Delcourt poursuit sa collaboration avec l’éditeur indépendant américain DSTLRY (qui ne nous a pour l’instant pas déçu avec ces quelque six titres déjà publiés) en proposant en cette fin d’année The Big Burn, un récit de braquage, non pas à l’italienne mais plutôt à la surnaturelle.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Owen et Carlie sont les Bonnie et Clyde du XXIe siècle et réussissent des braquages impossibles. Mais lorsqu’une mission tourne au vinaigre, le diable leur propose un marché : leur âme en échange de leur liberté.
Delcourt
Maudire, c’est Prier le Diable
Owen est un escroc à la petite semaine qui, par chance, rencontre un jour Carlie, une braqueuse professionnelle. C’est aussitôt le coup de foudre et commence alors pour eux une vie de criminalité, de richesse, et d’adrénaline, mais toujours avec une valeur qui leur est chère : ne dépouiller que ceux qui le méritent ! Ils filent le parfait amour jusqu’au jour où, catastrophe, c’est le braquage de trop et ils se font prendre la main dans les sacs.
Owen, en désespoir de cause, se met alors à prier afin d’échapper à la justice et, miracle, le ciel l’entend, ou plutôt son sous-sol, en la personne du diable. Ce dernier, joueur, leur propose alors de les sauver contre leurs âmes. Le couple accepte mais se rend bien vite compte qu’une vie sans âme n’a plus la même saveur qu’avant… Il est temps de monter leur dernier casse : se rendre en enfer pour retrouver leurs âmes et les dérober au nez et à la barbichette du patron des lieux.


Ils vont en revanche regretter cette décision car sans leur âme, ils ne s’aiment plus. Ils décident alors de recruter une équipe de damnés pour le braquage ultime : récupérer leur âme en enfer.
Delcourt
Rien ne va Plus
Delcourt ne nous a pas déçu en obtenant l’exclusivité des masterclass de DSTLRY, étoffant au passage son catalogue de superbes ouvrages avec, en tête selon moi, Spectregraphe et La Ballade des Frères Blood, deux comics absolument incroyables. Quelle n’était pas ma joie d’alors pouvoir découvrir une nouvelle pépite de cet éditeur indépendant au format si singulier mais au combien agréable à avoir entre les mains (Delcourt lui rendant honneur en faisant un très bon travail de publication en francophonie). Malheureusement, au moment d’écrire ces lignes, l’ouvrage tout juste refermé, je suis bien triste d’annoncer que j’ai été déçue… Cela partait pourtant bien car, bien que je ne sois pas du tout une fan hardcore de braquages ni même de gangsters, l’idée de lire un comics court, concis, au “high concept” plein de promesses, me faisait plutôt de l’œil.
On le sait, les scénaristes anglo-saxons sont très souvent des petits génies d’efficacité lorsqu’il s’agit d’inventer des histoires courtes mais denses en quelques issues seulement, et c’est justement le mot d’ordre de DSTLRY qui propose des récits en trois ou quatre numéros augmentés en pagination (bien souvent une trentaines de pages au lieu de la vingtaine habituelle chez les autres éditeurs), et pourtant, cette fois, cela n’a pas été un carton total. Il est vrai que, depuis quelque temps, je me rends compte que les comics jouant allègrement sur les genres trop marqués ne sont plus ma tasse de thé.

Mais il faut aussi avouer que les propositions sorties récemment ne sont pas exemptes de défauts (je vous renvoie à mes critiques de Barnstormers ou de Duck and Cover, tous deux écrits par Scott Snyder) et, bien que ce The Big Burn ne soit pas lui écrit par Scott Snyder, force est de constater que les scénaristes américains ont beaucoup de mal en ce moment à s’approprier de manière intelligente et créative l’héritage pulp de leur médium. Joe Henderson, l’auteur de ce récit de braquage surnaturel, tombe pour moi dans les mêmes travers que son compatriote, à savoir un manque d’originalité total lorsqu’il s’agit d’explorer les styles qu’ils empruntent, mais également un manque d’idées dans ce qui constitue bien souvent de superbes terrains de jeux où tout est possible, où tout est permis.
Je comprends que certains artistes préfèrent une certaine forme de sobriété plutôt qu’une grandiloquence qui peut parfois donner la nausée, mais dans ce cas précis, une idée récurrente m’a trottée dans la tête tout au long de ma lecture : “C’est chouette, mais quel est l’intérêt à ce que ça se passe en enfer ?”. Quelle est la raison qu’a un auteur de placer son récit dans un univers fantastique si ce n’est pour ne jamais l’exploiter ou presque ? On nous parle ici d’un braquage en enfer, il y a forcément des images qui se créent dans l’esprit du lecteur, des attentes, des espoirs. Surtout que la bande dessinée a ceci d’absolument fabuleux : l’idée la plus folle coûtera toujours moins cher à réaliser et à dessiner que la plus sage idée au cinéma, à tourner et concrétiser.

Ne serait-ce que sur l’arrière de couverture, où l’on nous montre un Las Vegas en flammes, on est dans l’espoir de retrouver quelque chose d’aussi sympa à l’intérieur. Mais ce n’est malheureusement pas le cas, et les sept cercles de cet “enfer casino” (puisque c’est de cela dont il s’agit) sont décidément bien ennuyeux pour nos héros, qui n’y passent d’ailleurs pas très longtemps. L’histoire se serait déroulée dans un casino normal tenu par un patron humain que cela n’aurait rien changé à l’intrigue. Joe Henderson tente bien vers la fin de son récit de trouver quelques pirouettes scénaristiques utilisant l’aspect surnaturel de son univers, mais à ce stade de la lecture, le ver était déjà dans la pomme, et j’ai plutôt soufflé d’ennui que crié de surprise…
Entendons-nous bien : The Big Burn n’est pas un mauvais comics. Si vous recherchez un récit court, empruntant un peu à Bonnie and Clyde, un peu à Angel Heart, et beaucoup à Ocean’s Eleven, vous ne serez pas déçu(e). L’histoire se tient de bout en bout, les rebondissements s’enchaînent à un rythme frénétique, et la conclusion est pour le coup plutôt cocasse et donnerait presque envie d’avoir un tome 2. Mais l’aspect fantastique n’est définitivement pas assez exploité à mon goût. Ajoutons à cela que les protagonistes manquent cruellement de charisme, avec un Owen un peu bête par moment et souvent naïf, et une Carlie qui change de personnalité toutes les trois cases, le tout servi par des dialogues peu inspirés, se contentant d’exposer les faits et se ridiculisant lorsqu’il s’agit de tenter de faire dans l’émotion (mention spéciale à cette tirade de Carlie : “L’amour c’est comme l’oxygène, on le prend pour acquis, jusqu’à ce qu’on en manque” digne d’une ado de série télé. Enfin, que dire du cœur de l’histoire, à savoir le braquage ?

Il est malheureusement à l’image du reste de l’intrigue, c’est à dire expédié trop rapidement avec trop peu de créativité. Il nous est teasé tout au long du récit, égrenant avec application les étapes incontournables du genre (réaliser les repérages, monter l’équipe, élaborer le plan d’action…) pour au final se dérouler sans aucune saveur, les membres de l’équipe n’ayant aucune spécialisation particulière, les méthodes d’infiltration n’étant ni adaptées au monde fantastique (il est quand même question d’une panne d’électricité en enfer, ce n’est pas très créatif), ni amusantes à découvrir (surtout qu’une fois sur deux, les braqueurs improvisent plutôt que de nous montrer les astuces préparées en amont), et la “fuite” post-braquage est juste brute de décoffrage, sans aucune finesse. Ce fut une frustration de bout en bout en ce qui me concerne.
Mais l’enfer est en réalité… un casino, un lieu conçu pour donner de l’espoir aux gens, afin de le leur arracher encore, et toujours plus ! Et même avec la plus grande équipe de voleurs, la banque gagne toujours.
Delcourt
Le Rouge est Mis
DSTLRY a pour point fort et pour avantage d’offrir un format qui, même s’il pèche parfois par ses scénarios, reste une expérience à vivre pour ses parties artistiques. Avec leur forme un peu plus large qu’à l’ordinaire, les planches des artistes œuvrant chez l’éditeur offrent bien souvent des images d’une beauté et d’un impact visuel particulièrement bluffant. Christian Ward (Spectregraphe), Eduardo Risso (La ballade des Frères Blood), et quelques autres, nous l’avaient déjà prouvé, usant avec une parfaite maîtrise de ce format “panorama” que leur offrent les doubles-pages de l’éditeur. C’est au tour cette fois du dessinateur Lee Garbett et du coloriste Lee Loughridge de relever le défi. Et ils s’en sortent plutôt bien, mais pas avec brio non plus.

Lee Garbett, avec son trait élégant mais classique, fait justement dans le classicisme (moderne) en usant de cadrages empruntés au cinéma, alternant compositions allongées pour les moments de discussions et plans débullés pour les phases d’actions (plus précisément de courses-poursuites). Les visages de ses personnages sont soignés, tous très beaux (on est une fois de plus dans le syndrôme du casting top model) et plutôt réussi lorsqu’il s’agit de véhiculer une émotion. Je dois bien avouer que certaines doubles-pages, une fois ouvertes dans toute leur amplitude de ce grand format, ont fait mouche et m’ont complètement immergées dans l’action.

Cependant, d’autres panoramas qui auraient dû me donner cet effet “wow” sont eux complètement passés à côté de la plaque, et c’est bien malheureusement le cas de la découverte du casino qui occupe toute une double-page pour absolument aucune raison, n’étant ni détaillé dans son architecture, ni détaillé dans ses occupants, et encore moins détaillé dans ses aspects fantastiques (puisqu’ils n’existent tout simplement pas). Lee Garbett fait avec ce qu’on lui donne, c’est à dire bien peu, et n’aura le loisir d’évoquer le surnaturel que dans de petites planches d’inserts sur les yeux du diable, oubliant au passage, au même titre que son co-créateur Joe Henderson, que la bande dessinée est un média visuel tout autant que scénaristique.

En résumé, c’est joli mais on s’ennuie vraiment beaucoup devant le manque de créativité du dessinateur. Côté couleurs, Lee Loughridge ne prend pas de risques non plus, usant de teintes naturelles et fades pour le monde réel, et de nuances plus chaleureuses pour le monde infernal, s’amusant à de (trop) rares moments avec des lumières atmosphériques ou bien encore quelques lumières artificielles comme les néons. Je le répète : on est bien triste de ne pas retrouver dans ces planches intérieures l’atmosphère ardente et menaçante de la couverture (pourtant également dessinée par Lee Garbett) évoquant cette Las Vegas en flamme toute de rouge calcinée.
Delcourt (et DSTLRY) déçoivent un peu avec cette nouvelle publication. The Big Burn n’est pas une mauvaise lecture, c’est un récit court et rapide, très bien rythmé, usant des codes de son genre avec malice, mais qui reste bien trop calme par rapport au pitch qu’il affiche. S’annonçant comme une histoire mêlant braquage et surnaturel, vous aurez droit à juste un peu de l’un et presque pas de l’autre, les auteurs n’exploitant pas assez les possibilités qui s’offrent à eux devant ce terrain de jeu que représente l’enfer, et ne proposant même pas un chouette braquage dans les règles de l’art. Espérons que la prochaine publication de la collaboration des deux éditeurs sera plus innovante.




