La Peste

On ne présente plus Albert Camus, auteur prolifique bien que disparu trop tôt, qui a offert à la littérature française ses plus beaux récits humanistes et philosophiques. On présentera par contre le mangaka Ryoka Kurumado, jeune artiste qui a la particularité d’avoir très vite choisi sa voie, puisqu’il est diplômé d’une faculté de mangas. Ouvertement admirateur de l’écrivain, c’est avec enthousiasme et discernement qu’il s’attèle ici à l’adapter le plus fidèlement possible dans un de ses romans les plus célèbres, et peut-être les plus accessibles, La Peste. L’éditeur nous offre ce cadeau dans un très bel écrin, une intégrale de quelques 750 pages à la couverture cartonnée, sobre et graphique. Tout de noir et de rouge vêtu, ce manga saura attirer l’oeil dans le rayon des libraires. Une fois ouvert, le livre adopte un papier relativement fin mais agréablement texturé au toucher, avec de beaux noirs profonds, et une encre sans bavure. La reliure s’avère solide et permet une bonne ouverture du bouquin, ce qui n’est pas rien au vu de son épaisseur.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Oran, années 1940. De plus en plus de rats sont retrouvés morts dans les rues, semant l’effroi chez les habitants. Une situation inquiétante pour le jeune docteur Bernard Rieux.

Michel Lafon

Un bien triste pestacle

Rappelez-vous, on nous raconte ici le récit d’une épidémie de peste bubonique dans la ville d’Oran dans l’Algérie de 1940, ainsi que les différentes réactions humaines que cet évènement va susciter. Ryoka Kurumado décide de conserver l’aspect choral du roman d’origine, démultipliant les points de vues de ses différents protagonistes. Tout d’abord le docteur Rieux, jeune médecin altruiste et attentif à ses patients, bien que préoccupé par la maladie et le rétablissement de son épouse. Ensuite, Jean Tarrou, étranger de passage au regard cynique, voire méprisant au début de récit, sur les habitants d’Oran. Et enfin, Grand, ancien patient du docteur Rieux dont la bonhomie n’a d’égale que la gentillesse dont il fera preuve tout au long du récit.

Kurumado conserve également ce petit mystère sur le narrateur, qu’avait instauré Camus, bien que l’ajout d’images du média BD balaie ici très vite cette interrogation. Le mangaka suit scrupuleusement les étapes, voire les dialogues du roman d’origine, ce qui peut-être une qualité comme un défaut, nous y reviendrons plus tard. 

L’évidence se fait dans son esprit lorsque son concierge meurt brutalement d’une maladie inconnue : la peste s’est abattue sur la ville.

Michel Lafon

Et c’est le temps qui court

Sur le point de la narration, mon avis est mitigé. Autant le récit est efficace dans sa narration, autant plusieurs aspects qui me semblent majeurs chez Camus sont ici absents, ou mal retranscrits. Commençons par les défauts, et nous terminerons par les qualités.

Bien que Kurumado prenne le temps d’installer un récit au long court, le manga est tout de même un beau bébé de 750 pages, où l’histoire prend le temps de se développer. Cependant, l’un des éléments clé dans la narration de Camus dans La Peste était de nous faire sentir le temps qui passe. Le début du récit où la maladie s’installe doucement, puis l’accélération des événements dans la panique de l’épidémie, et enfin l’interminable succession des saisons dans une ville placée en quarantaine où nulle extraction n’est possible. Il n’en est malheureusement rien ici, Kurumado faisant le choix de ne nous donner aucun indice de temporalité, cela donne alors l’impression au lecteur que la quarantaine ne dure que quelques semaines.

L’auteur installe une seule fois cette notion vers la fin du récit, lorsque Grand subit un événement troublant, la fête de Noël étant explicitement montrée, mais après combien de temps arrive-t-elle ? Nous n’en savons rien. Il aurait peut-être été pertinent de montrer le temps qui passe à travers certaines astuces de narration, comme des ellipses, des cases contextuelles comme la nature qui change au fil des saisons (les mangakas étant pourtant habituellement les maîtres pour ce qui est de délayer la temporalité de la narration lorsque c’est nécessaire), ou encore, un changement physique chez les personnages (Camus parle bien d’amaigrissement dans son roman). Ce manque rend donc malheureusement le récit moins lourd et moins pesant qu’originellement, et je pense que cela sera d’autant plus flagrant maintenant que nous avons connu nous-même une quarantaine de plusieurs mois.

Plus narraction que narration

Deuxième défaut majeur dans cette adaptation de La Peste, certains codes du manga ne se prêtent pas à l’aspect documentaire que Camus avait décidé d’utiliser. L’une des principales clés de lecture de l’œuvre de Camus est son rapport à l’absurde, cet espèce de nonchalance un peu cynique qui habite les personnages lorsqu’ils vivent des événements pourtant graves. On sent ici que Kurumado a voulu tendre vers plus d’expressions, de sentiments, et d’émotions, démultipliant les gros plans, les très (trop) grands yeux de ses personnages et les ruptures narratives sous forme de doubles pages naïves, expressionnistes voire baroques.

Cela rend évidemment le récit plus haletant, un peu comme si vaincre la maladie devenait le récit initiatique d’un jeune héros de shonen. Une démarche qui n’est pas inintéressante afin d’attirer un jeune public, mais tout de suite plus critiquable lorsque l’on connaît les intentions (mentionnées plus haut) qu’avait Camus dans son fameux cycle humaniste dont fait partie La Peste. On a ici l’impression que le mangaka a confondu l’absurde avec le burlesque. Ses protagonistes manquant de nonchalance face aux évènements, les vivant à pleines émotions, jusqu’à parfois friser le ridicule.

Mais il n’y a pas que des défauts dans la mise en scène de Kurumado. Le mangaka se permettant de belles fulgurances tout au long du récit, comme par exemple, la fluidité avec laquelle il nous fait parcourir son histoire, structurant ses pages intelligemment, nous permettant ainsi de lire un récit dense de presque 1000 pages en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Car bien que le récit semble moins long dans sa temporalité, on ressort tout de même de cette lecture avec l’impression d’avoir vécu un événement important et lourd de sens. Il faut donc accepter que nous sommes en présence ici d’une adaptation sentimentaliste de La Peste de Camus permettant de connaître l’histoire, tout en risquant de passer à côté du style. 

Rieux organise alors la résistence pour contrer l’épidémie qui menace de se répandre.

Michel Lafon

La Peste, Oran des accusés

Il y a à boire et à manger dans ce manga. Comprenez des décors et des personnages. Commençons par ce qui fâche le moins : les environnements et les architectures. L’auteur ponctue ce récit de cases sans décor mais prend tout de même le temps de contextualiser le lieu autant que faire se peut. Nous comprenons ainsi aisément que nous sommes dans une ville des années 40, que ce soit pour les intérieurs cossus, que pour les quartiers défavorisés. Les cases présentant les quartiers bourgeois de la ville sont les plus belles, développant de grandes avenues en perspective aux architectures néo-classiques méditerranéennes à grands renforts de moulures, balcons en fer forgé et volets en bois. Cela restitue parfaitement le récit de La Peste qui se passe dans la ville d’Oran en 1940. On pourrait critiquer un aspect un peu trop “modèle 3D” de certains bâtiments, mais ce serait chipoter.

Passons aux personnages, car c’est là que le bât blesse réellement. Que ce soit Rieux avec son aspect d’épouvantail ayant enfilé le pardessus de son père, Grand à qui il ne manque qu’un bonnet pour devenir un nain de jardin jovial et mignon, ou encore de Tarrou au look davantage bobo que repris de justice, nous avons l’impression d’assister à une pièce de théâtre jouée par des enfants vaguement grimés en adultes. Heureusement, passé les quelques 300 premières pages, on commence à moins tiquer et à s’habituer au style du dessinateur.

Là où je ne me suis pas habituée par contre, c’est dans la gestion des émotions et des visages, Kurumado étant visiblement un adepte du “tout ou rien”, à savoir, soit aucune émotion, soit des visages déformés par la caricature. Il faudra donc accepter que nous sommes ici dans un dessin du style shonen basique à la “Full Metal Alchemist”, plutôt que dans la maturité d’un seinen à la Naoki Urasawa. Enfin, on aime ou on n’aime pas, mais insérer des visages en SD (super deformed) dans un récit aussi sérieux, avec des thèmes parfois graves peut prêter à débat. Et c’est peut-être là le problème majeur du graphisme : le manque de cohérence.

On le sait, la BD n’a pas besoin d’être réaliste pour traiter des sujets sérieux (Jason, Spiegelman,…) ni particulièrement détaillés (le From Hell d’Eddie Campbell) mais elle se doit par contre d’être cohérente et sobre. Et ce n’est pas du tout le cas ici. En tout cas, pas constamment, les moments loufoques et expressionnistes étant encore plus dérangeants lorsqu’ils arrivent. Cependant, tout n’est pas à jeter, Kurumado applique quelques bonnes idées de mise en scène, utilisation des rats tout d’abord, les utilisant de manière ponctuelle et pertinente tout au long du récit, ainsi que quelques représentations métaphoriques de la maladie elle-même (une drôle de substance noire, appelée l’ombre pourpre, ou encore de gros globes oculaires dont seuls les mangaka ont le secret).

Camus Hamé Ha

Vous l’aurez compris, mon avis global sur cette adaptation de La Peste est mitigé. Kurumado offre ici une adaptation qui se veut soignée, respectueuse et réfléchie, mais pèche malheureusement par un manque de maturité graphique et narrative, ainsi que, peut-être, l’utilisation de certains clichés propres à son média de prédilection. Il est presque certain que son style conviendra mieux à son autre adaptation de Camus, à savoir L’Étranger, un récit plus court, plus punchy et moins documentaire. Bien que l’auteur soit prometteur mais encore balbutiant graphiquement, Michel Lafont a su lui offrir une édition qui rend parfaitement hommage à son sérieux et sa dévotion envers Albert Camus.

Pour conclure…

C’est un ouvrage en demi-teinte en ce qui me concerne. Je souligne le soin particulier apporté à l’édition, ainsi qu’à la densité choisie par Kurumado afin de ne pas dénaturer ni omettre des parts importantes de l’œuvre d’Albert Camus. Cependant, cela ne suffit pas, et le manga souffre de plusieurs défauts que les plus exigeants ne manqueront pas de remarquer. Graphiquement, le récit tient la route pour un shonen classique, mais nous perd une fois que l’on sait que le récit n’est pas celui, pour grossir le trait, d’un jeune orphelin qui découvre le pouvoir de l’amitié, mais celui de plusieurs adultes complexes dans leur personnalité face à leurs doutes et à l’absurdité de l’existence. La retransmission de ces subtilités se fait de manière compliquée et incohérente, alternant des moments relativement pertinents, avec d’autres qui ne le sont pas du tout. La narration se veut bien plus rapide et dynamique que celle de Camus, encore une fois cela peut être une qualité comme un défaut, qualité quand il s’agit  de s’adresser aux plus jeunes afin de leur mettre le pied à l’étrier sur des récits à la morale complexe, défaut lorsque cela les fait passer à côté du style de l’auteur d’origine.

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