
Fruit d’une longue gestation, Pragmata est une sortie importante pour Capcom, et pour cause. D’une part, il s’agit d’une licence originale, née de l’imagination d’une équipe entièrement nouvelle. D’autre part, depuis son annonce fracassante en 2020 et ses reports à répétition, le titre a alimenté des espoirs qui n’ont cessé de croître. L’attente en valait-elle la peine ? Voici notre verdict, après avoir bouclé l’aventure principale et exploré jusqu’au bout le contenu post-game.
Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.
Un trajet plus long que prévu
Avant de déterminer si Pragmata est à la hauteur de ses promesses, il convient de retracer la genèse de ce projet au long cours. Si ce périple fut heureusement moins long qu’un aller simple vers la lune, les étapes qui ont jalonné son développement sont si indissociables de l’identité du jeu qu’une brève escale historique s’impose. Le voyage débute le 11 juin 2020, lorsque Sony dévoile la PlayStation 5 au grand public. Parmi les titres annoncés ce soir-là, un jeu mystérieux attire immédiatement l’attention : Pragmata. Quelques séquences mémorables suffisent à poser une atmosphère saisissante : un explorateur en combinaison spatiale, une enfant aux facultés énigmatiques et, pour point d’orgue, cet ultime plan du duo exilé sur la Lune, contemplant la planète Terre. Dès ses premières images, le projet affiche des ambitions manifestes.

Pour façonner l’univers de Pragmata, le réalisateur Cho Yonghee et le directeur artistique Hajime Kimura ont fait appel à Shoji Kawamori, figure tutélaire de la pop culture japonaise et créateur (ou co-créateur) de licences aussi majeures que Macross ou Vision d’Escaflowne. Une proposition artistique forte, magnifiée par le moteur maison, le RE Engine. Au cœur du projet se trouve Diana, l’androïde qui accompagne Hugh, le héros. Sa conception fut particulièrement complexe, notamment pour rendre sa chevelure crédible. Sur cey aspect précis, les développeurs ont mis au point un système inédit de simulation physique des cheveux, qui sera aussi employé dans le remake de Resident Evil 4 et dans Resident Evil Requiem. Au-delà de l’exploit technique, l’équipe a travaillé l’écriture avec soin pour susciter une empathie universelle : permettre à chaque joueur, qu’il ait des enfants ou non, de s’approprier ce lien paternel qui se tisse naturellement au fil de l’épopée.

Prévu initialement pour 2022, le jeu accumule les reports. En janvier 2021, Capcom annonce un glissement vers 2023, confirmé en novembre de la même année. Puis, en juin 2023, nouvelle douche froide : la date de sortie devient… indéterminée. C’est à cette occasion que les premières images de gameplay sont enfin dévoilées, révélant un système de combat original où le joueur contrôle simultanément Hugh et Diana. Un mélange d’action et de puzzle-game, en temps réel, qui ne manque pas de faire parler.

Deux ans plus tard, le Capcom Spotlight de juin 2025 éclaire davantage l’univers du titre. La communication s’emballe aux Game Awards de la même année, avec l’annonce d’une sortie fixée au 24 avril 2026. Une démo baptisée Pragmata : Sketchbook est mise en ligne dans la foulée sur Steam (les versions console suivront peu après). Puis, coup de théâtre le 5 mars 2026 : l’éditeur avance la sortie mondiale au 17 avril.
La fibre paternelle


Comme tout bon jeu d’action-aventure qui se respecte, Pragmata contient son lot de rebondissements en tout genre. Évidemment, nous nous contenterons dans ce test de rappeler les bases de l’intrigue. Cette dernière s’inscrit dans un futur proche et prend pour décor principal une station lunaire. Plusieurs années après la découverte du “lunum”, un minerai aux propriétés extraordinaires, des chercheurs parviennent à élaborer la “lunafibre”, une matière capable de matérialiser n’importe quel objet, du plus petit au plus gigantesque. Cependant, le centre de recherche dévoué à cette technologie cesse soudainement toute communication, plongeant ses installations dans un silence total. Une équipe d’intervention est alors envoyée sur place, mais un violent séisme vient compromettre la mission avant qu’elle n’aboutisse.


Seul survivant, Hugh Williams reprend connaissance dans un état précaire, sauvé par Diana, une androïde ayant l’apparence d’une fillette. Conçue à partir de lunafibre, l’enfant est une entité connue sous le nom de Pragmata. Hugh et Diana vont alors faire équipe et se confronter à des machines redoutables et une IA nommée IDUS qui chapeaute tout ce beau monde. Si l’intrigue se révèle assez classique dans son ensemble, elle dispose néanmoins de deux atouts majeurs : le tandem Hugh/Diana qui fonctionne à merveille (nous y reviendrons), et une fin assez audacieuse (on vous laisse la surprise !).


“L’aventure, c’est pas à la vas-vite !”
Pragmata déploie une palette de mécaniques foisonnantes que nous allons esquisser ici, sans toutefois vous noyer sous la technique. Il convient d’abord de saluer l’ergonomie du titre : les menus et interfaces brillent par leur clarté et leur confort d’utilisation. On reconnaît là un véritable travail d’orfèvre en matière d’UX (expérience utilisateur), témoignant de toute l’expertise de l’éditeur pour rendre l’accessibilité aussi fluide qu’agréable. Les premiers pas avec Hugh peuvent surprendre par leur lourdeur apparente. Une certaine inertie caractérise ses mouvements, imposant un temps d’adaptation nécessaire avant d’en saisir toute la logique. Ce rythme, volontairement posé, s’accorde avec le décorum et le “réalisme technologique” de la combinaison.

Tout l’enjeu réside alors dans la maîtrise des propulseurs. Indispensables pour esquiver, sauter ou planer quelques secondes durant, ils exigent une gestion rigoureuse. En effet, ces actions puisent dans une jauge de propulsion (en gros : une jauge d’endurance), et toute consommation excessive peut bloquer momentanément les mouvements “avancés”. Se balader dans l’immense base orbitale que Capcom a bâti avec ses petits bras musclés peut s’avérer intimidant tant on peut parfois s’y perdre, surtout en cherchant à fouiner dans les moindres recoins pour dénicher des salles secrètes. Fort heureusement, il est possible d’activer à tout moment le scanner de Diana pour révéler les objectifs et les lieux d’intérêt.

La reine des pirates, c’est elle !
Indubitablement, le système de hacking s’impose comme l’épicentre du gameplay de Pragmata, en plus de constituer son principal atout en termes d’originalité. Rappelons que la progression repose sur une mécanique centrale : la complémentarité permanente entre Hugh et Diana. Comme les ennemis sont protégés par un blindage quasi impénétrable, les tirs de Hugh seuls se révèlent inefficaces. Et c’est là que Diana entre en jeu. Agrippée au dos de notre héros, elle active une interface qui s’affiche directement à l’écran, sans jamais interrompre le rythme de l’action.

Le joueur se retrouve alors à gérer deux actions simultanées : viser en vue TPS (dans une configuration proche des remakes de Resident Evil 2, Resident Evil 3 et Resident Evil 4 ou plus récemment de Resident Evil Requiem), tout en guidant le piratage mené par Diana sur la cible verrouillée. Le principe est simple en apparence : déplacer un curseur avec les boutons d’action de la manette vers un nœud d’objectif. A titre d’exemple, sur un pad PlayStation 5 on déplace le curseur à droite avec Rond, à gauche avec Carré, en haut avec Triangle et en bas avec X. Mais le choix du chemin devient rapidement stratégique. Les nœuds bleus renforcent la puissance de l’opération, tandis que les nœuds jaunes déclenchent des effets tactiques, comme la réduction de la défense adverse ou l’attaque simultanée de plusieurs cibles.

Une fois les défenses neutralisées, Hugh peut enfin intervenir et faire parler la poudre. Sans surprise, de nouveaux types de nœuds sont déblocables au fur et à mesure de votre progression et de vos exploits. Aussi, la grille de hacking se verra agrémentée de divers bonus et malus, qui relancent régulièrement l’intérêt (et de facto, la tension ambiante). A noter aussi que Diana possède différentes jauges qui lui sont propres, dont celle liée au Protocole Overdrive, un super pouvoir de piratage, bien plus puissant et qui évoluera en Protocole de Suppression, une capacité capable d’infliger de lourds dégâts de zone. Les aptitudes de Diana ne s’arrêtent pas là. Véritable clé de voûte de l’exploration, elle est capable de déverrouiller des accès et de débloquer des passages scellés par la lunafibre.

Leon dans l’espace ?
Manier les armes avec Hugh demande une certaine précaution : ici, la précision prime sur la force brute. Si vos munitions se régénèrent d’elles-mêmes sur les armes de base, le délai nécessaire à l’opération vous oblige à planifier chaque salve. La clé du succès réside dans l’exploitation des failles révélées par Diana. En mitraillant ces points sensibles, vous ferez grimper la jauge de chaleur de vos adversaires. Une fois ces derniers à plat, vous pouvez alors déclencher un puissant coup critique au corps à corps, qui rappelera certains finish moves de Leon dans Resident Evil Requiem. Pour pallier les situations critiques, une pression prolongée sur l’une des touches de la manette permet d’utiliser une cartouche de réparation, restaurant une partie de votre barre de vie.

Ces précieuses ressources de soin ne sont pas figées : elles peuvent être rechargées sur le terrain et bénéficier d’améliorations pour accroître leur efficacité. Pour triompher des mille et un dangers qui grouillent dans chaque recoin de la station spatiale, Hugh doit apprendre à composer avec un équipement polyvalent, sélectionnable à la volée via la croix directionnelle. Entre les mains du spationaute, les pièces d’artillerie lourde côtoient des modules technologiques ingénieux, qu’ils soient offensifs ou défensifs. On peut ainsi recourir à des clones tactiques pour créer la diversion, ériger des protections instantanées ou mobiliser des drones de soutien.

Ces ressources additionnelles sont toutefois précieuses : leurs munitions sont comptées et ne bénéficient pas de la recharge automatique. Dénichées au fil de l’exploration, ces bijoux technologiques peuvent être « imprimés » grâce à la lunafibre. Ce principe garantit une disponibilité permanente de vos outils favoris tout en autorisant des améliorations et autres upgrades. Et c’est là que le Refuge intervient.

Un havre de paix
Le Refuge offre une pause salvatrice accessible par des trappes de secours qu’il faut préalablement débloquer. Ce hub central permet d’utiliser le tram pour se rendre dans les différentes zones du jeu, mais aussi d’accéder à l’imprimante d’unités pour améliorer ses statistiques et son arsenal. C’est ici que l’on peut imprimer de nouvelles armes, modifier son mode de hacking (offensif ou autre) via des puces spéciales, ou se détendre en offrant des souvenirs au synthétiseur de Mémoire Terrestre (déniché sur le terrain) pour occuper Diana.


Les Mémoires Terrestres sont des reproductions d’objets et d’éléments typiques de la vie sur Terre, qui fascinent et divertissent la Pragmata entre deux missions. Le Refuge abrite également le club des jetons de Cabin (un adorable petit robot) pour débloquer des récompenses par un système de bingo, une garde-robe pour changer l’apparence de Hugh et Diana, ainsi qu’une librairie de données détaillant les robots rencontrés. Enfin, les joueurs les plus motivés pourront se mesurer aux capsules d’entrainements.


Au début, ça pique un peu
Portée par des mécaniques qui s’imbriquent avec une fluidité exemplaire, l’aventure principale de Pragmata se parcourt en une dizaine d’heures. Le titre parvient à un équilibre harmonieux entre exploration, puzzles et combats, au point de ne jamais laisser le temps s’étirer. Toutefois, cette ingéniosité hybride impose un prix : une courbe d’apprentissage exigeante. Même en Mode Facile, le titre ne se laisse pas dompter sans une maîtrise rigoureuse du piratage. Une fois que le process est parfaitement assimilé, tout comme l’inertie particulière de Hugh, le challenge s’intensifie crescendo. Capcom distille alors un stress constant, forçant le joueur à rester sur le qui-vive, car chaque victoire, aussi éclatante soit-elle, n’est qu’un court répit avant le prochain pic d’adrénaline. Un tension qui se répercute à travers les cinq zones principales du jeu (plus une bonus, mais nous n’en diront pas plus), et qui se repose sur un level-design de haute volée.


Des zones que l’on va explorer pour déceler le moindre petit coffre, avec un plaisir sans cesse renouvelé. Comme nous le signalions plus haut, la faculté de scanner l’environnement permet de voir où se trouve notre objectif en cours, mais cette fonction peut être également améliorée afin de détecter les coffres et objets à ramasser aux alentours (bien pratique, là aussi). La progression alterne habilement entre des complexes labyrinthiques et des espaces plus vastes offrant de salutaires respirations (bien que le danger y soit omniprésent). Toutefois, malgré une direction artistique cohérente, on peut déplorer une certaine uniformité visuelle.


Si les développeurs ont tenté de varier les plaisirs (avec différentes ambiances très réussies et quelques panoramas renversants de beauté, que nous évoquions déjà lors de notre preview), la froideur clinique des structures finit par engendrer un sentiment de déjà-vu, inhérent au cadre lunaire. Ce manque de dépaysement se répercute parfois sur le rythme : on aurait espéré davantage de séquences de rupture pour bousculer une routine parfois trop installée. Heureusement, le titre nous surprend lors de ses moments de bravoure, portés par des affrontements de boss magistraux et quelques fulgurances scénographiques que nous vous laissons le soin de découvrir.


Par ailleurs, la dynamique se révèle sans cesse renouvelée grâce au système d’évolution de Hugh et Diana. On ressent une réelle satisfaction à voir nos deux protagonistes gagner en puissance et en aisance. Le bilan technique s’avère, quant à lui, irréprochable. Testée sur une PlayStation 5 standard, l’expérience demeure d’une fluidité impressionnante, même en privilégiant le Mode Qualité. Le Mode Performance, de son côté, offre un rendu visuel quasi identique tout en laissant le RE Engine exprimer toute sa puissance. Le tableau est complété par une partition sonore d’une grande finesse : si les compositions savent se faire discrètes, elles servent admirablement une ambiance sonore minutieusement ciselée, en parfaite adéquation avec la direction artistique.

La patience est toujours récompensée
Malgré ces quelques petits impairs cités plus haut, Pragmata propose une expérience solide. Après avoir exploré chaque recoin de la station, le plaisir de compléter les zones s’est avéré addictif en diable : dénicher les derniers trésors, toutes les notes nourrissant le lore, terrasser des versions plus musclées des boss ou forcer des accès jadis verrouillés grâce aux nouveaux pouvoirs de Diana, etc. Je me suis régalé. Dans cette optique, l’aventure dépasse aisément les 20 heures, sans compter les missions spéciales post-game (il va falloir s’accrocher, je peux vous l’assurer !), le New Game + et les modes de difficulté supérieurs.

À mon sens, Pragmata est une réussite indéniable, un jeu dont chaque rouage semble avoir été ajusté au cordeau. Sa force réside dans sa capacité à se bonifier au fil des heures, offrant un sentiment de gratification croissant. Cho Yonghee et son équipe signent ici un pari audacieux. À une époque où le joueur doit être happé dès les premières secondes, Pragmata va à contre-courant en demandant à être apprivoisé avant de révéler son plein potentiel. Si le dernier bébé de Capcom reste très agréable dès l’entame, son gameplay hybride, aussi bien pensé qu’il soit, n’est pas des plus rassurant au départ, et c’est dans la persévérance que le titre se révèle véritablement.
Graine de star
Sur le plan narratif, l’étincelle qui nous pousse irrésistiblement vers l’avant tient en un nom : Diana. À travers ses dialogues, ses interrogations naïves sur la Terre ou ses doutes existentiels, elle insuffle une humanité vibrante à cet univers de métal. Diana n’est pas qu’un simple personnage, elle est le cœur battant de Pragmata, une figure dont le caractère et la vulnérabilité marqueront durablement les esprits. Accompagner cette petite fille dans les bottes de Hugh devient alors bien plus qu’une mission : c’est le moteur émotionnel du jeu, nous incitant à franchir chaque obstacle pour le seul plaisir de voir ce binôme grandir, s’écouter et se comprendre.

Au cœur du Refuge, le jeu s’autorise des parenthèses attendrissantes. Entre deux missions, on peut y offrir des présents à Diana, reconstituer des aires de détente inspirées de la vie sur Terre (les fameuses Mémoires Terrestres) ou simplement engager la conversation. La richesse des interactions et la profusion des lignes de dialogue témoignent d’un soin maniaque afin de rendre d’autant plus crédible la cohabitation entre les deux personnages. Les joueurs qui s’investiront dans cette dimension sociale (non obligatoire) ne le regretterons pas.


Forcément, on ne peut s’empêcher de penser à la relation qui se noue entre Joel et Ellie dans le premier The Last of Us. Enfin, un mot sur la version française : la prestation de Sonia Petit dans le rôle de Diana est une véritable masterclass, insufflant une justesse et une intensité qui subliment chaque échange. Serge Thiriet ne démérite pas non plus dans la peau de Hugh avec une excellente composition.

Après des années d’une attente parfois fébrile, Capcom livre avec Pragmata une œuvre singulière qui ne laisse pas indifférent. Si le titre demande un temps d’adaptation certain pour se laisser apprivoiser, la persévérance est largement récompensée. L’aventure brille autant par son gameplay riche et bien pensé que par la complicité organique de son duo. Des atouts indéniables qui font oublier une variété d’environnements et de situations que l’on aurait voulue plus poussée. Le pari d’un gameplay hybride et exigeant, mis au service d’une narration centrée sur le lien qui se tisse entre Hugh et Diana est relevé haut la main. Ne reste plus qu’à espérer que Pragmata trouve son public. Il le mérite amplement.
La note de la rédaction
Les notes de la rédaction
Les points positifs
Le tandem Hugh/Diana : Une relation touchante et moteur de l’aventure, portée par une VF remarquable
Une mécanique de gameplay hybride qui apporte une vraie fraîcheur et de la profondeur tactique aux combats
Une direction artistique solide exploitant avec délice le RE Engine
Une montée en puissance gratifiante et une durée de vie généreuse pour ceux qui visent le 100% et les modes de difficulté supérieurs
Le Refuge, riche en interactions et en options de personnalisation qui renforce l’attachement aux personnages et au lore
Les points négatifs
Le gameplay hybride et l’inertie de Hugh demandent un temps d’adaptation
Une certaine monotonie dans les décors de la station lunaire malgré les efforts pour diversifier les zones
Pas assez de segments « choc » pour briser la routine
Une intrigue qui, malgré ses atouts et sa fin audacieuse, reste globalement assez conventionnelle dans son développement




