
Mise à mal après le décès soudain de Mohammad Fahmy, concepteur, scénariste et figure centrale de la série en 2022, il aura fallu trois ans à Coffee Talk pour finir sa mue et se réinventer sans son créateur. Trois ans d’attente pour les fans du bar de nuit qui change de localisation pour l’occasion et commence son service à Tokyo. Un troisième épisode prometteur, sorti le 21 mai 2026 sur PC, PS5, Switch, Switch 2 et XBOX Series, ce nouvel opus arrive avec pléthore de personnages inédits et pleins de nouvelles boissons à même de contenter les clients les plus pointilleux. Il est temps d’allumer la machine et d’enfiler un tablier pour savourer Coffee Talk Tokyo, un jeu à la saveur familière mais accompagné d’un arrière-goût de nouveauté.
Ce test a été réalisé sur une version PS5 fournie par l’Éditeur.
Vous reprendrez bien une petite tranche… de vie
Avant de découvrir ce troisième opus, il convient de revenir un peu plus en détail sur l’histoire de la série et celle de son créateur, totalement indissociable du développement de la série. Mohammad Fahmi était un développeur, scénariste et narrative designer indonésien qui intègre Toge Productions après avoir travaillé chez Gameloft et avoir officié comme journaliste spécialisé en jeux vidéo. D’abord chargé du marketing et des relations publiques, il s’impose progressivement comme créateur et concepteur, mettant à profit son empathie et son intérêt pour les relations humaines afin de donner naissance à des projets profondément personnels, dont Coffee Talk demeure aujourd’hui l’héritier le plus emblématique.

Son idée ? Réduire volontairement le gameplay à sa plus simple expression, afin de laisser toute la place aux états d’âme des clients ayant décidé de passer la porte de ce bar particulier n’ouvrant que la nuit. Le concepteur, même s’il transpose son intrigue dans un monde fantastique peuplé de vampires, loups-garous, succubes et autres orcs, ne se prive pas pour aborder les thèmes de la solitude, du rejet et des difficultés sociales. Coffee Talk devient alors le plus grand succès du studio, une expérience plus émotionnelle que ludique et intrinsèquement liée à la qualité d’écriture de Mohammad Fahmi. Malheureusement, alors que la deuxième itération, Coffee Talk Episode 2: Hibiscus & Butterfly est en développement et vient d’être annoncée officiellement, celui-ci décède brutalement à 32 ans d’une crise d’asthme.

Nous sommes alors en 2022 et le choc est considérable pour les équipes de Toge Productions. Alors que Coffee Talk Episode 2, d’abord imaginé comme un DLC du premier jeu, s’est progressivement transformé en véritable suite, les développeurs décident de poursuivre le projet afin d’honorer la vision laissée par Mohammad Fahmi. Un hommage, tout autant qu’un testament posthume qui aurait pu river le dernier clou du cercueil de Coffee Talk. Mais contre toute attente, Coffee Talk Tokyo est annoncé le 27 août 2024 au Nintendo Indie World Showcase. Une question se pose désormais : Coffee Talk pourra-t-il survivre à son créateur ?
Le pilier du bar
Sonnant comme une renaissance, le troisième épisode de la licence se devait de changer de décor, tout autant que d’habitués et c’est au Japon que nous retrouvons un café nocturne dans la même lignée que celui de Seattle. Attention toutefois, un prologue disponible avec l’édition Deluxe du jeu, nous confirme bien que le bar de Seattle et celui de Tokyo sont bien deux entités différentes, même s’ils semblent entretenir des liens mystérieux. Tout commence donc avec l’arrivée d’un transfuge de Coffee Talk 1 et 2 à Tokyo, Hendry, le nékomimi, père et manager de la chanteuse Rachel. Bien que désireux de faire du tourisme, le vieux chat se présente au café dans le but de rencontrer un chanteur et compositeur japonais nommé Jun. Le lieu de rendez-vous lui rappelle immédiatement son refuge de Seattle, même si le barista local est désormais aidé d’un assistant nommé Vin.

Les rencontres, tout comme les services vont donc se succéder sur les 15 jours que dure Coffee Talk Tokyo et entre un fantôme amnésique qu’une marebito essaye de faire passer dans l’autre monde, un chanteur qui a perdu le goût de composer, une de ses fans qui galère à boucler ses fins de mois en bossant dans un Konbini et un père au foyer qui s’inquiète de voir sa fille grandir, ce ne sont pas les occasions de créer des boissons qui manquent. En effet, à l’instar des autres volets de la licence, vous ne pourrez pas intervenir sur les dialogues, et ce n’est qu’en servant les bonnes commandes au bon moment que vous pourrez influencer subtilement vos interlocuteurs.

Peu de changement au niveau de la direction artistique en pixel art qui reste de haute volée, tout comme le casting entièrement inédit (à l’exception d’Hendry) qui se révèle une nouvelle fois à la hauteur de nos attentes en incluant en prime des Yokais à un bestiaire déjà bien fourni. En ce qui concerne la musique, Andrew Jeremy Sitompul endosse encore la casquette de compositeur, et dès les premières notes, on retrouve cette ambiance musicale si particulière qui nous avait enchanté dans les premiers jeux. Cependant, malgré quelques remixes de thèmes connus de la série, Coffee Talk Tokyo s’enrichit de musiques aux accents de pop japonaise afin de coller au mieux à l’environnement de cette nouvelle mouture.

Enfin, Coffee Talk Tokyo est entièrement traduit en français, ce qui n’est pas rien. Cependant, même si le travail d’adaptation est remarquable (certaines boutades ou façon de parler sonnent très vraies), on ne peut pas en dire autant des très nombreuses coquilles qui émaillent le texte. Que ce soit des espaces ou des mots manquants, voire des tournures de phrases rendues caduques par des fautes, cela gâche un peu le plaisir, d’autant que le titre de Toge Productions est entièrement textuel comme ses prédécesseurs. Mais rien de rédhibitoire non plus, et on finit par passer outre tant les intrigues développées sont passionnantes.

Émulsions d’émotions
Si vous avez déjà expérimenté un autre Coffee Talk, vous l’aurez bien compris vous ne serez pas déboussolé. Le principe reste le même, servir la consommation demandée au client, avec plus ou moins d’indications de sa part, afin qu’il puisse être dans de bonnes dispositions pour communiquer avec son entourage. Si dans Coffee Talk Episode 2, seulsdeux nouveaux ingrédients étaient introduits (le pois bleu et l’hibiscus), ici nous pouvons choisir de réaliser une boisson chaude ou froide, afin de contrer la chaleur de l’été japonais. Niveau ingrédients, outre les traditionnels café, thé, thé vert, chocolat et lait (remplacé par du lait de soja), il est également possible d’utiliser du Hōjicha, de la crème fouettée, de la mangue, du litchi et même une boule de glace. De quoi varier les plaisirs et augmenter considérablement le nombre de recettes à dénicher.

D’autant que l’ordre des matières premières est primordial dans chaque préparation tout comme la température du soft que vous voulez concocter. Heureusement, il est possible de jeter jusqu’à cinq réalisations par service, même si cela va très vite quand on tâtonne pour dégoter le bon breuvage. Par ailleurs, si le Latte Art est de nouveau de la partie, la maniabilité pour réaliser un dessin acceptable reste trop aléatoire, surtout avec une manette PS5. Cependant, il est désormais possible d’utiliser des pochoirs pour compléter sa boisson, enfin un seul pochoir en réalité, celui d’un Tori.

Il aurait été appréciable d’en mettre quelques-uns au choix afin de pousser à utiliser cette fonction, qui, comme le Latte art finit par être reléguée aux oubliettes une fois la demande imposant leur utilisation réalisée. Bien entendu, le réseau social “Tomodachill” fait son retour et cette fois-ci, en plus des profils et des stories de vos habitués à débloquer, les hashtags font leur apparition, donnant accès à des stories cachées qui pourraient bien vous servir lors de vos conversations autour d’une tasse.



D’ailleurs il ne sera pas rare d’apercevoir, au détour d’une storie, un visage connu. La consultation de votre portable régulièrement sera donc obligatoire, même pendant vos heures de travail. Bien entendu les modes “infinis” et “défi” sont toujours inclus, que vous souhaitiez expérimenter sans fin pour trouver la composition d’un mélange ou que vous vouliez un challenge en temps limité où le but est de satisfaire vos clients le plus vite possible.


Destins froissés
Comparé aux fans de la première heure, j’ai eu la chance de ne découvrir Coffee Talk que l’année dernière, alors que l’épisode deux était déjà sorti et le troisième annoncé. Cela ne m’a absolument pas empêché de tomber amoureuse de cette simulation de barista, dont je me suis enchaînée les titres disponibles dans la foulée. J’avais adoré la continuité que donnait Hibiscus & Butterfly qui incluait de nouvelles têtes, sans pour autant oublier les habitués. J’avoue que je me demandais, comme tout un chacun ce qu’allait devenir Coffee Talk sans Mohammad Fahmi et surtout sans les clients que nous avions vu évoluer dans les premiers épisodes.

Si Hendry se charge de faire le pont entre les USA et le pays du soleil levant, la galerie des protagonistes qui nous est proposée cette fois-ci m’a immédiatement convaincue, chacun étant porteur d’une thématique propre, mais pouvant résonner de manière connexe avec celle d’autres acteurs du jeu. Entre la relation au travail, à la douleur, à la mort ou à la création artistique, tout ce petit monde doit composer avec ses propres valeurs, limitations et problématiques. Les intrigues proposées ici m’ont tout autant passionnée que celles des précédents, allant même jusqu’à me faire pleurer comme une madeleine en fin de partie. Un très bon cru,

même si personnellement je regrette l’absence des textes de “TEW Stories”, histoires écrites de façon éminemment poétique et que j’adorais parcourir chaque nouveau service dans les autres volets. Une conséquence de la disparition du scénariste principal sans doute. Après tout, c’était Freya qui écrivait ces textes dans le premier épisode et le personnage a depuis été relégué à l’arrière-plan. Un choix compréhensible quand on sait que Mohammad Fahmi était considéré par l’équipe comme le seul à pouvoir réellement écrire pour la journaliste. Il a probablement eu le temps de rédiger les textes du deuxième opus avant son décès. Autre petit point crispant : la présence d’un “Prologue de Seattle” uniquement disponible dans la version Deluxe du jeu, voire via un update de 4,99 €.

Vu la longueur du prologue et les informations qu’il contient, je suis déçue d’avoir pris l’update, d’autant que le mini-artbook numérique et les dix pistes musicales également incluses ne m’intéressaient pas vraiment. Pour autant, et même pour quelques minutes, j’ai été ravie de revoir certaines têtes bien connues de Seattle. Je me demande bien pourquoi ne pas avoir choisi d’intégrer ce prologue au jeu de base, et si vous le voulez tout de même, je ne saurais que vous conseiller de prendre Coffee Talk Tokyo directement en édition Deluxe ce qui vous reviendra moins cher.

En tout état de cause, j’ai enfin la réponse à ma question de savoir si Coffee Talk pourra survivre à son créateur et c’est un grand oui. Malgré l’absence de Mohammad Fahmi, Coffee Talk Tokyo parvient à préserver ce qui faisait battre le cœur de la série : son humanité, son empathie et sa capacité à transformer une simple conversation autour d’une boisson en moment inoubliable. C’est d’ailleurs assez ironique quand on y pense. Mohammad Fahmi a créé un univers où des inconnus se rencontrent le temps d’un café et repartent en ayant changé la vie des autres. Aujourd’hui, Coffee Talk Tokyo semble suivre la même trajectoire que son créateur, laissant derrière lui une empreinte durable chez les joueurs qui s’y seront essayé.

Coffee Talk Tokyo avait sans doute la tâche la plus difficile de toute la série : prouver que l’univers imaginé par Mohammad Fahmi pouvait continuer à vivre sans lui. En délaissant Seattle pour Tokyo tout en conservant les ingrédients qui ont fait le succès de la licence, Toge Productions réussit son pari et livre une aventure aussi touchante que réconfortante. Porté par un casting attachant, des thématiques universelles et une écriture toujours capable de faire mouche, ce troisième opus démontre que l’héritage laissé par son créateur est entre de bonnes mains. Malgré quelques défauts, notamment une localisation parfois entachée de coquilles et un contenu additionnel maladroitement séparé du jeu principal, Coffee Talk Tokyo conserve intacte cette capacité à créer du lien entre ses personnages comme avec ses joueurs. Une qualité rare qui lui permet de poursuivre, à sa manière, la même trajectoire que celle de Mohammad Fahmi : laisser une empreinte durable bien après que la dernière tasse ait été servie.
La note de la rédaction
Les notes de la rédaction
Les points positifs
Toujours entièrement traduit en français avec un travail d’adaptation à la langue remarquable
Les graphismes en pixel art sublimes
Un casting encore une fois à la hauteur
Un petit prix qui engage à se laisser tenter
L’émotion une nouvelle fois au rendez-vous avec l’évocation de thèmes très actuels
Les points négatifs
On regrettera l’absence des petites histoires de l’application TEW Stories
La maniabilité pour réaliser un latte art convenable très peu précise
Beaucoup de coquilles dans les textes, avec des fautes et des mots manquant rendant parfois la compréhension bancale
La présence d’un chapitre spécial “prologue de Seattle” disponible uniquement dans la version Deluxe et qui s’avère décevant




