Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced

En 2017, le studio anglais Ninja Theory créait la surprise avec Hellblade : Senua’s Sacrifice, qui mettait en scène une héroïne atteinte de psychose sur fond de culture celtique et de mythologie nordique. Loué pour ses qualités immersives, sa narration et son réalisme dans la retranscription des symptômes de la maladie mentale, Senua’s Sacrifice fut encensé par la critique comme par les joueurs. Désireux de repousser encore les limites de leurs ambitions artistiques et techniques, les développeurs de Ninja Theory ont trouvé un allié de poids en rejoignant Xbox Game Studios en 2018, afin de donner vie au second opus de la quête de Senua. Sorti le 21 mai 2024 sur PC et consoles Xbox, Senua’s Saga : Hellblade II a cependant rencontré un succès bien moindre que son prédécesseur, la faute à une communication maladroite de la part de la marque au X vert. Dans la continuité de la stratégie de Xbox de recentrer son activité sur l’édition, et pour permettre au titre de trouver enfin son public, le jeu revient dans une version améliorée, Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced, disponible depuis le 12 août 2025 sur PlayStation 5. L’occasion pour nous de découvrir enfin cette épopée aux voix dissonantes, qui a fait couler autant d’encre… que de sang.

Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.

Prise de têtes

Tandis que le premier volet, Hellblade : Senua’s Sacrifice voyait Senua aux prises avec des troubles qu’elle considérait comme une malédiction et le deuil de son bien-aimé Dillion (sacrifié aux dieux par des esclavagistes du Nord), la conduisant jusqu’aux confins d’Helheim pour reprendre son âme des griffes de la déesse Hela, Senua’s Saga : Hellblade II débute alors que la jeune femme s’est à dessein laissée capturée comme esclave. Son but ? Remonter jusqu’aux chefs de ces cruels guerriers qui réduisent son peuple en esclavage, pour s’assurer qu’aucun d’entre eux ne connaisse le même sort que Dillion.

Malheureusement, avant d’arriver à destination, les bateaux chavirent sous une tempête déchaînée. Rejetée sur la plage, Senua assiste, impuissante, à la noyade ou la mort de tous ses compatriotes. Déterminée à honorer sa promesse, elle parvient à capturer Thórgestr, le fils de celui qu’elle cherche si ardemment. Avec ce dernier comme guide, la guerrière découvre un monde en proie au chaos et au désespoir, ravagé par les Daugrs et les géants. Après sa rencontre avec Fargrímr, qui lui explique la situation, Senua devra faire un choix : poursuivre son unique objectif ou venir en aide à la population locale grâce à sa capacité à voir le monde différemment. Mais la sagesse a un prix, et chaque choix entraîne des conséquences…

S’il n’est pas nécessaire d’avoir joué à Hellblade : Senua’s Sacrifice avant de se lancer dans la suite, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine perte émotionnelle et un attachement moindre à l’héroïne si tel n’est pas le cas. Heureusement, une version Deluxe de Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced est disponible (au prix de 69,99 € tout de même), donnant en prime accès au premier titre de la série. Cela dit, un résumé simple et efficace en début d’aventure fournit suffisamment de contexte pour se lancer à l’assaut de l’île islandaise sans trop se demander ce qu’on fait là, même si beaucoup de questions restent sans réponse, même après les sept heures nécessaires pour boucler le voyage.

Cela pourra paraître court, au regard de la durée de vie des jeux actuels. Pourtant, le gameplay étant limité, une durée plus longue aurait dilué le propos, ce qui aurait été dommageable tant celui-ci est fort et parfaitement traité. Cependant, manette en main, on ne voit pas le temps passer, tant on en prend constamment plein les mirettes. Entre la justesse de l’interprétation de Melina Juergens en Senua, la modélisation magistrale et fidèle des personnages, la somptuosité des décors islandais retranscrits à l’écran et le travail phénoménal sur la bande-son avec sa localisation spatiale, c’est un sans-faute.

Il est toutefois absolument indispensable de jouer avec un casque ou des écouteurs dotés d’un son binaural afin de profiter pleinement des voix des Furies qui peuplent l’esprit de Senua, que ce soit pour l’encourager, l’aider… ou parfois la déstabiliser. Personnages à part entière, ces voix désincarnées sont les fidèles alliées de la guerrière, tout autant que ses meilleures ennemies. C’est grandiose, et encore plus grâce à cette version Enhanced.

Le Ragnarok n’aura pas lieu 

Si le titre original plafonnait à 30 FPS, un choix revendiqué et assumé par l’équipe de création, Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced propose désormais un framerate optimisé pour la PS5 à 60 FPS. De quoi offrir une image plus fluide que jamais, d’autant que les temps de chargement ont également été réduits. L’image profite en prime de textures et d’effets visuels affinés, ainsi que d’expressions faciales encore plus détaillées grâce aux améliorations de l’Unreal Engine 5 et à la capture de mouvements perfectionnée. Ce n’est toutefois pas la seule nouveauté de cette édition, disponible gratuitement pour les possesseurs d’Hellblade II sur Xbox (qui ne bénéficie pas, au passage, du mode performance 60 FPS) et PC.

Le mode corruption, dont l’absence avait été vivement critiquée à la sortie de Senua’s Saga, fait ici son grand retour… mais seulement une fois l’épopée terminée une première fois. Ce mode de difficulté ravira les amateurs de défis plus corsés : chaque mort étend la corruption dans le corps de Senua, le game over survenant lorsque sa tête est touchée. Il faut bien le dire, les affrontements restent assez simples une fois la prise en main effectuée, et n’offrent pas de véritable challenge. Une fois encore, l’accent est clairement mis sur l’histoire et sa mise en scène plutôt que sur un gameplay exigeant. Qui dit PS5 dit aussi manette DualSense et retours haptiques.

Si les vibrations sont bien présentes et accompagnent efficacement l’action, on reste sur du classique. Malheureusement, la sortie son de la manette a été totalement oubliée, alors que l’intégration de voix aurait pu renforcer l’immersion. Enfin, un gros travail a été effectué sur le mode photo, désormais l’un des plus complets disponibles dans un jeu vidéo. On y retrouve un nouvel onglet “mouvement” (permettant la capture de vidéos cinématographiques personnalisées), un contrôle avancé de l’éclairage via un système de lumière à trois points, le positionnement libre du personnage, ainsi qu’une large palette d’options de caméra, filtres et effets. De quoi offrir un terrain de jeu idéal aux photographes virtuels les plus créatifs.

Une aventure modèle géant

Vous l’aurez déjà compris, le véritable point fort de Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced réside dans son scénario et la manière dont il se déroule. Vous passerez donc l’essentiel de votre temps à chercher votre chemin sur une île inconnue, tout en traversant des visions distordues de la réalité. Il vous faudra scruter chaque recoin de votre environnement pour y dénicher des piliers de savoir (Lorestangir) ou des visages sculptés dans la pierre. En vous concentrant sur les premiers, vous entendrez la voix de Druth vous conter des légendes. Les seconds, eux, dévoilent des passages secrets menant à des arbres de vie, narrateurs d’histoires sur le monde de Senua et ses habitants.

Si trouver les 17 arbres de vie disséminés dans le jeu ne vous offre qu’un supplément de lore et un trophée, débloquer les 18 piliers vous donnera également accès à un contenu bonus sous la forme d’une narration alternative, que nous vous laissons découvrir par vous-même. À ce propos, une fois votre premier run achevé, vous pourrez aussi profiter d’une narration du point de vue des personnages secondaires accompagnant notre héroïne, offrant une nouvelle dimension à l’épopée de la guerrière celte en lui apportant un éclairage différent. Un mode de commentaires audio des développeurs est également disponible, truffé d’anecdotes sur la conception des scènes qui se déroulent sous vos yeux, donnant ainsi de bonnes raisons de relancer Senua’s Saga.

Cependant, on peut douter que les narrations alternatives suffisent à inciter la majorité des joueurs à reprendre la route, tant l’intérêt principal de Senua’s Saga : Hellblade II repose sur les révélations apportées par son intrigue. Bien que le titre de Ninja Theory se revendique comme une aventure narrative et contemplative, l’action n’en est pas pour autant absente, même si elle se retrouve réduite à l’essentiel. Outre la recherche de votre chemin à travers ces terres maudites, il vous faudra parfois débloquer l’accès à certaines zones en reconstituant des runes dissimulées dans le paysage, ou en allumant des torches magiques créant des murs ou libérant des passages.

Comme dans le premier épisode, il faudra jouer avec l’angle de vue de Senua pour faire apparaître le motif recherché. Soyons clairs : ces énigmes sont peu nombreuses au fil du voyage et restent assez simples à résoudre. Quant aux combats, aussi somptueusement chorégraphiés soient-ils, ils se résument à une série d’affrontements contre plusieurs adversaires attaquant l’un après l’autre. En dehors de la parade, de l’esquive, des coups rapides et des coups puissants, Senua dispose d’un miroir qui, une fois chargé, ralentit ses ennemis, permettant bien souvent de les achever rapidement. Il suffit alors d’assimiler le rythme et l’enchaînement des attaques adverses pour s’en sortir sans grande difficulté.

Esprits de contradiction

Je dois bien l’avouer : jusqu’à présent, mis à part le travail du studio sur la maladie mentale, unanimement salué, je ne m’étais jamais vraiment intéressée à Hellblade : Senua’s Sacrifice, ni à sa suite, d’autant plus que cette dernière s’était révélée être une exclusivité Xbox à l’époque. C’est donc quasiment par hasard que je me suis retrouvée à rédiger ce test. Et s’il y a bien une chose que je dois reconnaître, c’est la grande prise de risque assumée par l’équipe de Ninja Theory. Certes, ce ne sont pas les seuls à jouer la carte du film interactif (Life Is Strange: True Colors, The Quarry, …), ni à explorer les troubles mentaux (Gris), mais rare sont les productions à plonger aussi profondément dans la psychose. Toutefois, si l’on n’adhère pas à l’univers ou au scénario proposé, la part réduite de gameplay risque de laisser certains joueurs sur le quai.

Heureusement, ce n’est pas mon cas. Je reconnais toutefois avoir eu du mal à m’immerger aux côtés de Senua, n’ayant pas fait le premier épisode. Le résumé succinct proposé ne suffit pas à créer un véritable attachement à l’héroïne, attachement forcément nourri par les épreuves de sa première aventure. Et c’est un problème, car elle a énormément évolué entre les deux volets, notamment dans sa perception de sa psychose. Dans Senua’s Sacrifice, elle la vit comme une fatalité, une malédiction qui l’isole et va même jusqu’à causer la mort de son bien-aimé. Au fil de son périple jusqu’à Helheim, elle apprend que ses « Furies » ne sont ni une punition ni une faiblesse, mais une part constitutive de sa personnalité avec laquelle elle doit cohabiter plutôt que lutter.

Ainsi, lorsque nous la retrouvons au début de Senua’s Saga presque (j’ai bien dis presque) en paix avec elle-même, il manque fatalement tout le processus d’acceptation du premier opus et j’ai trouvé cela dommage. Il m’a fallu quelques heures pour tisser un lien avec elle, un temps qui a nui à mon immersion… mais que j’ai compensé par la beauté saisissante de ce que je voyais à l’écran. Car il faut le dire : c’est magnifique. La mise en scène est superbe, aussi bien dans les cinématiques que dans les phases de gameplay. Il m’est d’ailleurs arrivé de ne pas voir la transition entre les deux et de continuer à manipuler la manette alors que je n’avais plus le contrôle de Senua. Dans le même registre, l’ouverture des visages menant aux arbres de vie et la gestion des profondeurs dans les énigmes sont littéralement bluffantes.

On comprend vite que ce que l’on perçoit de l’environnement dépend avant tout de notre point de vue, une allégorie brillante qui renvoie à la psychose de Senua, parfaitement mise en image dans des séquences de distorsion oniriques. À ce propos, le jeu propose en bonus un making-of passionnant sur le travail de l’équipe créative, leur collaboration avec des personnes atteintes de psychose et le Dr Paul Fletcher, spécialiste en neurosciences.

Pourtant, un point m’a dérangée : l’absence totale de tutoriel. Certes, retenir le mappage des touches à partir d’un simple schéma ne posera pas de problème à la plupart des joueurs, mais pour moi qui ai de grosses difficultés d’attention et de mémoire, cela complique les choses. Ce n’est qu’un détail, mais il m’a marquée. Une chose est certaine : partie sceptique à la suite de Senua, j’en suis ressortie transformée, en parallèle de mon avatar. Ce voyage en Islande continue de me hanter aujourd’hui, à tel point que je compte désormais me procurer Hellblade: Senua’s Sacrifice pour revivre l’errance de la guerrière… mais cette fois dans le bon ordre.

Pour conclure…

Ce qu’il y a de sûr avec Senua’s Saga : Hellblade II Enhanced, c’est que l’expérience ne vous laissera pas indifférent, que vous l’adoriez… ou que vous la détestiez. Le parti pris de Ninja Theory est fort, bien trop pour ne pas être clivant. Senua’s Saga se veut avant tout contemplatif, tenant plus du film interactif que du jeu vidéo à gameplay structuré. Le rythme, volontairement lent, et les interactions limitées entre le joueur et l’univers de Senua en témoignent. En privilégiant son propos (la représentation réaliste de la psychose) et son intrigue, le studio n’a plus aucune marge de manœuvre si le joueur n’adhère pas à l’univers et au récit proposé, et ce malgré des qualités techniques et graphiques indéniables. Pour autant, passer à côté serait une erreur : la quête de Senua et son évolution face à ses troubles mentaux sont passionnantes à suivre, surtout si vous avez joué au premier épisode. Grâce à des améliorations bienvenues, cette version Enhanced, qu’une dizaine d’heures suffisent à boucler, offre une superbe mise en perspective de la perception de la psychose, tant pour celui qui en souffre que pour son entourage, à une époque où la science est absente. Nous, on a adoré. Et vous ?

La  note  de la  rédaction

4/5

Les notes de la rédaction

Les points positifs

Des graphismes bluffants de réalisme et une actrice réellement habitée par son rôle

Le thème de la psychose est parfaitement abordé et de façon très juste

Des personnages secondaires aussi profonds que l’héroïne

La mise en scène sonore est un bijou du genre pour peu que l’on joue avec un casque au son binaural

Les points négatifs

Pas de tutoriel, obligeant le joueur à mémoriser le mappage de la manette via un schéma

Des combats aux mécanismes redondants

Peu d’activités à réaliser en jeu (énigmes et autres objets à trouver)

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