Ouvrir un livre de Taiyo Matsumoto est toujours une expérience, enrichissante certes, mais rarement reposante. Et ce n’est pas ce Printemps Bleu qui déroge à la règle. Datant des jeunes années de l’auteur (l’édition originale est de 1993), nous sommes plongés dans un univers violent et agressif, bien plus proche du punk désabusé d’Amer Béton que de la poésie crépusculaire de Tokyo Ces Jours-ci.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Dans ce recueil de sept nouvelles ayant pour cadre commun le lycée Kitano, Taiyo Matsumoto nous décrit la vie de lycéens désoeuvrés, en perte de repères, dans un cadre où des adultes en perdition ne remplissent plus leur rôle envers la jeune génération.
Delcourt/Tonkam
Printemps Naïf
Sept histoires, sept vies, sept façons de faire face à un avenir incertain… Nous parcourons dans ce Printemps Bleu le quotidien d’étudiants du lycée Kitano, un établissement où la misère et la criminalité ont remplacé les bancs d’école et la poussière de craie. Chacun tente de s’échapper de cette existence à sa façon, soit par le sport, soit par le rêve, soit encore, et bien trop souvent, par le vandalisme et le crime. Car c’est bien là tout le malheur du lycée Kitano, que vous ayez un bon fond ou une âme de délinquant, la vie vous ratrappe toujours…
Un jeu mortel, une aventure avec un revolver, des petits boulots pour un yakuza, des jeunes désinhibés,… Un programme cynique pour un recueil sans concession.
Delcourt/Tonkam


Quand le Crime ne Paie Pas
C’est un livre âpre et extrêmement désabusé que nous propose Delcourt Tonkam en ce mois de janvier. On connaît Taiyo Matsumoto pour ces œuvres coups de poing (Ping Pong, Amer Béton) ainsi que pour ses travaux poétiques et enivrants (Gogo Monster, Sunny), et enfin pour ses derniers travaux emprunts d’introspection et de nostalgie (Tokyo Ces Jours-ci). Et cette fois, qui dit œuvre de jeunesse dit récit violent et emporté. La narration est rapide, et pourtant l’auteur parvient à prendre son temps.
En quelques pages seulement, le portrait qu’il dresse de ces jeunes étudiants dans Printemps Bleu semble complet et pertinent. Et pour cause, Taiyo Matsumoto explique dans sa postface qu’il a bien connu ce milieu, n’étant pas un jeune agressif lui-même mais ayant côtoyé son lot de jeunes délinquants durant ses années de lycée. Tout criminels qu’ils sont, ses protagonistes n’en restent pas moins des êtres humains, avec une vie et une psychologie qui leur sont propres, avec des rêves, des doutes et des pulsions. C’est un peu l’être humain dans ce qu’il a de plus nu que nous offre à voir l’auteur, et ce à travers une période de l’existence où l’on est à la fois extrêmement à vif et extrêmement pudique, à savoir l’adolescence.
Les jeunes de ces septs histoires sont tous plus ou moins des âmes en peine, bloqués et étriqués par un milieu social et scolaire qui a abandonné toute idée de salvation. On se demande même parfois si Taiyo Matsumoto n’exagère pas quelque peu les situations afin de rendre ses récits plus impactants. Impossible de savoir s’il penche plutôt du côté de la chronique ou du scénario à sensation… Toujours est-il que les intrigues font mouche et nous restent en tête encore longtemps après leur lecture. Certaines sont de véritables exercices de style quand d’autres sont des œuvres narratives beaucoup plus matures et sobres, ce qui reste, mine de rien, un exploit pour un auteur si jeune (26 ans au moment de la publication de Printemps Bleu).

Broyer du Noir
La partie graphique est du pur Taiyo Matsumoto. Si vous avez aimé Amer Béton et son encrage très contrasté, vous apprécierez Printemps Bleu. On sent dans ce dessin de jeunesse toute la fougue et toute la colère de l’auteur de l’époque, alternant de petites cases en grand nombre, balayant toutes les conventions sur son passage, et développant un univers visuel unique et personnel à base de flèches indicatives, de créatures loufoques et de visages caricaturaux au possible.
Et pourtant, malgré cet espèce de gloubiboulga surréaliste, chaque planche semble parfaitement étudiée et calquée sur le quotidien, que ce soit dans la multitude de détails dans les décors, dans les inserts très pertinents sur les objets du quotidien, ou encore, marque de fabrique de l’auteur, dans la maestria des poses dynamiques et naturelles dont lui seul a le secret. Ce ne sont pas des personnages fictifs que nous donne à voir Taiyo Matsumoto, mais bien de véritables croquis d’attitude vivants, qui se transforment en étude de mœurs une fois ces silhouettes habitées d’une âme et de dialogues.
Car ces jeunes étudiants ont beau ne pas avoir des gueules de porte-bonheur, l’auteur les anime de façon si sensible et naturelle que nous avons l’impression de les côtoyer pour de vrai, de pouvoir leur parler, de tenter de les raisonner, malheureusement vainement… On se souviendra encore longtemps des trois ahuris de Revolver, du protagoniste malsain de Peace and Love, ou encore de la bande de petits comiques de Paradis au Resto. Delcourt Tonkam nous offre ce Printemps Bleu dans une édition prestige, au format cartonné à la superbe jaquette blanche.

Toute la sensibilité de l’œuvre est parfaitement retranscrite dans cette couverture épurée où un jeune homme tire sur sa cigarette tout en nous cachant son regard, sans doute un peu triste et un peu mélancolique. L’intérieur du livre est tout aussi beau, introduisant les sept histoires par quelques pages de storyboard colorées et magnifiques, puis en nous offrant les récits sur un papier bien épais très agréable au toucher, et retranscrivant parfaitement la profondeur des noirs de l’encrage lourd et pesant de Taiyo Matsumoto. Enfin, en fin de tome, trois postfaces de l’auteur nous en apprennent un peu plus sur ses inspirations et ses intentions.
Printemps Bleu est une œuvre coup de poing comme aimait en faire Taiyo Matsumoto dans ses jeunes années. Narrant avec pertinence et sensibilité la vie de sept jeunes lycéens entourés de leurs amis, l’auteur ne nous épargne aucun moment de détresse ni de noirceur. Ces adolescents, baignés dans le milieu du vandalisme, voire de la criminalité, sont de véritables piles électriques que l’auteur parvient à faire exister dans leur complète humanité.




