Wonder Woman Hors-la-loi – Tome 1

Wonder Woman a été écrite à toutes les sauces au fil des décennies, et, par chance, elle a bien souvent échappé à la médiocrité. L’égérie féminine de DC Comics a toujours été mise en avant en tant que femme avant tout, parfois au détriment de son statut héroïque, et ce, dès sa création. Née sous la plume d’un psychiatre dont on ne sait toujours pas exactement s’il désirait capter et combattre la vision étriquée d’une société patriarcale ou bien simplement poser ses propres fantasmes sado-masochistes sur papier (sans doute un peu des deux), Wonder Woman a depuis été, au mieux, utilisée comme icône féministe, au pire, usitée en tant qu’objet de fantasme masculin. Mais alors, Tom King, qui a le vent en poupe depuis maintenant plusieurs années chez l’éditeur new-yorkais, parvient-il à renouveler le personnage de la guerrière amazone avec ce Wonder Woman Hors-la-loi ?   

The (Mytho)logical Song

Remontons le temps… Wonder Woman a connu un bon nombre de “run” de qualité au fil des décennies, que ce soit la révolution idéologique opérée par George Pérez dans les années 80, le cycle féministe, pop et iconique de Greg Rucka quelque temps plus tard ou encore le passage très remarqué il y a quelques années de Brian Azzarello écrivant une Diana Prince maternelle et mythologique à souhait (trois cycles que je ne saurais que vous conseiller !).

Plus récemment, l’Amazone a eu droit à plusieurs “One-Shots” de très haute qualité, notamment le somptueux “Historia” de Kelly Sue Deconnick (avec un Phil Jimenez très en forme à la tablette graphique !) ou bien le très belliqueux et post-apocalyptique “Dead Earth” sous les crayons du déjanté Daniel Warren Johnson. Encore une fois, de la très haute qualité qu’Urban Comics aurait eu tort de ne pas publier dans ses belles éditions dont ils ont le secret.

Tom King avait donc fort à faire afin de trouver un nouvel angle intéressant pour la super-héroïne… Pour rappel, Tom King est un auteur de comics prolifique et talentueux, qui, fort de son passé d’agent de la CIA, s’est spécialisé dans les récits d’espionnage. Après plusieurs travaux classiques mais efficaces, il devient une star de l’industrie en enchaînant les bombes chez DC Comics.

Sa recette ? S’approprier des personnages secondaires (ou devenus secondaires avec le temps) de la maison d’édition afin de leur livrer des “maxi séries” (un récit s’étalant sur une dizaine de numéros) alliant enquête et psychologie profonde du héros, le tout très souvent accompagné des artistes graphiques les plus talentueux du moment (On retiendra surtout son “Rorschach”, son “Miracle Man”, ou bien encore son “Human Target”, trois petits chefs-d’œuvre de narration et d’exécution artistique). Qu’allait-il donc bien pouvoir faire de la Princesse Amazone ?

Dans une salle de billard du Montana, un massacre vient d’avoir lieu. La coupable serait une mystérieuse Amazone. Devant une telle atrocité, le Congrès n’a d’autre choix que de promulguer la Loi de Sécurité des Amazones, bannissant toute citoyenne de Themyscira du sol américain.

Urban Comics

Amazon Lizzie

Wonder Woman Hors-la-loi porte bien son nom puisque, vous l’aurez compris, Diana va entrer en conflit avec les autorités américaines. Mais revenons en arrière et faisons les choses dans l’ordre… Le comics s’ouvre sur une plage où le trio légendaire de DC Comics s’apprête à pénétrer une grotte qui ne semble pas particulièrement accueillante. Nous apprenons alors qu’il s’agit d’un lieu mythologique de très grande puissance, mais nous apprenons surtout que nous ne sommes pas en présence de Batman, Superman et Wonder Woman comme nous l’avions pensé de prime abord, mais bien de leurs descendants respectifs.

Première surprise puisque, même si Damian “Batman” Wayne et John “Superman” Kent sont bien connus du public depuis quelque temps, ce n’est pas le cas de Lizzie “Wonder Woman” Prince, la fille de Diana. L’auteur place donc, dès la deuxième page, un mystère bien mystérieux comme il en a le secret. Les trois amis pénètrent alors la grotte et Lizzie, qui semble très renseignée, se rend devant ce qui semble être une cellule de prison où l’attend un homme… mystérieux, oui encore. Ce dernier lui annonce alors qu’il va lui révéler des choses sur sa mère et sur le jour où elle est devenue une criminelle. À partir de là, l’ensemble du récit que nous tenons entre les mains devient un flash-back narré par l’homme, sous la forme d’une voix off en haut des cases. 

Pour que cette loi soit appliquée au plus vite, le gourvernement met au point une unité spéciale, l’A.X.E., dont le but est de chasser celles qui refusent d’obtempérer, et ce par tous les moyens nécessaires. Face à cette escalade de violence, c’est une Wonder Woman hors-la-loi qui va devoir démêler le vrai du faux. Et la vérité risque de la surprendre…

Urban Comics

Hypolit et Politique

Attention, bien que ce début de Wonder Woman Hors-la-loi puisse sembler un peu cliché et téléphoné, la suite relève très largement le niveau puisqu’à partir de là, Tom King passe en mode “chronique médiatique” d’un événement qui va choquer l’Amérique. En effet, tout va partir d’un fait divers : une jeune femme va provoquer une bagarre dans un bar et tuer 7 hommes avant de s’enfuir. Seul problème, il s’agit d’une Amazone. Va alors s’ensuivre une couverture médiatique à l’américaine (même si nous avons visiblement pris ce pli également depuis quelques années en francophonie) à base de désinformation, de glissements sémantiques en tous genres et d’amalgames orientés.

Et le nœud du problème est très bien retranscrit par King au fur et à mesure du récit. En effet, sous couvert de patriotisme, il s’agit en réalité de misogynie. Très tôt dans le comics, le gouvernement va mettre en avant un problème d’intégration du peuple Amazone (rappelons que Diana a très longtemps été ambassadrice de Themyscira sous la plume de Greg Rucka) et pointer du doigt que les citoyennes américaines dont l’origine est l’île des Amazones ne vivent pas selon les traditions et les moeurs de la nation américaine, en témoigne cette agression mortelle de la part d’une “terroriste” themyscirienne dans ce bar.

Mais bien vite, l’auteur nous invite dans les coulisses des chambres de presse et surtout de la maison blanche (et de l’armée) où l’on se rend compte, ça alors !, que ce qui choque avant tous ces braves gens c’est le fait que ce soit une femme qui ait réussi à mettre au sol 7 hommes dans la force de l’âge. Le tout chapeauté par l’homme mystérieux qui dicte sa conduite au président en personne dont il a fait sa marionnette.C’est peut-être le seul bémol que j’apporterais à ce récit politique très bien mené, qu’est Wonder Woman Hors-la-loi, le fait que, comics oblige, il faut un grand méchant surnaturel dans l’ombre, comme si les simples humains que nous sommes n’étaient pas capables de faire le mal…

Cependant, cela n’enlève rien à la pertinence du discours de Tom King en ce qui concerne la manipulation des masses ainsi que de la misogynie intériorisée en chaque citoyen habitant une société patriarcale qui peut très vite ressortir sans avoir besoin d’être beaucoup stimulée. L’histoire n’en est pas pour autant manichéenne puisque l’auteur assure le contrepoids en usant intelligemment de l’héritage narratif de l’Héroïne et de son peuple en pointant du doigt plusieurs dérives de la société matriarcale dans laquelle a été élevée Diana. Cette dernière se retrouvant finalement entre le marteau et l’enclume et qui, Dieu merci, nous épargne un énième discours de paix et de tolérance niais, façon Miss France, pour mener intelligemment sa barque et son plan de défense en tentant d’entraîner le moins de monde possible dans sa chute à venir. 

Déesse-thétique

Une Wonder Woman intelligente donc, dans ce Wonder Woman Hors-la-loi, mais également très forte ! Le comics reste un art autant visuel que narratif et c’est alors à Daniel Sampere d’entrer en scène. Le dessinateur se voit offrir par Tom King de très belles scènes d’action où Diana brille par sa maîtrise des arts guerriers (bien qu’elle précise explicitement avoir renoncé à son glaive afin de ne plus mettre à mort) et dégage un véritable sentiment de puissance. Mention spéciale à l’enchaînement de cases où la princesse amazone affronte à elle seule tout un régiment de l’armée américaine, confrontation se finissant, cerise sur le gâteau, par un dialogue musclé avec le sergent Steele sur l’emploi de certains termes dégradants envers les femmes.

Sampere possède un trait relativement classique mais ô combien efficace, très fin et très précis, mettant parfaitement en valeur le corps élancé, musclé et sportif de l’héroïne tout en parvenant (presque totalement) à éviter une sexualisation due à son armure amazone, plus proche du maillot de bain que de la côte de maille. Le découpage mise également sur l’efficacité avant tout. Le comics étant basé pour toute une partie de son intrigue sur de longs dialogues statiques, il fallait bien s’amuser un peu avec la mise en scène. Pourtant, il fait ici un choix plutôt sobre en mimant les plans fixes et autres plans séquences que l’audiovisuel aime utiliser dans les récits d’espionnage et les thrillers politiques, on pensera notamment aux meilleurs épisodes de House of Cards et au cinéma d’Aaron Sorkin. 

Pour conclure…

C’est un sans faute ou presque que ce nouveau run de Wonder Woman. Tom King nous distille une intrigue politico-médiatique digne des grandes heures de la télévision américaine lorsqu’elle prend le temps de se regarder le nombril non pas par admiration mais pour tenter de le nettoyer. Le récit s’installe dans un environnement très contemporain qui parle tantôt des dérives misogynes des sociétés patriarcales, tantôt des manipulations d’opinions par les partis de droites, tantôt de la difficulté d’être un citoyen multiculturel au sein d’un pays occidental extrêmement ethnocentré. Le tout dans une narration emportée et simple qui fait de ce Wonder Woman Hors-la-loi un véritable “page turner”. Le tout est parsemé d’un chouette mystère, bien intriguant comme il faut, qui servira de fil rouge à l’ensemble des tomes à venir et qui, espérons-le de la part de Tom King, Aka “Monsieur Héritage et Patrimoine de DC Comics”, saura faire appel à la mythologie très riche de Diana Prince. La partie graphique n’est pas en reste puisque Daniel Sempere nous livre des pages somptueuses, alliant classicisme esthétique et mise en scène moderne, jonglant parfaitement entre les phases de dialogues et les scènes d’action. Je le redis, ce Wonder Woman est un très très agréable vent frais pour l’Amazone, qui saura, je pense, parler à quiconque s’intéresse un peu aux enjeux actuels de nos sociétés occidentales en ce qui concerne les minorités de genre et d’ethnies qui doivent, bien souvent, se battre pour avoir le droit de simplement exister sur un territoire administré par l’homme blanc.

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