenant aux alentours de 8 à 9 heures de jeu (lors de la première partie) vient bouleverser la donne, portant l’expérience à un niveau supérieur. Si ce choix narratif audacieux ne fera sans doute pas l’unanimité, il contribue indéniablement à faire de Silent Hill f l’un des épisodes les plus ambitieux de la saga. Autre plaisir non négligeable : la consultation de la carte, qui s’annote en temps réel comme dans les précédents volets, ainsi que les tutos, la lecture de documents et de notes disséminés au fil de l’aventure. Présentées sous la forme d’un journal intime illustré de croquis et d’annotations, ces archives et instructions ne se contentent pas d’étoffer le lore : elles renforcent puissamment l’immersion, au point qu’il n’a peut-être jamais été aussi agréable de lire des documents dans un jeu vidéo.

Comptez entre 10 et 13 heures pour venir à bout de ce délicieux périple, sachant que cinq fins différentes sont à débloquer. La première sera identique pour tous les joueurs, mais les quatre autres nécessiteront de remplir certaines conditions et d’accomplir des actions spécifiques au fil de votre progression. Et ces nouvelles parties ne se contentent pas de quelques variations : elles offrent leur lot de nouveautés, avec des sections inédites à explorer, des scènes alternatives enrichissant la compréhension de l’histoire, de nouvelles énigmes et des objets exclusifs. Bref, le travail des développeurs se distingue par une grande générosité et c’est particulièrement appréciable ! 

Dimensions multiples

Parmi les signatures les plus emblématiques de la franchise, le concept de dimension cauchemardesque occupe une place à part. Pourtant, Silent Hill f ne se contente pas d’en reprendre les codes : il les réinvente en les imprégnant profondément de culture japonaise. Ainsi, plutôt que d’opérer la traditionnelle bascule vers un univers de métal rouillé et de chairs sanguinolentes, Hinako se retrouve, lorsqu’elle perd connaissance, projetée dans un monde spirituel hostile. Cet autre plan de réalité, nourri de folklore nippon, obéit à ses propres règles ésotériques. Un choix audacieux qui renouvelle en profondeur l’exploration, en nous invitant à évoluer dans une dimension autonome, dotée de sa propre identité, de ses dangers spécifiques et de ses lois singulières.

Surtout, cette dimension apporte également énormément au récit, laissant en suspens un grand nombre de questions qui trouveront des réponses au fil des parties, et des débats entres joueurs. Quel que soit le “plan” que l’on arpente, le level design se montre suffisamment varié et riche en secrets pour ne jamais laisser place à l’ennui. On trouve ici une balance parfaite entre environnements resserrés et exploration. Silent Hill f n’est ni un open world, ni un jeu en couloirs bêtes et méchants. Non, il parvient à trouver un entre-deux dosé avec malice. Et si les affrontements s’avèrent finalement assez nombreux, les phases d’exploration et de respiration le sont tout autant.

Rigide mais crédible

Le gameplay des Silent Hill a toujours privilégié la tension et la vulnérabilité à l’action pure, et Silent Hill f perpétue cet héritage. La difficulté y est relevée, et l’accent est clairement mis sur les armes de corps à corps (barres de fer, tuyaux, masses, serpes, etc.) plutôt que sur les armes à feu. Attention toutefois : ces armes ont une durée de vie limitée et se détériorent au fil des affrontements. Heureusement, il est possible de récupérer des kits de réparation pour entretenir ses outils favoris, et les points de sauvegarde très nombreux. Sans surprise, la relative rigidité des combats est un choix de design pleinement assumé. L’objectif est clair : rappeler à chaque instant que le protagoniste n’est pas un soldat surentraîné, mais un individu ordinaire, désespérément vulnérable face à l’horreur.

Bref, le postulat classique des meilleurs Silent Hill. Les affrontements s’appuient sur un mélange d’esquives, de contre-attaques et d’utilisation stratégique de l’environnement, certaines zones offrant même des opportunités pour piéger ou ralentir les ennemis. Deux modes de jeu sont disponibles au tout début : un mode Histoire (qui, étonnamment, s’apparente davantage à un mode Normal qu’à un mode Facile) et un mode Difficile. Comme dans les anciens opus, il est également possible d’ajuster indépendamment le niveau de difficulté des énigmes. Dès que vous terminez l’aventure une première fois, un mode de difficulté extrême vous est proposé (à vos risques et périls !). Les actions et combats de Silent Hill ƒ reposent sur trois jauges en particulier (il y en a d’autres), et qui reflètent autant l’état physique que psychologique de notre avatar d’infortune.

Une jauge de santé mentale qui fragilise d’autant plus Hinako si elle se vide, une jauge de vie classique et une jauge d’endurance qui détermine sa capacité à courir, esquiver ou effectuer des actions exigeantes sur la durée. Enfin, le système d’offrande, inspiré des rituels shinto, permet d’améliorer ces différents paramètres, en plus d’autres options. En sacrifiant des objets collectés sur notre parcours via des autels, on peut augmenter ses statistiques, débloquer des compétences passives ou renforcer certaines capacités, offrant ainsi une dimension tactique et personnalisable à l’évolution du personnage.

Comme toujours, les énigmes sont de la partie et celles qui sont déroulées dans Silent Hill ƒ s’intègrent étroitement à l’univers, ainsi qu’à l’état mental de Hinako. Certains puzzles nécessitent de décrypter des poèmes ou des lettres codées, d’autres d’analyser des rituels shinto ou des motifs floraux qui renvoient au passé de l’adolescente. On retrouve aussi moult mécanismes à manipuler et autres joyeusetés du même acabit. Ces énigmes ne sont jamais gratuites : elles servent autant à faire progresser l’histoire qu’à approfondir la psychologie du personnage et les secrets d’Ebisugaoka.

Une belle claque artistique

Sur le plan visuel, Silent Hill f ne déçoit pas non plus, bien au contraire ! Le travail de la designer kera, qui a pris son inspiration de Silent Hill 2, confère au projet une identité visuelle unique, à la fois cohérente avec l’héritage de la série et pourtant radicalement nouvelle. Fidèles aux traditions de la saga, les antagonistes sont à la fois dérangeants et résolument symboliques, souvent liés à la psyché des personnages et à leurs traumatismes.

Le malaise ambiant est bel est bien présent. Certaines scènes frôlent même l’insoutenable, au point de donner envie de détourner le regard. Plus que jamais, les Silent Hill ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Malgré le fait qu’il n’ait pas les moyens de productions AAA, les décors affichent des compositions superbes, avec une gestion de la lumière admirable.

La direction artistique fait mouche et chaque lieu est un petit bonbon pour tous fans de survival horror qui se respectent. Le travail sonore n’est pas en reste, usant d’instruments traditionnels japonais mêlés à des bruitages ambiants perturbants au possible (échos, grésillements, sons inquiétants). Le compositeur historique de la série, Akira Yamaoka, accompagné de Kensuke Inage, dai et xaki (ces deux derniers étant des collaborateurs fidèles de Ryukishi07) signe une bande-son tout aussi percutante qu’atypique. Et que dire du thème d’ouverture et de clôture, si ce n’est que cette chanson, parfaitement en accord avec l’atmosphère dérangeante de l’œuvre, est traversée d’accents rappelant les premiers Silent Hill. Elle s’impose déjà comme l’une des mélodies les plus marquantes de toute la saga. Pour terminer avec la partie sonore, et pour une immersion optimale, il est vivement recommandé d’opter pour le doublage japonais original (pas de doublage français cette fois-ci !).

Pour conclure…

Silent Hill f s’impose comme une œuvre ambitieuse, qui prend des risques et les assume pleinement, jusqu’à s’imposer comme l’une des réussites majeures de la franchise. Sur le fond comme sur la forme, cet épisode laissera une empreinte durable, et pas seulement dans l’histoire de la saga. Il risque aussi de diviser, bien sûr, mais n’est-ce pas là le privilège des œuvres qui portent une identité forte ? Quoi qu’il en soit, et après le remake magistral de Silent Hill 2 signé Bloober Team, l’arrivée de ce volet original confirme que nous vivons une période bénie pour les fans de la licence. C’est même un petit miracle : celui d’un Silent Hill inédit qui réussit l’exploit de se hisser au niveau des plus grands moments de la série. Grandiose.

La  note  de la  rédaction

5/5

Les notes de la rédaction

Les points positifs

Un décorum immersif qui vous happe dès les premières secondes

Une nouvelle vision pertinente de l’ADN de Silent Hill

Une intrigue et une atmosphère haletante

Des thématiques puissantes et parfaitement maîtrisées

Une direction artistique et une bande-son éblouissantes

Des scènes qui vous marqueront au fer rouge

L’intérêt immense des new game +

Les points négatifs

Combats un peu rigides qui ne plairont pas à tout le monde

La caméra ne se replace pas toujours très bien lors de rixes un peu musclées

Pas de doublage français (mais une vo japonaise au top)

Certaines inscriptions et affiches sur les murs non traduites (heureusement, ce n’est pas bloquant)

Barre d’endurance qui se vide un peu trop vite à mon goût

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