Tamaki & Amane est la nouvelle sortie de la mangaka Fumi Yoshinaga, qui a fait ses premiers pas dans le manga en créant des dojinshi (ces fanzines qui, sous couvert d’humour, parodient les mangas à succès). C’est en 1994 que l’autrice publie son premier ouvrage professionnel Tsuki no Sandal dans un magazine consacré aux romances masculines. L’autrice préfère largement les histoires d’amour moins conventionnelles et moins normées. Son plus grand succès reste à ce jour son manga culinaire qui raconte, lui aussi, une romance entre deux hommes, What Did You Eat Yesterday ? Fumi Yoshinaga est considérée comme l’un des vingt artistes majeurs qui ont contribué au monde du manga shōjo. Elle reçoit de nombreux prix dont celui de la meilleure artiste émergente en 2022, ainsi que celui du meilleur manga en 2019, à l’instar de Akira, 20th Century Boys, ou L’Attaque des Titans. C’est avec un titre plus modeste (bien que lui aussi lauréat de prestigieux prix) que nous partons à la rencontre de cette autrice et de son univers.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Une anthologie d’histoires courtes qui explorent différentes facettes de l’amour à travers la famille, la romance et l’amitié.
Quand on n’a que l’Amour…
Tamaki & Amane, ce n’est pas une, mais des histoires. Ce n’est pas un, mais plusieurs duos. En effet, à travers différentes époques, différentes classes sociales, et différents types de relations, Tamaki & Amane sont la représentation de ces personnes qui y ont vécu ou y vivent encore. Nous voyagerons ainsi entre le présent, l’époque Edo, ou encore les années 70 pour rencontrer ces diverses versions de ces deux personnages que tout semble réunir. S’agit-il de différentes personnes que les mêmes noms lient au fil du temps où s’agit-il d’âmes réincarnées à différentes époques destinées à vivre leur amour, bien souvent contrarié ? L’autrice laisse évidemment planer le doute et utilise ce motif davantage comme une métaphore que comme un ressort scénaristique, une façon très poétique de relier les différentes petites histoires qu’elle s’est imaginées.


Comme on se Retrouve…
Tamaki & Amane est divisé en cinq chapitres, chacun ayant comme point commun le relationnel de nos deux protagonistes, une histoire poignante ou touchante, et l’Amour avec un grand A. Cependant, malgré leurs similitudes, ces cinq histoires sont pourtant identiques et différentes à la fois. Leurs noms, pour commencer, sont semblables d’une tranche de vie à une autre. C’est très malin d’avoir fait ce choix car cela nous donne directement une proximité avec les personnages et un attachement que l’on n’aurait pas forcément eu s’ils avaient eu des noms différents à chaque changement de chapitre, d’histoire, et donc de personnages. On a un petit peu l’impression de suivre différentes formes de réincarnation de ces deux personnes à travers les chapitres, alors qu’il n’en est rien.

L’Amour pourrait être le troisième personnage de ce manga tellement il irradie, prend de la place et montre toutes les facettes qu’il peut prendre à travers diverses relations, pas forcément intimes, ni forcément heureuses non plus. Chaque époque reflétera l’Amour sous différentes coutures, et en sera le miroir selon les thématiques abordées (le mariage forcé par exemple, ou encore deux parents confrontés à l’homosexualité de leur enfant…). Malgré un thème très commun et déjà exploité de mille et unes façons dans les shōjos, Fumi Yoshinaga nous propose ici une version plus mature, plus subtile des relations, sans tomber dans le gnangnan. Les personnages sont vrais, simples, et j’ai beaucoup apprécié que, pour une fois, ils ne soient pas des stéréotypes caricaturaux.
Ainsi, dans le présent, nous suivrons les réflexions d’une mère et d’un père qui découvrent l’homosexualité de leur fille, et ce chamboulement pourrait bien avoir un écho avec le passé de l’un d’eux. Nous sommes également plongés dans l’ère Meiji (fin du XIXe siècle au Japon, caractérisée par son élan d’ouverture et de modernité vis-à-vis du reste du monde) où nous rencontrons deux femmes de classes sociales opposées dont l’amitié est mise à rude épreuve, par leurs relations amoureuses et conjugales respectives.

Puis nous sommes confrontées à la maladie d’une personne qui, voyant la mort arriver, décide de modifier drastiquement les choix de vie qu’elle avait alors faite jusque-là. Vient ensuite la Seconde Guerre Mondiale où l’autrice nous raconte la façon dont deux anciens soldats tentent de se reconstruire malgré les nombreux traumatismes du conflit qu’ils ont vécus. Le livre se termine enfin à l’époque Edo (longue période avant l’ère Meiji, caractérisée par un renfermement du Japon sur lui-même) avec deux amis d’enfance qui vont se retrouver en conflit direct suite au meurtre d’un proche de l’un d’eux. La violence sera-t-elle la seule issue à cet événement ?
Les Lignes du Destin
Côté graphismes, nous sommes ici dans un manga très sobre. En effet, dès la couverture et la jaquette du manga, toutes de blanc vêtues, avec une simple esquisse de Tamaki & Amane dans une des histoires, on comprend la simplicité et la pureté qui va ressortir du tome et faire écho aux différentes histoires et relations, chacune étant emprunte d’une certaine pureté à leur manière. Le trait de l’autrice est dans la norme des shōjos, bien que l’on distingue malgré tout une certaine maturité dans les expressions des visages et ce qu’ils doivent transmettre comme émotions. Quel que soit le contexte, j’ai personnellement trouvé que le style et le soin apporté aux détails faisaient mouche.

Que ce soit dans les étoffes et les kimonos pour les ères passées, les ameublements et décorations des demeures d’après-guerre, ou encore le style moderne et technologique des époques plus récentes, chaque nouvelle aurait pu être un manga à elle seule car cela tient complètement la route visuellement. Cela est d’autant plus satisfaisant quand on sait que, bien souvent, les shōjos font un peu l’impasse sur cet aspect graphique et font le choix d’épurer les pages. Ici, nous sommes réellement à cheval entre la romance et l’Histoire, et cela se voit.
De plus, les planches offrent une superbe lisibilité grâce à un travail d’ombrage assez poussé, des noirs profonds pour les cheveux et les yeux viennent intensifier la présence des visages (vecteurs d’expression) dans les planches et de magnifiques grisés terminent de donner du relief et du volume aux protagonistes qui prennent alors vie et s’animent sous nos yeux. Cela pourrait sembler anecdotique mais c’est pourtant le plus important lorsque l’on parle de relations humaines.

C’est une très jolie découverte et une jolie représentation des relations diverses et variées qu’il peut et a pu avoir selon les époques et les gens. Le trait subtil de l’autrice accompagne en finesse les personnages et leurs sentiments tout au long de l’ouvrage.




