
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le studio Too Kyo Games ne chôme pas : à peine quelques mois après la sortie de Tribe Nine et The Hundred Line -Last Defense Academy-, il nous délivre une toute nouvelle expérience avec Shuten Order. Cette fois-ci, exit l’action RPG survitaminée ou le tactical RPG : les développeurs ont décidé de proposer aux joueurs pas moins de cinq expériences de jeu différentes. Dans un monde sur le déclin, où une secte religieuse nommée Shuten Order impose la volonté absolue de son leader et considère comme hérétiques tous ceux qui la remettent en cause, il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de suivre le mouvement. Nous nous sommes donc glissés dans la peau de Rei Shimobe, mais comme attendu de la part du scénariste des Danganronpa, qui a repris la plume pour Shuten Order, cela ne pouvait se révéler aussi simple.
Ce test a été réalisé sur une version Nintendo Switch fournie par l’Éditeur.
Shuten (out of) Order

Shuten Order débute alors que vous vous réveillez dans une chambre d’hôtel qui vous est totalement inconnue. Pire encore, vous n’avez absolument aucun souvenir de qui vous êtes ni de ce qui vous a amené là. Alors que vous en êtes là de vos tergiversations, deux énergumènes font irruption dans votre chambre : une petite fille énergique (Himeru) et un grand homme apathique (Mikotoru). Ils vous expliquent que vous avez été assassiné (enfin, démembré plus exactement) que Dieu vous a réincarné, et qu’ils sont vos anges gardiens, chargés de s’assurer que le jugement divin sera correctement exécuté.


Devant votre incrédulité, ils précisent que votre corps vous a été rendu identique à ce qu’il était auparavant, mais pour un temps limité : vous n’avez que quatre jours pour retrouver votre assassin, le faire avouer et le tuer afin que votre réincarnation soit complète. Faute de quoi votre corps temporaire sera réduit en poussière et votre décès deviendra irréversible. Après vous avoir sommé de cacher votre visage derrière un masque, Himeru et Mikotoru vous entraînent au siège du Shuten Order pour y épier une réunion de crise entre les cinq ministres représentant l’autorité.

En chemin, vous découvrez que vous êtes le fondateur de cet ordre, qui prône la fin du monde, et que toute personne ayant choisi de croire en Dieu plutôt qu’en vous est considérée comme hérétique et éliminée comme tel. Arrivé au QG du Shuten, les révélations continuent : seuls les cinq ministres connaissent le meurtre de leur leader, et chacun possède une partie de son corps démembré, dont seul le torse est introuvable. Forcé de fuir, vous retournez à l’hôtel et comprenez que seul un des cinq ministres peut être votre meurtrier.


Vous décidez donc du coupable, guidé par la clairvoyance divine, et choisissez de le confronter sous l’identité de Rei Shimobe, détective privé enquêtant sur le meurtre du fondateur. Mais tout ne va pas se passer comme prévu… Une nouvelle fois Kazutaka Kodaka (scénariste à l’origine des trois épisodes de Danganronpa, de Master Detective Archives : RAIN CODE et The Hundred Line -Last Defense Academy- pour ne citer qu’eux) s’est surpassé avec un univers aussi déroutant que passionnant à explorer. Dans un monde où la destruction surviendra dans 168 jours, Dieu est contraint de ressusciter son pire ennemi pour tenter d’empêcher la catastrophe. Bien évidemment, rien n’est simple, et les faux-semblants sont légion dans cette course contre la montre.
Le Fondateur est mort, vive le Fondateur !

Avec Shuten Order, nous retrouvons avec plaisir les graphismes typiques des autres œuvres du studio. Les artworks sont toujours aussi superbes, et les cinématiques font toujours leur petit effet. Pour autant, on ressent bien certaines limitations techniques, un peu en deçà des standards actuels, notamment dans les passages où Rei est modélisé en 3D et se déplace dans des environnements où les autres protagonistes (ainsi que les décors) sont en 2D. Par ailleurs, un nombre assez élevé de bugs d’affichage apparaît à l’écran, sans pour autant perturber notre volonté d’avancer dans le jeu, tant ils sont fugaces.

Bien que regroupant plusieurs genres, Shuten Order reste avant tout un visual novel, ce qui implique une masse énorme de textes et de dialogues disponibles uniquement dans la langue de Shakespeare. Pour autant, la traduction est de très bonne facture, surtout si l’on considère le défi que représentait l’adaptation des dialogues en anglais. On apprend en effet assez vite que le fondateur est en réalité une femme, un fait qui, pour une raison inconnue, est ignoré par le reste de ses affiliés (à l’exception du meurtrier, qui possède son torse).

Cette ambiguïté, sur laquelle jouent beaucoup les dialogues et les relations entre les protagonistes, a certainement compliqué le travail de localisation. Il faut bien le dire, le jeu s’en sort extrêmement bien à ce niveau-là. Pour ce qui est des musiques, elles sont efficaces et renforcent bien l’ambiance, sans pour autant être inoubliables. Toutefois, elles accompagnent parfaitement les événements et s’adaptent sans fausses notes aux différents styles que nous propose Shuten Order.
Five is a new one
Dès l’annonce de Shuten Order, Too Kyo Games a frappé fort en promettant non pas un, mais cinq jeux contenus dans un seul titre. Et il faut bien le reconnaître, la promesse est largement tenue. Voyons donc de plus près ce qui nous attend pour chacun des suspects.
Kishiru Inugami : Master Detective Executive

Kishiru Inugami est le Ministre de la Justice du Shuten Order et ancien détective de son état. Alors que Rei cherche à entrer en contact avec lui, il se retrouve malgré lui mêlé à une affaire de drogue, dont Inugami l’aide à fuir. Présentations faites, le ministre accepte de lui révéler tout ce qu’il sait sur le meurtre du fondateur en échange de son aide. Rei doit en effet assister à la lecture du testament d’un ami d’Inugami, à la tête de la famille Kukuri, qui possède un empire pharmaceutique, et en être le témoin. Mais à peine arrivé, le pont reliant le manoir à l’extérieur s’effondre, isolant la demeure et ses occupants.

Le pire est encore à venir : à peine le testament révélé, le corps d’un des héritiers est retrouvé assassiné. Inugami charge alors Rei de l’enquête et il n’aura que trois jours pour découvrir l’assassin. Dans ce segment, vous l’aurez deviné, il s’agit d’un jeu d’enquête point’n click où vous devrez récolter des indices et interroger les suspects. Chaque témoignage étrange pourra vous mener à la vérité grâce au pouvoir de révélation de Dieu. Il vous suffira de claquer des doigts au bon moment pour affiner un témoignage ou découvrir un indice précieux.


Mais attention, un usage trop imprudent de ce pouvoir peut vous faire perdre la confiance de vos interlocuteurs et mener au game over. Vous devrez également défendre vos théories en assemblant des pièces de puzzle et exposer vos conclusions. Comme toujours, le temps est compté, et l’investigation se révélera souvent retorse, de quoi vous retourner le cerveau et mettre vos nerfs à rude épreuve.
Yugen Ushitora : Dr Maousse

Le Ministre de la Santé du Shuten Order est incarné par Yugen Ushitora, médecin œuvrant pour le bien des malades à l’hôpital central. Rei s’y rend prétextant une maladie pour le rencontrer. Mais alors que le docteur explique tout ce qu’il sait sur la mort du protagoniste, des soldats armés font irruption. Vous vous réveillez plus tard dans un labyrinthe, découvrant que vous êtes désormais participant d’un jeu de la mort particulièrement sadique, aux côtés d’Ushitora et d’autres captifs, le tout diffusé en stream par une entité inconnue.



Le concept est simple, mais intense : avancer dans des couloirs en vue à la première personne, débloquer des portes via des puzzles de plus en plus retors, et se confronter aux autres participants. Chaque joueur s’est vu attribuer un nombre entre 1 et 20. Si vous touchez un joueur avec un nombre inférieur au vôtre, il meurt ; dans le cas inverse… l’erreur peut être fatale. Mais pour corser un peu les choses, si vous connaissez les nombres de vos adversaires, vous ignorez le vôtre ! L’exploration permettra alors de découvrir le chiffre qui vous a été attribué, ainsi que le chemin à suivre pour trouver la sortie, démasquer la personne derrière votre incarcération, et protéger votre principal suspect.
Teko Ion : Le chaînon manquant

Dans le segment du Ministre de la Science, Rei, guidé par ses anges gardiens, envoie un mail à Teko Ion pour lui révéler qu’il connaît la mort du leader de l’ordre. En conséquence, il reçoit une invitation au laboratoire de recherche, et à peine arrivé, il est capturé par le petit génie. Après avoir réussi à s’échapper, Rei, Himeru et Mikotoru s’enfoncent dans le laboratoire, alors que ce dernier subit une attaque terroriste, et que Teko ne peut compter que sur Rei pour s’en sortir.



Ce segment est un visual novel aux multiples embranchements, où chaque choix peut mener à la mort de l’avatar. Le joueur passe d’un protagoniste à l’autre, explorant plusieurs voies et découvrant comment les actions de certains impactent le destin des autres, tout en cherchant le meilleur moyen de survivre aux terroristes. Les “bad ends” sont légion et un schéma essais/erreurs est souvent nécessaire, ce qui peut être frustrant. Mais le scénario captivant et les mystères du laboratoire, à commencer par Teko Ion lui-même, compensent largement ces défis.
Honoka Kokushikan : Love drama queen

Comparativement à ses homologues, Honoka Kokushikan, Ministre de l’Éducation, est la plus facile à approcher pour Rei, puisqu’elle tombe immédiatement amoureuse de lui après l’avoir vu entrer dans son ministère. Lors d’une discussion autour d’une tasse de thé concernant la mort du Fondateur, elle explique vouloir réformer le pays et l’ordre en place, mais que pour cela, elle a besoin du courage procuré par l’amour. Elle souhaite vivre une grande romance dans un établissement scolaire, et son prétendant est Rei. Bien que réticent, ce dernier est contraint de jouer le jeu, car le thé ingurgité était empoisonné, et il n’a que 12 heures pour obtenir l’antidote.



Sur les traces de la ministre, Rei se rend à l’académie où il découvre que trois filles portent le nom de Kokushikan. Mais une seule d’entre elles est Honoka. Rei doit donc les séduire pour découvrir laquelle est la Ministre et obtenir l’antidote. Ce chapitre est donc un jeu de drague, où le joueur doit séduire les trois sœurs via les bons choix de dialogue pour renforcer leur lien avec leur prétendant. Il faut trouver des indices pour localiser chaque héroïne sur la carte de l’école et compléter des événements amoureux, menant à une confession nocturne. Là encore, le choix des répliques, souvent chronométré, reste primordial pour accéder à leur cœur. Ne croyez cependant pas que ce sera facile, chacune d’entre elles ayant un caractère bien affirmé et des réactions très souvent imprévisibles…
Manji Fushicho : La grande inquisitrice

Last but not least, le segment de Manji Fushicho, Ministre de la Sécurité, est sans doute le plus sanglant. Rei tente de contacter la “Reine chasseuse d’hérétiques”, mais se retrouve mêlé à une affaire impliquant le serial killer Nephilim, un psychopathe déguisé en mascotte, connu pour tuer et énucléer ses victimes. Pour retrouver Manji, Rei doit infiltrer l’immeuble Yamato, siège de la dernière apparition du meurtrier. À peine entré, notre héros n’a que le temps de sauver la vie de Fushicho que la ministre se rue à la poursuite du tueur, le laissant seul.



Ce segment, en vue de dessus, consiste à échapper à Nephilim tout en récoltant des indices et en résolvant des énigmes pour espérer sortir de la bâtisse en vie. Un gameplay qui rappelle beaucoup Clock Tower : il faut fermer des portes pour ralentir votre poursuivant et trouver des cachettes pour lui échapper. Une fois le tueur semé, Rei doit continuer à résoudre des casse-têtes tout en avançant prudemment pour ne pas se faire repérer de nouveau. Un segment survival horror qui ajoute une tension palpable et un plaisir inédit par rapport aux autres parties du jeu.
REI: The World Ends With You


Je suis déjà complètement fan des productions estampillées Too Kyo Games et j’avoue me ruer sur leurs nouveaux titres sans vraiment me préoccuper de leur sujet. Shuten Order n’a pas fait exception à la règle et, encore une fois, je n’ai absolument pas été déçue de m’être laissée tenter. Certes, on retrouve les thèmes chers à Kazutaka Kodaka : la fin du monde, un compte à rebours, des meurtres, un héros amnésique (ou au moins privé d’une partie de ses souvenirs) et un paquet de mystères qui trouve leur solution au compte-gouttes au fil de l’intrigue. C’est un grand classique des productions Too Kyo Games, mais loin d’engendrer de la lassitude, cela fonctionne encore très bien dans le cas de Shuten Order. De plus, cette fois-ci, il est question de changer cinq fois de genre vidéoludique, ce qui empêche l’ennui de pointer le bout de son nez.

Cela a tout de même un petit revers : si l’un des suspects propose un gameplay qui ne vous intéresse pas, vous aurez alors hâte d’en finir avec le segment en question, pour passer au plus vite à autre chose. Cela étant, Shuten Order n’est pas aussi long que ses prédécesseurs et n’allonge pas la sauce outre mesure. Il m’a fallu environ une cinquantaine d’heures pour en venir à bout, sachant que, me concernant, certaines aventures se sont soldées par de nombreuses issues fatales m’ayant fait perdre un certain temps (surtout quand j’avais oublié de sauvegarder, prise dans l’intrigue) et que certains bugs bloquants m’ont parfois ramenée loin en arrière. Mais rien qu’un petit patch day one ne saurait régler.


Vous vous en doutez, le plaisir du titre tient beaucoup à la découverte et il serait dommage de vous en priver en vous livrant plus d’informations que nécessaire. Toutefois, je dois bien reconnaître qu’il est assez perturbant de devoir désigner son assassin sans aucune information d’autant qu’il vous faudra passer par tous les ministres avant de comprendre comment Rei s’est retrouvé découpé en six morceaux. La fin d’une aventure vous ramène alors en arrière et efface tous les souvenirs de ce que vous venez de vivre : un moyen intelligent pour laisser le joueur totalement libre de faire l’aventure dans l’ordre qui lui convient.



Et croyez-moi, le choix est difficile devant tous ces suspects, aussi charismatiques que déjantés. Pour ma part, j’ai eu un petit coup de cœur pour l’enquête menée avec Inugami, dont le système de puzzle m’a beaucoup fait pensé à The Centennial Case : A Shijima Story et pour la romance avec Kokushikan, même si les tronçons de Fushicho, Ion et Ushitora n’ont pas démérité non plus. C’est donc un énorme oui pour Shuten Order, qui m’a converti sans le moindre effort.

Après nous avoir déjà époustouflés avec The Hundred Line -Last Defense Academy- il n’y a pas si longtemps, Too Kyo Games remet le couvert avec Shuten Order, un titre au menu plus qu’alléchant. Servi par une intrigue riche en mystères, une direction artistique toujours aussi soignée et des personnages captivants, ce ne sont pas un, mais cinq jeux différents qui sont ici proposés. De quoi varier les plaisirs et faire oublier les quelques bugs d’affichage ainsi que l’absence de localisation française, tant cette production se révèle passionnante de bout en bout. Pour un peu, on en regretterait presque de ne pas pouvoir effacer une partie de sa mémoire afin de redécouvrir, encore une fois, Shuten Order.
La note de la rédaction
Les notes de la rédaction
Les points positifs
Une intrigue passionnante
Une direction artistique toujours aussi léchée
Un casting haut en couleur et au charisme certain
La multiplicité des gameplays qui enrichit considérablement le jeu…
Les points négatifs
Textes intégralement en anglais
Quelques bugs bloquants et d’affichage qui viennent un peu ternir le tableau
… Mais qui peut paradoxalement ennuyer si on a peu d’affinité avec l’un des genres proposés




