Sorcières – Tome 1

Il se cache des Êtres sur la planète qui sont dotés de pouvoirs ésotériques dont on n’a aucune idée de l’étendue. Tantôt Sorcières, tantôt Chamanes, tantôt Démons, ils œuvrent dans l’ombre, parfois pour le bien, parfois pour le mal. Daisuke Igarashi, auteur des magnifiques Petite Forêt et des Enfants de la Mer, nous propose cette fois une œuvre en 2 tomes qui aborde ce monde inconnu de la magie, des croyances et des légendes des quatre coins du monde. Dans une ambiance poétique et mélancolique, rappelant fortement le style d’un Hugo Pratt folkloriste, il nous livre trois courtes histoires aux tonalités et ambiances bien à elles.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Recueil de contes fantastiques peints par la plume incomparable de Daisuke Igarashi, Sorcières éveille de profondes émotions et résonne avec les recoins les plus enfouis de notre imaginaire.

Moonlight (Delcourt)

Shaman Queen

La première histoire, sans doute la meilleure et la plus étoffée, reste énigmatique tout du long. Nous sommes plongés dans le souk d’Istanbul, juste au-dessus du tombeau inondé de Constantin, où va se dérouler un conflit entre deux sorcières, l’une brisée par la vie et la déception amoureuse, l’autre armée de la naïveté et la pureté de la jeunesse, avec pour décor la magnifique architecture orientale de la capitale byzantine. La deuxième histoire, plus menue, se passe dans la forêt équatoriale où les derniers chamanes s’organisent tant bien que mal afin de lutter contre l’envahisseur occidental et ses envies de déforestation et de plantations de drogue. La troisième histoire, de quelques pages seulement, met en scène deux ecclésiastiques discutant autour d’une tasse de thé. Le sujet de leur discussion n’étant révélé que dans les dernières pages du récit.

Fascinantes, mystérieuses, épouvantables, vengeresses, protectrices,… Autant de qualificatifs pour décrire les sorcières que Daisuke Igarashi prend un malin plaisir à mettre en scène au travers des six histoires qu’il nous propose dans ce dyptique.

Moonlight (Delcourt)

La Balade de l’Amère Salée

En trois récits très courts, Daisuke Igarashi nous régale de ses talents de narrateur, de poète et de dessinateur avec pour leitmotiv la dichotomie entre le monde moderne et le monde d’antan, mais aussi, d’une certaine façon, entre l’occident matérialiste et les pays émergents aux mille richesses ethniques et folkloriques. Chaque récit narre une opposition dans les visions du monde qui nous entoure, dans les envies de chacun, ainsi que dans les moyens mis en œuvre pour y arriver. Dans cette ambiance folklorique et anthropologique, je retiens surtout le premier récit, “Spindle”, qui se déroule au Moyen-Orient et m’a énormément rappelé les plus beaux tomes de Corto Maltese, en particulier “Fable à Venise”, dans le plaisir que l’on prend à déambuler dans les ruelles étroites d’une ville pleine d’histoire et de mystères, le tout raconté avec une certaine nonchalance et une bonne dose de poésie.

C’est-à-dire qu’ici, rien n’est explicite, rien n’est expliqué précisément et tout reste finalement un peu à l’appréciation du lecteur. Que ce soit lorsqu’il s’agit de comprendre comment fonctionne la magie des fameuses sorcières du récit, lorsqu’il s’agit de prendre la mesure du talent de notre protagoniste quant à sa capacité particulière de “tisseuse” d’exception, voire même lorsqu’il s’agit de comprendre la signification de la dernière case de l’histoire, à la fois une magnifique conclusion visuelle mais aussi un mystère narratif. Le second récit, nommé “Kuarup”, est plus direct et plus explicite dans ses intentions, mais peut être également plus époustouflant visuellement ! Racontant un conflit plus direct, et, d’une certaine façon, plus sanglant, peut-être même plus terre à terre sous certains aspects, il prend tout de même le temps d’explorer de magnifiques scènes métaphysiques qui resteront gravées à coup sûr dans les esprits.

Avec cette fois une conclusion bien plus explicite, et peut-être un peu moins subtile, le récit reste de grande qualité et dans la veine de son auteur. Ce tome 1 de Sorcières se conclut donc par “La Sorcière à Dos d’Oiseau”, histoire plus anecdotique que ses prédécesseures, fonctionne néanmoins très bien en épilogue avec, en plus, une touche d’humour bienvenue. Le tout baigne dans le mystère d’un monde caché que notre modernité tente malheureusement de mettre sous le tapis, dans une mélancolie toute poétique que le matérialisme efface chaque jour un peu plus, et dans une vision du monde plus anthropologique et humaniste que politique qui apporte un peu de calme en ces temps belliqueux.

Il dresse ainsi, avec son trait hypnotisant, des portraits de femmes qui tiennent « le secret du monde au creux de leurs mains ».

Moonlight (Delcourt)

C’est Byzance

Daisuke Igarashi est un génie visuel, ce n’est plus à prouver. Que l’on ait été abasourdi par ses planches marines dans Les Enfants de la Mer ou simplement charmé par ses dessins si naturalistes de Petite Forêt, on découvre ici une troisième corde à son arc, l’architecture et la scène de genre. Les rues et les bâtiments de Constantinople sont ainsi croqués dans une sensibilité et une finesse sans égale, portant aux nues ce trait léger et tremblant propre à l’artiste japonais.

La maestria visuelle se poursuit dans ses capacités narratives et de mise en page, passant du calme paysager aux scènes d’actions hyper dynamique, le tout entrecoupé par des expérimentations visuelles psychédéliques et métaphysiques qui restent des exploits d’impacts visuels quand on pense à ce que cela nous procure comme vertige malgré le fait que cela tienne sur un petit format noir et blanc et non sur une toile de trois mètres sur deux aux mille couleurs. Ajoutons à cela quelques pages d’introduction imitant un vieux grimoire médiéval, mix savant d’un Livre de Kells croqué à la plume et à l’encre, et d’enluminures perse, annonçant ainsi très intelligemment le lieu chargé d’histoire arabe et chrétienne où se passe le premier récit.

Le manga Sorcières ne fait finalement qu’un petit 200 pages mais raconte tellement de choses qu’il en devient d’ores et déjà une œuvre majeure de l’industrie, à mon sens. L’éditeur ne s’y est d’ailleurs pas trompé et soigne l’objet en lui octroyant une très belle jaquette d’un rouge chatoyant et translucide (on aurait d’ailleurs apprécié encore davantage un motif ou une illustration sur la pochette carton afin de complètement jouer sur la transparence et les surcouches d’impression) ainsi qu’un grand format.

Pour conclure…

Coup de cœur complet pour ce Sorcière de Daisuke Igarashi. Le savoir-faire du mangaka n’est plus à prouver et pourtant il parvient encore à surprendre avec ce recueil de trois courtes nouvelles explorant de nouvelles contrées narratives et visuelles. On n’a qu’une hâte, la sortie du tome 2, qui viendra conclure ce dyptique poétique et envoûtant.

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