Indika

Il y a des jeux qui vous touchent, vous émeuvent, alors que vous ne vous y attendiez pas. C’est le cas de Indika, le nouveau jeu de Odd Meter. Ce studio russe nous propose, pour sa deuxième création, une expérience inédite entre réalisme, pixel art et surréalisme, mais aussi entre folie, religion et réflexions philosophiques, le tout agrémenté d’une direction artistique incroyable. Les inspirations, tant cinématographiques horrifiques et surréalistes, que littéraires, se font ressentir tout au long du jeu. Une expérimentation qui ne laissera pas indifférent chaque joueur qui prendra la peine de s’y plonger. Attention cependant, le jeu ne conviendra pas à tout le monde, et ne doit pas être mis entre toutes les mains, certaines scènes étant assez rudes.

Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.

Le Diable est dans les Détails

Indika débute par un menu en pixel art, plutôt déroutant, là où les screenshots promotionnels donnaient l’impression d’avoir affaire à un jeu réaliste. Ma première pensée est qu’il s’agit peut-être d’un choix esthétique ponctuel et contextuel… pourquoi pas après tout ? Continuons… Je commence alors une nouvelle partie, et là, encore plus déroutant, un jeu de plateforme en pixel art se lance !? Une jeune fille est en pleine dégringolade, telle Alice au Pays des Merveilles dans le terrier du lapin blanc. À ce moment, je me demande vraiment à quelle sauce je vais être mangée… À ce stade, je sais déjà qu’Indika va jouer avec nos repères durant toute sa progression, et nous le fait bien comprendre avec cette introduction.

Lorsque l’on parvient (enfin) à finir cette session de gameplay en pixel art, nous sommes plongés dans ce qui semble être une cave éclairée à la bougie, avec un gros plan sur le visage de notre protagoniste, Indika, une nonne, elle-même entourée d’autres nonnes. Elle semble être la protagoniste d’un rituel étrange et être en train de reprendre ses esprits après une absence, le tout dans une esthétique réaliste, très loin du pixel art précédent. On comprend très rapidement grâce à cette scène qu’Indika est loin d’être la plus appréciée du couvent, et que la partie en pixel art représente sa mémoire, ou en tout cas son esprit, ses ressentis. Nous apprenons alors qu’Indika se trouve être possédée par le Diable en personne !

Ce dernier se manifeste à travers elle par des voix dans sa tête, qui vont influencer ses actions, pas toujours très catholiques, ce qui explique le ressenti, le dégoût et la peur de ses consœurs envers elle. Consœurs qui ne seront pas tendres avec elle. Lorsqu’elle sera amenée à sortir du monastère, elle sera très vite accompagnée de Ilya, un déserteur blessé au bras, fervent croyant en Dieu. Ces deux protagonistes vont créer des liens et être amenés à avoir des discussions philosophiques ou religieuses, et plus précisément sur les pouvoirs que l’on prête aux reliques sacrées. Une thématique qui va se distiller tout au long du jeu, jusqu’à sa toute fin, unique et amère s’il en est. Je me suis vite attachée à ces deux protagonistes, et ai aimé voir leur relation évoluer… même si… eh bien je vous invite à le comprendre par vous-même en y jouant.

Les Points ne Servent à Rien

Indika est un jeu à la troisième personne où nous déplaçons notre protagoniste dans un environnement semi-ouvert. Nous accomplissons tout d’abord des tâches banales, propres au travail des nonnes, comme aller puiser de l’eau dans un puits pour remplir un tonneau par exemple, et chaque action de cette démarche est détaillé et répétée plusieurs fois. C’est donc un début de jeu assez lent qui nous attend. Bien que nous puissions explorer le monastère comme bon nous semble, toutes ces actions se font au pas et lentement. Cela représente bien les règles qu’Indika doit suivre dans son couvent, ainsi que le manque de liberté qu’elle ressent.

Il est d’ailleurs mentionné par sa voix intérieure qu’il est interdit de sortir de ce couvent sans bénédiction. Indika a, de plus, été privée de sortie pendant un an. Malgré cela, elle est mandatée pour aller livrer une lettre, et, dès sa sortie du couvent, le jeu opère un changement de rythme, via l’apparition d’une touche pour courir, ce qui va renforcer notre soif de liberté. Nous pouvons d’ailleurs nous recueillir à des autels et trouver divers collectibles à ramasser, pour la plupart religieux et/ou utiles pour les quêtes. Ces deux actions vont nous donner des points (qui correspondent à notre foi), et, passé un certain nombre de points, le gain de foi se fera exponentiel.

Mais le jeu va jouer avec notre foi justement, et nous abreuver de citations (lors des écrans de chargement) nous incitant à ne pas y accorder trop d’importance. Nous en aurons d’ailleurs très vite la preuve lors des phases de gameplay où le Diable se manifeste, car ces points de foi chutent drastiquement, en particulier quand Indika accepte de communiquer avec le Malin. Dans ces moments, le paysage autour d’Indika se fragmente, devient rouge et altère la perception que l’on a de l’environnement et de l’espace et j’ai beaucoup aimé ces phases de gameplay où la prière doit être utilisée pour modifier la réalité et résoudre des énigmes (gros coup de cœur pour l’énigme de la pièce en plusieurs dimensions, inspirée du travail de l’artiste M.C. Escher ou du travail général sur les rapports de tailles entre les personnages et les objets peuplant les environnements).

Cependant, tous les casse-tête ne sont pas résolus de cette façon et la majorité sont de “simples” phases de plateforme, beaucoup moins surréalistes, dommage. Heureusement, les énigmes restent originales et intelligentes, bien que parfois trop simples. Notons enfin qu’Indika ne vous semblera pas être un jeu de plateforme/énigmes de par son ambiance et son enrobage mystico-religieux, le “but” du jeu se rapproche davantage d’un long questionnement métaphysique prenant la forme de plusieurs dialogues philosophiques entre Indika et Ilya. Vous l’aurez compris, notre héroïne en a dans la caboche, et est d’ailleurs présentée comme particulièrement débrouillarde, elle sait par exemple conduire des motos, un engin très récent pour l’époque, et elle trouve facilement des solutions aux problèmes qu’elle rencontre.

Toute cette introspection, assez complexe il faut bien le dire, est rendu plus claire grâce à un travail sur les différents styles visuels ponctuant le jeu. Nous allons en effet passer d’un jeu réaliste à un jeu en pixel art, lorsque Indika se rappelle d’événements marquants de sa vie. Ces derniers sont des jeux de plateforme à l’ancienne, basés principalement sur le rythme. Ces moments de jeux, bien que très jolis visuellement, étaient loin d’être mes préférés, et pourtant ils s’intègrent très bien à l’ensemble et restent digestes.

Sur les Épaules des Géants

Peut-on tout d’abord nous arrêter sur la jaquette d’Indika ? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce genre d’affiche attise profondément mon intérêt. Avec le jaune lumineux des auréoles qui tranche avec le noir des voiles, les visages rieurs, comme s’ils se moquaient, et enfin, le visage d’Indika, dépouillé pour sa part d’auréole, sérieux et sombre. Je pense que le studio s’est fortement inspiré de l’imagerie religieuse de la fin du Moyen-age, Jérôme Bosch en tête de liste, ainsi que de l’âge d’or du cinéma russe avec ses visages noirs et blancs grimaçants à la Eisenstein. Ce visuel annonce parfaitement le contenu du jeu où un malaise général se dégage. Malaise renforcé avec des cinématiques où les visages vont être déformés, et où les plans de caméra vont vraiment être surprenants et appuyer sur ce que spontanément nous n’aurions pas voulu voir.

Mention spéciale au générique d’ailleurs, qui est superbe ! Le jeu nous oblige à voir ce que l’on ne veut pas voir à travers des thèmes durs et forts. Je pense, entre autres, à une scène avec un chien, ou dans une cabane lorsque l’on rencontre Ilya pour n’en citer que deux… Le jeu cite, je pense, de grandes oeuvres du cinéma de l’Est comme La Clepsydre, Requiem pour un Massacre, ou encore Stalker avec ses paysages désolés et parfois surréalistes où tombe une fine neige en continu ainsi qu’une photographie mettant l’accent sur les tonalités terreuses et les textures exacerbées.

Deux Salles, Deux Ambiances

Au vu de la direction artistique, on s’attendrait à une bande-son grandiose, qui sort des sentiers battus et nous en met plein les oreilles. Même si nous avons droit à quelques thèmes disséminés par-ci-par-là, le jeu reste plutôt silencieux, ponctué de bruits ambiants. Ce qui peut-être dérangeant dans d’autres titres, ne l’est pas forcément ici, cela renforce ce sentiment de solitude, cette impression d’être seuls au monde, livré à soi. Les seuls moments où une musique plus soutenue est présente, c’est lors des phases de jeu en pixel art, avec des musiques façon chiptune, allant parfois jusqu’à la dissonance

Une D.A. Particulièrment R(é)ussie

Nous nous trouvons en Russie, ou en tout cas dans une version alternative de la Russie du XIXe siècle, avant la Révolution Russe. Indika s’inspire d’ailleurs de l’histoire du pays pour son scénario. Je vous rassure, pas besoin d’être calé en culture slave ou en religion pour apprécier ce titre. Certains trophées vont y faire référence, comme le trophée Rachmaninov (compositeur russe), en rapport avec un piano dans le jeu, et bien qu’ayant compris plusieurs références, j’en ai sûrement raté plein d’autres.

En effet, le jeu se veut historiquement exact dans la pensée de l’époque, en dépeignant ce qu’était la foi envers Dieu, la crainte que l’on avait de Lui, la dureté de la vie (on ressent presque nous-même le froid de la neige par moments), mais aussi, dans un tout autre registre, la rigueur architecturale des bâtiments ou des églises orthodoxes. Amatrice de photographie virtuelle, j’ai regretté l’absence d’un mode photo. Les ambiances, la lumière, tous les détails dans les intérieurs, les mimiques d’Indika, mériteraient un mode photo pour immortaliser tout cela.

Les screenshots que j’ai pris pour illustrer cet article ne rendent pas hommage à la beauté du jeu. Bien que moins beau que certains triple A, la direction artistique les surpasse sur beaucoup d’autres points, l’expérience ici étant complète, pas seulement visuelle. Cependant, le jeu nous permet, de temps à autre, de nous asseoir sur un banc et d’avoir accès à différents panoramas du lieu où nous nous trouvons, comme des cartes postales que l’on ferait défiler.

Autre point intéressant pour l’immersion, l’ATH que l’on peut retirer pour profiter du travail des développeurs sur les détails tels que les traces de pas dans la neige (classique, mais toujours appréciable), le reflet du soleil dans les stalactites, les poses anxieuses d’Indika lorsqu’elle attend, les flocons de neige sur son voile,… sans parler des intérieurs, ou de l’architecture des bâtiments.

Petit bémol cependant, il arrive que les visages des personnages fassent des mouvements aléatoires, comme s’ils parlaient, alors qu’il n’en est rien. Cela n’enlève rien à la qualité du doublage. Doublage en anglais sous-titré en français. Dans tous les cas, on vit quelque chose d’unique avec Indika, pas forcément quelque chose d’agréable, mais qui ne laisse pas indifférent, et c’est là aussi le lien avec le cinéma russe. Dans les films russes que j’ai pu voir, on a notre lot de scènes très fortes, très marquantes et rudes, ce qui est le cas ici aussi. 

Pour conclure…

À l’instar de grands jeux tels que The Witcher 3 ou Read Dead Redemption 2, mes deux licences de cœurs, Indika a su me toucher. Cependant, ce jeu, bien qu’incroyable, ne pourra pas plaire à tout le monde. Néanmoins, je ne peux que vous conseiller de l’essayer, le prix étant abordable, la durée de vie correcte (il m’a fallu 6h pour le terminer) et surtout l’expérience à elle seule vaut le détour. Même après la fin du jeu, cette expérience continuera de vous travailler, c’est pour moi la marque des grands jeux. N’attendez pas que le jeu soit disponible dans un abonnement, si vous êtes curieux.se, foncez ! Est-ce que je vais le refaire ? Très certainement !

La  note  de la  rédaction

5/5

Les notes de la rédaction

Les points positifs

DA Somptueuse

Réflexions Philosophiques

Ambiance Générale du Jeu

Originalité

Soucis des Détails

Énigmes Originales

Les points négatifs

Mode Photo Absent

Énigmes Simples

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