Il y a six ans, le duo Benoit Dahan et Cyril Lieron ressuscitaient, grâce à l’éditeur Ankama, un personnage emblématique de la littérature anglaise classique : Sherlock Holmes. Leur envie ? Donner accès au processus de réflexion du détective de Conan Doyle au travers d’affaires inédites. Le succès à, bien sûr, été immédiat et après avoir clôturé Dans la tête de Sherlock Holmes – L’Affaire du ticket scandaleux en 2021, les lecteurs appelaient de leurs vœux une nouvelle enquête. C’est désormais chose faite avec la sortie, le 5 décembre 2025 de l’album Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan partie ½. Une plongée dans les profondeurs de l’Ecosse et son folklore qui va mettre à rude épreuve le rationalisme du limier de Baker Street.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Cher Loch Leathan
Une lettre insensée attise la curiosité de Sherlock Holmes et entraîne son départ jusqu’au fin fond de l’Écosse. Le détective et son fidèle ami, le Dr Watson, vont se heurter à un village pétri de méfiance où semble rôder une créature cauchemardesque. Réfutant le mysticisme, le duo de détectives est bien décidé à découvrir ce que cache réellement « la malédiction du Kelpie » !
Quels sombres secrets se cachent dans les brumes du Loch Leathan ?
Ankama
Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan débute dans le train en partance pour Edimbourg, où nous retrouvons Sherlock Holmes accompagné par son acolyte de toujours, le Dr Watson. Durant le voyage, les deux amis récapitulent le pourquoi de ce périple dans le nord de l’Angleterre. Tout commence avec une mystérieuse lettre sans indices sur son expéditeur, reçue au 221B Baker Street, pour le moins incohérente mêlant lexique enfantin, écriture tremblante et description d’un danger qui aurait fait plusieurs victimes.

Après un cheminement de pensée dont il a le secret, Sherlock conclut à la véracité du danger annoncé et après avoir déduit la localisation de son interlocuteur se met en route pour la petite bourgade d’Armishader sur l’île de Skye. Cependant, le duo effectue un arrêt à l’école de médecine d’Edimbourg afin d’y rencontrer le professeur Abernathy, versé dans les dommages cérébraux. Une fois la vérification faite, le voyage reprend pour les compères qui finissent par atteindre leur destination où l’accueil qui leur est réservé est pour le moins glacial. Entre morts par noyade et crainte d’un monstre mystique nommé Kelpie, Holmes va voir sa rationalité mise à l’épreuve et son pouvoir de déduction plus utile que jamais.
Découvrez un extrait de Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan tome 1 ici !
Dahan et Lieron gagnent leurs éperons
On peut le dire sans peine après avoir lu le premier tome de Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan, les aventures du détective anglais sous la plume des sieurs Benoit Dahan et Cyril Lieron, loin de lasser, se bonifient à mesure que les albums sortent. Les auteurs, que nous vous avions déjà abondamment présenté lors de la critique de Dans la tête de Sherlock Holmes – L’Affaire du ticket scandaleux, poussent ici encore plus loin leur concept.

Il est désormais primordial de bien suivre le fil rouge de la pensée du héros, pour ne pas se perdre dans la lecture des planches aux mises en page toutes aussi originales les unes que les autres et surtout, jamais gratuites. Ici rien n’est fait au hasard et tout concorde à impliquer entièrement le lecteur qui, pour le coup, devient un observateur actif du récit. Une nouvelle fois les pages cachent de nombreux secrets et il vous faudra interagir au moyen de pliages et autres contorsions pour en révéler tous les indices. L’aspect parchemin des pages, ainsi que la colorimétrie tirant sur le vert et le violet renforce habilement l’aspect folklore et légende au centre du scénario.

L’intrigue est passionnante et maîtrisée de bout en bout par un Cyril Lieron parfaitement inspiré et qui voit sa prose intelligemment mise en dessin par un Benoît Dahan qui ne l’est pas moins. Encore une fois, l’hommage est réel et ne dénature en rien l’œuvre de sir Arthur Conan Doyle, un exploit réitéré qui propulse le duo dans la galaxie très restreinte des dignes héritiers de l’écrivain.
Kelpie-d !
Si vous parcourez un peu les pages du blog, vous aurez sans doute remarqué que dès qu’il est question de traiter de Sherlock Holmes, je ne perds jamais une occasion d’évoquer le personnage de fiction que j’admire le plus, quel que soit sa forme ou son incarnation (même quand il est une IA dans Crimesight). Entre Les mondes de Sherlock Holmes et le Cahier d’enquête de Sherlock Holmes, je suis très à cheval sur la qualité des adaptations et je dois reconnaître n’avoir jamais rien lu d’aussi galvanisant que la série Dans la tête de Sherlock Holmes. Mon seul regret ? Ne l’avoir découverte qu’à la faveur de la sortie du coffret du livre 1 de L’Affaire du ticket scandaleux, accompagné du jeu unlock! tiré du même univers sorti par Ankama à Noël dernier, soit avec quelques années de retard tout de même.

Je me demande d’ailleurs si ce nouvel opus va faire l’objet d’un nouveau deck Unlock!, tant cet univers s’y prête merveilleusement bien. En tant que fan, il est toujours intéressant de tomber sur des auteurs qui ont une connaissance très poussée de l’univers qu’ils mettent en scène. C’est ici bien évidemment le cas et de nombreuses petites références aux écrits originaux viennent émailler l’histoire, lui conférant encore plus de légitimité. Ainsi Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan se déroule en octobre 1894 soit peu après le retour de Sherlock Holmes auprès de son ami, après être passé pour mort durant 3 ans. Il est aussi fait référence à la mort de la femme de Watson disparue également durant cette période.

A vrai dire, Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan m’a tout de suite rappelé Le Chien des Baskerville par les similitudes entre les deux créatures mythiques censées commettre les meurtres sur lesquelles enquête le détective. Un animal mythologique poussant des cris au cœur de la nuit et décrit comme phosphorescent par les témoins, qui réapparaissent pour entraîner les vivants au royaume des morts, voilà les trait commun aux deux enquêtes et ce n’est sans doute pas anodin. Par ailleurs, Le Chien des Baskerville a été écrit en 1901 par Conan Doyle plusieurs années après que ce dernier ait mis à mort son héros dans Le Dernier problème (1893).

C’est avec cette nouvelle (se déroulant avant la mort de Sherlock) que l’écrivain a initié le retour de l’enquêteur qui aura lieu dans La Maison vide parut en 1903 et c’est à ce moment que le duo à choisi de placer le déroulement des événements du Loch Leathan. Par ailleurs, la plus célèbre adaptation cinématographique du Chien des Baskerville a été réalisée en 1959 par Terence Fisher et met en scène André Morell, Christopher Lee et… Peter Cushing dans le rôle d’Holmes. Le visage de ce dernier étant à la base du héros dessiné par Benoît Dahan, j’ai du mal à n’y voir qu’une coïncidence plutôt qu’un choix délibéré et réfléchi des auteurs, d’autant plus qu’une citation de la nouvelle ouvre l’album.

Cependant, il est possible que j’extrapole un peu trop. Cela étant j’ai adoré passer de longues minutes à détailler chaque page pour y découvrir tous les petits détails qui les émaillent. Malgré tout, un problème demeure et pas des moindres, puisqu’il va falloir patienter jusqu’à la sortie du deuxième tome de Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan afin d’en connaître les tenants et les aboutissants (même si j’ai déjà ma petite théorie quant au fin mot de l’histoire), mais vous savez ce qu’on dit : à cheval donné on ne regarde pas les dents !
Au terme de cette première partie de Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan, Benoît Dahan et Cyril Lieron livrent un album dense, audacieux et parfaitement maîtrisé, qui pousse encore plus loin les frontières de leur concept tout en respectant scrupuleusement l’héritage de Conan Doyle. Entre folklore écossais se heurtant à la logique cartésienne du héros et mise en scène ludique au service du récit, cette nouvelle enquête s’impose comme une lecture stimulante, qui invite autant à l’observation qu’à la réflexion. Reste désormais à patienter jusqu’au second tome pour voir où mènera cette piste brumeuse, mais une chose est sûre : avec un tel duo en selle, on peut sans crainte leur laisser les rênes de Sherlock Holmes, tant ils savent le guider sans jamais le faire dévier de son chemin.




