Murder Falcon

Est-il encore besoin de présenter Daniel Warren Johnson ? Figure montante du comics indépendant, qui a su, au fil des années, s’approprier des univers qui lui sont chers afin de les sublimer, mais également produire des créations originales emportées et marquantes, avec toujours cet habile mélange de légèreté et de gravité. Delcourt nous propose cette fois de découvrir ce qui représente peut-être l’une des œuvres les plus personnelles de l’artiste depuis le très réussi “Do A Powerbomb”, sauf que cette fois-ci, nous ne montons pas sur un ring de catch, mais bien sur une scène de concert afin de pousser notre plus beau grawl de métalleux ! 

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Ca va déchirer !

Le monde est menacé par des monstres terrifiants tandis que la vie de Jack part en vrille : son groupe de rock est dissout, il n’a plus de nana et son futur est plus que compromis…

Delcourt

Born to Lose, Lose to Win

Jake est un jeune homme qui semble avoir tout perdu et dont le moral est au plus bas. Ancien leader d’un groupe de métal qui semble bien loin aujourd’hui, il mène une vie monotone et bien terne. Mais un soir, alors que la ville est assiégée par d’horribles créatures venues d’un monde parallèle, Jake découvre qu’il a le pouvoir d’invoquer Murder Falcon, le plus metalleux des guerriers, grâce à son shred virtuose ! Cet oiseau au bandana rouge et bras bionique est là pour libérer la planète des forces du mal, mais pour cela, il aura besoin de musique, et si possible de Heavy Metal ! Il est alors temps pour Jake de reformer son groupe et de partir en guerre !

C’est sans compter sur l’arrivée de Murder Falcon, l’envoyé du Heavy Metal, chargé d’anéantir le Mal.

Delcourt

The Trooper

On connaissait Daniel Warren Johnson pour son travail très remarqué sur Wonder Woman (Dead Earth) où l’instinct de guerrière de la princesse amazone était porté à son paroxysme, on le connaissait également pour sa capacité à moduler des univers cruels et violents (Extremity), ainsi que pour son goût prononcé des cultures alternatives dont il sait faire ressortir les meilleurs aspects (Do A Powerbomb, où il utilise le catch comme métaphore de l’amour familial, ainsi que son run actuel sur Transformers dont il parvient, on ne sait par quelle magie, à tirer un récit profond et impactant). Cette fois, c’est à une autre de ses passions qu’il rend hommage : la musique métal.

Avec un récit court et emporté, sorte de mélange de Mortal Kombat et de Scott Pilgrim, l’auteur mêle habilement d’énormes séquences d’action et une chronique du quotidien d’un jeune homme à la dérive. Évidemment, l’aspect relationnel est moins poussé que dans le Pilgrim de Bryan Lee O’Malley, Daniel Warren Johnson a beaucoup moins de pages et je pense même que ce n’est pas son but. Car là où O’Malley utilisait la pop culture et le fantastique comme support (voire métaphore) à un récit qui parlait en vérité de la jeunesse et des relations amoureuses compliquées, Daniel Warren Johnson fait plutôt l’inverse. Il utilise en effet un récit du quotidien (et donc un terreau réaliste d’existences et de relations) afin de mieux nous montrer la façon dont l’art (et la musique en l’occurrence) transcende nos vies et nous permet d’explorer nos doutes, nos peurs, et nos destins de façon plus sereine.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour Jake, notre protagoniste, qui, sans rentrer dans le détail afin de ne rien spoiler, est à un tournant majeur de sa vie au moment où les événements surgissent. Cependant, Daniel Warren Johnson n’est pas non plus en reste concernant l’action. On le connaît d’ailleurs comme un auteur (et surtout dessinateur) particulièrement généreux et virtuose quand il s’agit d’en mettre partout, et si possible à du 100 à l’heure. Car qui dit métal dit vitesse, impact, et surtout bruit et fureur ! Murder Falcon (le comics, mais aussi le personnage) ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit de tataner du monstre gigantesque, et chacune des séquences de baston fait réellement mouche, bien qu’elles semblent malheureusement toujours trop courtes devant la virtuosité graphique de l’auteur. Il parvient néanmoins à faire feu de tout bois dans la surenchère, et ce jusqu’au climax du livre.

On peut d’ailleurs reconnaître à Daniel Warren Johnson sa capacité à parfaitement découper son récit et à le rendre dense juste comme il faut en si peu de pages (pourtant, on parle ici d’un beau bébé de 270 pages, mais elles passent finalement très vite) et qui laisse un réel impact après lecture. Une vraie qualité que je découvre ici car je ne l’avais personnellement pas ressentie lors de ma lecture de Do A Powerbomb (que j’avais trouvé très chouette mais aussi un peu creux et livrant une histoire qui restait un peu en surface).

Mais il ne peut rien faire sans Jack, qui déclenche ses pouvoirs à grands coups de riffs de guitare !

Delcourt

Master(s) of Puppets

Non content de nous livrer un beau récit initiatique ainsi qu’un comics d’action imparable, n’oublions pas que ce qui guide Daniel Warren Johnson tout au long de l’aventure, c’est son amour de la musique et du métal. Et que dire si ce n’est que le pari est réussi ici aussi ! Même si on sent qu’il aurait aimé en mettre bien plus, l’auteur parvient complètement à trouver une forme de cohérence tout au long de son récit, à placer toutes les références qu’il désire, ainsi qu’à articuler très habilement les thématiques de l’aventure épique, voire de l’Héroic Fantasy, et de la musique saturée (il n’est d’ailleurs pas le premier à le faire, bon nombre de groupes de métal s’y sont essayés au fil des décennies).

Daniel Warren Johnson a cette capacité assez incroyable à nous faire accepter ses concepts loufoques comme s’ils coulaient de source, alors que ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs cet aspect de ses histoires qui leur donne cette vibe très cinéma des années 80, où les concepts les plus délirants qui soient n’avaient pas besoin d’explications mais n’étaient pas gratuits pour autant car ils permettaient d’assurer du grand spectacle, mais surtout de parler à une nouvelle génération dont le melting pot improbable pop culturel de cette décennie constituait leur identité en tant que jeunes occidentaux (on pensera par exemple aux Gremlins dont l’existence et la biologie n’ont ni queue ni tête, ou bien à Retour vers le Futur qui a longtemps hésité entre la voiture et le frigidaire comme machine à voyager dans le temps sans davantage d’explications).

Et c’est ce qui se passe dans Murder Falcon, la même magie opère ! Le métal étant un style musical hybride et tentaculaire (il est communément admis qu’il en existe plus de 70 sous-genres), il était logique que pour y placer une histoire, il fallait qu’elle soit loufoque et un peu fourre-tout. Mais comme expliqué plus haut, ce n’est pas la cohérence qui doit prépondérer ici, mais bien le message et les supports qui permettent de le délivrer. En un mot comme en cent : Est-ce que Daniel Warren Johnson respecte son sujet ? Et la réponse est évidemment positive. Sans même relever les nombreuses références musicales et iconiques que fait l’auteur tout au long du récit, parmi les plus amusantes, on notera l’avis tranché d’un vendeur de disques sur l’album St Anger de Metallica ou bien la liste des morceaux interdits dans la salle d’essai des instruments d’un magasin.

Et parmi les plus émouvantes, on appréciera beaucoup les rôles majeurs au sein du récit que l’auteur donne à de grandes figures du genre, malheureusement disparues aujourd’hui, et qui renforce encore cette cohérence déjà évoquée entre les deux thématiques principales de l’œuvre), on constate que Daniel Warren Johnson a à cœur de jouer sur un équilibre habile entre le what the fuck non expliqué et le concept du “c’est logique” tout au long du récit. Dans la première catégorie, nous retrouvons évidemment le design même du héros à plume, Murder Falcon, dont l’apparence volatile n’est jamais expliquée (et s’il s’agit d’une référence évidente, je ne l’ai malheureusement pas) ou encore la menace même, l’antagoniste, dont les intentions, la présence, ainsi que les pouvoirs, ne sont absolument jamais justifiés.

Dans la seconde catégorie, nous retrouvons toute la mythologie mise en place par l’auteur en ce qui concerne les “armes” des héros, à savoir leurs instruments de musique, dont l’origine est révélée, dont les “capacités” et les familiers sont recherchés (le lourd mammouth comme familier de la basse, le loup blanc pour le hurlement…) et dont le thème (et le terme !) du “metal” est lui-même justifié de façon ingénieuse. C’est un peu comme si Daniel Warren Johnson avait parcouru les meilleures pochettes d’albums et avait tenté de les relier par un récit cohérent, on imagine alors très bien l’adolescent dans sa chambre devant son mur de posters en train de s’amuser à imaginer Eddie the Head en train de brandir un As de Pique dans une partie de carte contre le Diable, chevauchant une moto dont la roue avant est une scie circulaire, parcourant un cimetière de croix blanches.

C’est d’ailleurs un peu ce qu’a fait l’auteur à travers les couvertures des différents chapitres de l’œuvre, reprenant chaque fois une pochette mythique de l’histoire du metal. On saluera d’ailleurs la plus-value de l’édition française où Delcourt a fait appel au journaliste spécialiste Bhaine afin de nous décortiquer ces petits chefs d’œuvres en fin de volume. 

Daniel Warren Johnson, l’auteur d’Extremity et Do a Power Bomb, propose un récit complet qui mêle ses deux grandes passions : la BD et le métal !

Delcourt

Metal Hero

Et que dire enfin si ce n’est que Muder Falcon est une masterclass visuelle ? Pour qui apprécie le trait spontanée et un peu brouillon de Daniel Warren Johnson évidemment ! C’est emporté, c’est dynamique, bref, c’est épique ! Le tout est sublimé par les couleurs pop et chatoyantes de Mike Spicer, où la mise en scène de Daniel Warren Johnson alterne entre les splash pages grandiloquentes et saturées, et les petites cases intimistes du récit intérieur de Jake aux tonalités tantôt ternes, tantôt pastelles. Le style cartoon fonctionne bien et donne un ton léger, presque Power-Rangeresque, aux confrontations et aux combats.

Les visages sont pourtant expressifs et on imagine parfaitement à quoi ressembleraient nos héros dans la vraie vie, les héros réels du métal, invoqués par-ci par-là par l’auteur, sont d’ailleurs très bien dessinés et parfaitement reconnaissables. On en prend plein les yeux (et même les oreilles, ce qui est une prouesse en bande dessinée) et comme je l’ai déjà dit plus haut, malgré ces 270 pages, la fluidité de lecture fait passer le temps très vite.

L’édition de Delcourt est à la hauteur avec un grand format cartonné bien épais, aux pages lisses et brillantes qui mettent parfaitement en valeur le travail sur les couleurs ainsi que le tracé de Daniel Warren Johnson, tantôt bien gras et bien épais comme on l’aime, tantôt tout en finesse et en délicatesse quand il le faut. À la fin du volume, en plus de la galerie de couvertures déjà évoquée plus haut, nous retrouvons un cahier graphique reprenant les recherches visuelles de l’auteur et quelques planches en noir et blanc, sublimes. 

Pour conclure…

Sous couvert d’un récit d’action endiablé et visuellement virtuose (ce qui est déjà pas mal), Daniel Warren Johnson nous livre un récit prenant, touchant, et marquant. L’auteur se lançait dans trois missions tendancieuses : rendre hommage à la musique metal, tenir 270 pages sans ennuyer une seconde le lecteur, nous embarquer et nous émouvoir dans sa thématique existentielle. Les trois paris sont réussis haut la main et Murder Falcon sera sans doute l’une des œuvres majeures dans la carrière du jeune auteur-dessinateur.

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