
L’annonce d’un nouvel opus de Bubble Bobble reste un petit événement pour les vieux briscards dont je fais partie. Avec Sugar Dungeons, Taito s’attaquait à un défi de taille : ouvrir la licence à un public encore plus large en y injectant la formule moderne du roguelite et ses mécaniques de génération aléatoire. Sur le papier, tous les ingrédients semblaient réunis pour un épisode des plus divertissants. Dans les faits, c’est une autre histoire.
Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.
L’excellence en héritage
Avant de plonger dans Bubble Bobble Sugar Dungeons, il convient de rappeler l’héritage massif qui plane sur ce nouvel opus. Tout commence en 1986 avec Bubble Bobble, œuvre fondatrice de Fukio Mitsuji. Né dans les salles d’arcade puis adapté sur moult consoles et ordinateurs domestiques, ce grand classique met en scène deux adorables dragons, Bub et Bob, lancés à la rescousse de leurs petites amies. Son gameplay — des bulles pour capturer les ennemis — son univers candide et surtout son mode deux joueurs ont façonné ce succès mondial.

Monsieur Mitsuji avait d’ailleurs une ambition simple mais visionnaire : faire entrer les couples dans les salles d’arcade afin de transformer l’image de ces lieux souvent mal perçus à l’époque. Et détail savoureux : seule la partie en duo donne accès à la “vraie” fin. Dans la foulée, Taito consolide cette philosophie avec Rainbow Islands (1987), où Bub et Bob, redevenus humains, se déplacent en érigeant des arcs‑en‑ciel. Suivent d’autres productions devenues tout aussi cultes, comme The NewZealand Story (1987) avec le kiwi Tiki ou Liquid Kids (1994) incarné par l’ornithorynque Hipopo.


Toutes perpétuent la signature Taito : un univers charmant, des bonus et secrets par dizaines, un gameplay immédiat et addictif, et une difficulté qui monte sans prévenir jusqu’à devenir redoutable dans les derniers niveaux. Pourtant, dès les premières secondes de Bubble Bobble Sugar Dungeons, on comprend, hélas, que cet héritage est balayé d’un revers de main. Le premier contact est d’une brutalité déconcertante. Là où les classiques de la franchise introduisaient leurs mécaniques avec une progression naturelle, portée par un level design mesuré, ce nouvel opus catapulte Bub (le dragon vert) dans l’action sans le moindre ménagement. Et même si un tutoriel formel est présent, affronter les premières salles du donjon ne se fait pas sans douleur.


Pas le temps de buller
La preuve la plus flagrante de cette déconvenue caractérisant l’entame du jeu réside dans sa structure même. Comme nous l’avait expliqué le producteur Tomohito Oka, la licence s’aventure dans le genre roguelite. Avec plein de bonnes idées, sur le principe. Rappelons que le style roguelite rime avec niveaux et ennemis générés aléatoirement à chaque partie. L’échec y est permanent : quand on meurt, on recommence tout depuis le début, en gardant dans sa besace des améliorations que l’on débloque au fil des runs. Si cette structure s’avère rudement efficace quand elle est parfaitement maîtrisée, à l’instar des meilleurs élèves qui se saisissent du genre roguelite/roguelike avec brio (coucou Hades II), l’entreprise peut rapidement se transformer en maëlstrom de frustrations quand les potards sont mal positionnés.



À mon grand regret, c’est le cas avec Sugar Dungeons. Expérience exclusivement solo, Bubble Bobble Sugar Dungeons opte donc pour l’exploration de donjons procéduraux. A chaque run, le jeu va piocher dans un deck de tableaux préétablis, avec ses ennemis attitrés et divers bonus et trésors qui viendront vous titiller en permanence. On emprisonne les menaces dans des bulles, qu’il faudra faire éclater pour que les créatures soient définitivement éliminées. Il est aussi possible de rebondir sur ces bulles pour progresser, ou de recourir à des bulles spéciales dotées de pouvoirs d’eau, de feu, de foudre, d’explosion, etc. Bref, les fondamentaux répondent présents.

En théorie, la proposition a de quoi séduire, surtout les fidèles de la franchise. Le problème, c’est que l’ensemble souffre d’un équilibrage désastreux. Au moindre contact avec un monstre, la partie s’achève et l’on est renvoyé au hub central. Or, ces petites vermines se montrent agressives dès les toutes premières minutes. Mais il y a pire encore : la gestion du temps. En effet, chaque session dans un donjon se transforme en course effrénée contre un chronomètre particulièrement strict, qui ne vous accorde que quelques secondes pour progresser. Une fois le temps écoulé, le redoutable Baron Von Blubba — bien connu des vétérans de Bubble Bobble — surgit pour vous croquer. Il persiste ensuite d’un tableau à l’autre, vous traquant sans relâche.

Le système de risque/récompense en pâtit clairement : éliminer des ennemis ne regonfle que très légèrement — beaucoup trop légèrement — le chrono. Même en enchaînant les combos, qui offrent des bonus de temps un peu plus confortables, le timing reste extrêmement difficile à tenir, y compris pour un joueur aguerri. Ainsi, Bubble Bobble Sugar Dungeons enfile les paradoxes comme des perles, et ce timer complètement délirant en illustre un particulièrement criant : le jeu vous offre une panoplie d’armes variées, vous encourage à les débloquer au fil des parties pour les acheter dans une boutique dédiée… mais vous sanctionne aussitôt si vous prenez le temps de les utiliser. La conséquence est désastreuse : la stratégie optimale consiste à ignorer les ennemis, contourner le gameplay et foncer vers la sortie, ou expédier les boss au plus vite. L’expérience vire alors à une source de stress pur, loin du divertissement attendu.
Les châteaux de la frustration

En parallèle des donjons, Bubble Bobble Sugar Dungeons propose également des châteaux à explorer. Il s’agit de vastes niveaux fixes — en dehors du périmètre roguelite — labyrinthiques et, dieu merci, sans limite de temps. C’est là que le dernier-né de Taito révèle enfin son potentiel : la difficulté est élevée mais “juste”, et le level design plutôt réussi. Cependant, pour accéder à toutes les sections de ces châteaux, le joueur se retrouve enfermé dans un processus terriblement décourageant. Certaines capacités et bulles spéciales doivent impérativement être débloquées et équipées, ce qui oblige à enchaîner les donjons. Ainsi, donjons et châteaux se complètent, mais pas de la meilleure manière.


Là encore, avec un équilibrage plus maîtrisé, le concept aurait pu aboutir à un épisode véritablement savoureux. Quel gâchis. Et ce n’est pas en se penchant sur la direction artistique que l’on trouvera un peu de réconfort. Visuellement, Bubble Bobble Sugar Dungeons est coloré, mais tellement générique, loin du cachet artistique de la grande époque de Taito. On retrouve ici la même patte visuelle, très “jeu mobile”, qui ornait déjà Puzzle Bobble Everybubble!. Les quelques environnements qu’explore notre dragon se ressemblent tous et ne sont pas du meilleur goût. La lisibilité n’est pas optimale non plus, en particulier lorsque certains passages exhibent un dézoom assez conséquent.

Quant à la partie son, les boucles musicales sont courtes, sympathiques lors des premières parties, mais elles deviennent rapidement redondantes tant elles soulignent tous les travers liés au game design. Sachez également qu’une bonne heure de jeu suffit à voir le bout du calvaire. A condition de ne pas perdre injustement avant, évidemment.
La bouée de sauvetage : Bubble Symphony

Il existe pourtant une bonne — une seule — raison d’acquérir ce titre. Taito a eu l’excellente idée d’inclure, en bonus, Bubble Symphony (1994). Il s’agit du portage de la version Sega Saturn de 1997, une pépite qui sublime la formule instaurée par le tout premier Bubble Bobble. Ce bonus est un concentré de fun, de rythme et de précision. Et ce pixel art démentiel… un pur bonheur. Mais sa présence produit un effet pervers : elle met cruellement en lumière la déception que représente Sugar Dungeons. Tout n’est pourtant pas à jeter dans ce dernier.


En insistant, on s’amuse par moments, et quelques bonnes idées tirent leur épingle du jeu. Mais globalement, la frustration domine, en dépit des intentions sincères que l’on sent manette en main. Manque de temps ? De budget ? Les deux ? On ne le saura sans doute jamais. Le constat reste pourtant inchangé : Bubble Bobble Sugar Dungeons rate sa cible. Si vous aimez la série de longue date, ou si vous souhaitez la découvrir — ce que l’on vous recommande vivement — tournez-vous plutôt vers Taito Milestones 3 (vous y trouverez Bubble Bobble, Rainbow Islands: The Story of Bubble Bobble 2 et d’autres super classiques de Taito) ou Parasol Stars : The Story of Bubble Bobble III.

Bubble Bobble Sugar Dungeons est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Pétri de bonnes intentions, le jeu de Taito passe à côté de son objectif. Mal équilibré, bien souvent plus rageant que divertissant, affublé d’une direction artistique évoquant davantage un jeu mobile à petit budget, il ne s’adresse qu’aux joueurs les plus patients et aguerris. Heureusement, le fabuleux Bubble Symphony est de la partie. Mais pour 39,99 €, l’addition reste difficile à avaler.
La note de la rédaction
Les notes de la rédaction
Les points positifs
Quelques bonnes idées
Gorgé de clins d’œil à la saga (items, bonus, ennemis, etc.)
Le gameplay de base des Bubble Bobble, toujours aussi efficace
Le génial Bubble Symphony offert avec le jeu
Les points négatifs
Un équilibrage aux fraises
Trop punitif, même pour les habitués
Peu de contenu, en définitive
Un habillage graphique assez cheap




