Dr Wertham

Frederic Wertham est bien connu des lecteurs de comics. Sorte de némésis ultime de la pop culture en son temps, il a très souvent, voire toujours, été décrit comme un puritain aveuglé par ses propres convictions en guerre contre les comic books qu’il a voulu interdire pour leur violence et leur immoralité crasse. Au fil des années, on l’a affublé du costume d’instigateur du fameux Comic Code Authority, qui aura presque fait disparaître tout un pan de la culture américaine. Mais au-delà de ce cliché ambulant maintes fois caricaturé par ses ennemis, qui était réellement le psychiatre émérite reconnu aujourd’hui par ses pairs pour son progressisme et son ouverture d’esprit, sans cesse en conflit avec une époque qui ne l’était pas du tout ?

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Après « Ed Gein, Autopsie d’un tueur en série », Harold Schechter et Eric Powell se penchent sur l’une des figures les plus controversées de la pop culture, le Docteur Wertham.

Delcourt

Sympathy for the Devil

D’où vient le mal qui ronge les monstres qui habitent parmi nous ? Qu’est-ce qui pousse un être humain à commettre l’irréparable là où les autres êtres humains mènent une vie bien tranquille ? C’est la question que s’est posée le Dr Wertham tout au long de sa carrière. Persuadé que les meurtriers et autres criminels sont avant tout les fruits de leurs milieux sociaux et de leur parcours de vie, s’opposant à l‘idée en vogue à son époque qui arguait qu’il s’agissait avant tout d’un trait biologique et génétique propre à certains individus.

Car au-delà du boogeyman ayant effrayé le monde du comics dans les années 50, Fredric Wertham était avant tout un praticien passionné par son métier et guidé par une idée fixe : mieux comprendre les criminels afin d’éviter de futurs victimes, en particulier les enfants, cibles malheureusement très prisées par les monstres en tout genre. Ce livre, Dr Wertham, relève donc le défi de nous raconter sa carrière de manière détaillée et objective à travers un travail davantage journalistique que romantique.

En 1954, son ouvrage « Seduction of the Innocent » sème le trouble chez les parents américains. Il y affirme que les bandes dessinées pervertissent la jeunesse en faisant la promotion de la violence. S’ensuit une véritable panique morale menant à des autodafés et plus particulièrement à la création du « Comics Code Authority », un comté d’auto-censure régissant ce qu’il était permis de montrer ou non dans les comics américains.

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Psy-Schisme Historique

À l’origine de ce pavé de 200 pages, nous retrouvons Harold Schechter, journaliste américain et romancier spécialisé dans l’étude des mythes modernes. Et parmi ces fameux mythes qui le fascinent tant se hissent sans doute en haut du podium les tueurs en série. Il aurait d’ailleurs tort de s’en priver tant le sujet fait vendre depuis de nombreuses années et continue encore aujourd’hui, peut-être même toujours plus chaque année. Dans le monde de la bande dessinée, il a déjà mis son talent et sa rigueur au service d’une autre célébrité américaine, le cultissime Ed Gein, le tueur et psychopathe sans doute le plus célèbre du monde moderne.

Le concept de true crime n’est pas nouveau, et on pensera ce qu’on veut sur l’aspect moral ou non de la démarche, mais force est de constater que l’esprit humain est particulièrement sensible à ce genre de littérature / faits de société. Harold Schechter, tout en surfant sur le mouvement depuis quelques années, se permet pourtant ici de s’interroger sur la place morale et psychologique de cette démarche auprès de la population, et en particulier auprès de la jeunesse. Il utilise pour cela la figure de Wertham assez habilement, livrant à plusieurs reprises un commentaire succinct mais engagé sur certains des travaux du praticien qu’il relate dans ce comics.

Sans jamais tomber dans la fascination ni la détestation de cette figure de tout un pan de la pop culture anglo-saxonne, Harold Schechter parvient au fil des 200 pages à parfaitement nous montrer que l’engagement de Wertham contre le comic book ne représente finalement qu’une petite partie de sa carrière, arbre qui cache une forêt bien plus positive et émérite de recherches et travaux allant sans cesse dans le sens du progrès et de la défense des opprimés. Mais Wertham, tout scientifique qu’il est, n’est pas exempt de défauts et de biais en tout genre, et Harold Schechter de nous le démontrer tout au long de cet ouvrage, sans jugement ni attaque, mais bien par des faits parfaitement documentés et une étude critique qui fait mouche.

On pourrait d’ailleurs penser qu’un comics qui parle de l’homme qui a œuvré à sa disparition en tant que média se destine à être un pamphlet anti-wertham, ou au mieux une satire moqueuse et caricaturale, mais il n’en est rien. Et c’est finalement une vision très positive de l’homme et du médecin qui ressort de ce livre, Harold Schechter parvenant à parfaitement doser les faits historiques en faveur et en défaveur du psychiatre, toujours de manière objective et raisonnée.

Plus qu’un comics sur le Wertham anti-comics que l’on connaît tous de près ou de loin, Dr Wertham est avant tout un livre de journaliste et une biographie qui présente les faits de manière crue et directe (le livre n’est d’ailleurs pas à mettre entre toutes les mains), ne nous épargnant aucune description analytique des meurtres étudiés par le psychiatre au fil de sa carrière, ainsi que le vocabulaire putassier utilisé par ses patients psychopathes. Il faut avoir le cœur bien accroché lors de la lecture de certaines pages, où la partie graphique, elle pourtant sobre et non démonstrative, contraste avec les propos tenus par les monstres à qui on donne la parole.

Bien que considéré comme l’instigateur d’une chasse aux sorcières qui a fortement nui à l’industrie de la bande dessinée et à la créativité des auteurs, ce censeur a néanmoins tenu un rôle important dans la lutte pour les droits civiques, en militant pour la déségrégation des écoles et en créant une clinique à Harlem pour les Noirs américains défavorisés. Il s’intéressait également de près aux tueurs en série avec une approche véritablement humaine, même s’il utilisait leurs histoires à des fins commerciales.

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Dark Side of the Goon

Afin d’illustrer ce pan de la culture américaine, Harold Schechter est une nouvelle fois accompagné du grand Eric Powell, avec qui il avait déjà travaillé sur l’histoire d’Ed Gein. Surtout connu en francophonie pour son incroyable The Goon, Eric Powell est un artiste qui se passionne pour le visage humain, en particulier ceux qui ont été malmenés par la vie. Explorant avec tendresse mais fermeté les affres de la classe ouvrière américaine des années 30 dans un monde loufoque et fantastique, l’artiste a su montrer tout au long de The Goon qu’il savait faire preuve de retenue et de compréhension face aux plus démunis qui commettent parfois l’irréparable.

En résumé, les failles de l’esprit humain, ça le connaît ! Et il prête encore une fois tout son talent à Harold Schechter afin de représenter au mieux et au plus juste les protagonistes de ce récit de carrière, en témoigne un poignant carnet de croquis à la fin de l’ouvrage. Faisant le choix du noir et blanc et de l’aquerelle, Eric Powell démontre toute l’étendue de son talent et apporte à l’ouvrage un aspect documentaire et “documents d’époque” qui fonctionne parfaitement. Très sobre dans sa mise en page, on pourrait se demander dans les premiers chapitres, même si cela reste très beau, l’intérêt de publier ce récit sous la forme d’un comics et non d’un roman en tant que tel, l’image n’étant finalement qu’un ajout esthétique à de longs blocs de textes narratifs.

Heureusement, la suite du volume prend tout son sens en tant que bande dessinée lorsque le sujet est justement mis sur la table. Eric Powell y déploie alors un véritable talent de faussaire afin de nous replonger dans les graphismes naïfs et tape-à-l’œil du comics des années 40-50 afin de mieux nous y replonger. Il alterne alors sur toute la fin du livre entre encrage noir très fiveties et illustrations documentalistes afin que l’immersion soit la plus totale.

Pour conclure…

Dr Wertham est un récit poignant qui nous raconte la vraie psychologie et la vraie carrière d’un homme dont on n’aura retenu que la partie sombre. Sans jamais éluder les questions qui fâchent, Harold Schechter retrace minutieusement les moments forts de ce psychiatre émérite mais non dénué de failles qu’était Fredric Wertham. Le tout est magnifiquement retranscrit par le crayon d’Eric Powell, qui prouve une fois de plus qu’il est l’un des tout grands de l’industrie. 

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