Alors que la nouvelle année venait tout juste de débuter, Glénat, en guise de bonne résolution, annonçait en grande pompe le retour d’une de leur ancienne franchise très populaire parmi les amateurs de BD : Requiem, le chevalier vampire. Une nouvelle réédition de l’œuvre de Pat Mills et Olivier Ledroit ? Que nenni puisque le célèbre chevalier de Résurrection fait son retour en manga. Avec désormais Seban et Victor Santos à sa tête, cette adaptation dont le premier tome est sorti de terre le 21 janvier 2026, nous ramène dans le monde sombre et démoniaque qui a vu les premiers pas du Nosferatu. A quelques exceptions près, car qui dit adaptation dit forcément différences…
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

H le maudit
Mourir et vouloir la retrouver
Fauché par la mort, Heinrich se réveille amnésique sur Résurrection, un monde où le temps et les terres se sont inversés. Adoubé chevalier vampire sous le nom de Requiem, le voici projeté au cœur d’un conflit entre vampires et autres créatures démoniaques. Alors que ses premiers exploits s’écrivent dans le sang, une obsession le guide : retrouver Rebecca, quelle que soit sa réincarnation…
Glénat
Découvrez l’adaptation radicale et furieuse de Requiem en manga.

Requiem s’ouvre sur la mort d’Heinrich et sur son arrivée à l’état de mort vivant sur une terre désolée où il erre seul et amnésique, jusqu’à ce qu’une bande de zombie pilleur de cadavre ne lui tombe dessus. Alors qu’il tente de se défendre, le nouvel arrivant voit son salut débarquer dans un vaisseau en forme de crâne piloté par un Nosferatu, autre nom d’un chevalier vampirique. Après avoir fait front commun et vaincu les zombies qui les assiégeait, le chevalier qui s’est présenté sous l’identité d’Otto Von Todt et qui n’est autre que le capitaine des résurrectionnistes, annonce à un Heinrich abasourdie qu’il doit atteindre sa forme finale de vampire.

Pour cela, il l’emmène sur la face cachée de la Lune où il est attendu par Cryptus, formateur des suceurs de sang en devenir. Après avoir acquis un corps adéquat et signé un contrat de sang commence un entraînement drastique sous la houlette de Cryptus. Mais Heinrich, bien que privé de la mémoire de sa vie passée, voit constamment une femme apparaître dans ses rêves. Il ne se souvient que de son visage et de son nom : Rebecca. Alors qu’il tente par tous les moyens de retrouver ses souvenirs, il termine sa formation et hérite du nom de Requiem lors de son adoubement. Devenu officiellement chevalier, Requiem retrouve Otto qui se charge de le raccompagner à Necropolis ou une bataille est sur le point de débuter…

Lisez un extrait de Requiem – Tome 1 ici !
Requiem pour une oeuvre
Revenons un peu en arrière et reprenons un peu les origines de Requiem, à la base bande dessinée créé par Pat Mills et Olivier Ledroit. Le premier, figure incontournable des comics britanniques depuis les années 1970 et cofondateur du mythique hebdomadaire de science fiction 2000 AD, nourrit depuis longtemps une fascination pour le marché français, ses albums grand format et surtout sa liberté de ton. Loin des carcans éditoriaux anglo-saxons, il y voit un terrain d’expérimentation idéal pour ses obsessions les plus sombres. Cette envie prend forme avec Sha, trilogie de science-fiction publiée chez Soleil Productions.

C’est là que débute sa collaboration avec Olivier Ledroit, déjà auréolé du succès des Chroniques de la Lune Noire. Leur alchimie saute aux yeux : un scénario habité par la rage et la provocation, un dessin foisonnant, saturé de détails, presque gothique dans son opulence. Pourtant, malgré cette promesse, Sha ne rencontre pas le succès espéré. L’histoire, centrée sur la résurrection et la vengeance dans un univers futuriste, s’interrompt prématurément, laissant derrière elle un parfum d’inachevé. Mais certains échecs sont des incubateurs. Refusant de voir leur collaboration se dissoudre, Mills et Ledroit décident de reprendre le contrôle de leur destin créatif. En 1999, ils fondent leur propre maison d’édition, Nickel Éditions, avec une ambition claire : publier une œuvre sans compromis.


Cette œuvre, ce sera Requiem, Le Chevalier Vampire. Avec Requiem, le duo pousse tous les curseurs au maximum. L’action se déroule sur Résurrection, un monde inversé où les pêcheurs deviennent ce qu’ils ont été dans la vie… mais en pire. Mills y déploie une satire féroce, politique et religieuse, tandis que Ledroit transforme chaque planche en cathédrale d’encre et de sang. Le succès est au rendez-vous, immédiat et durable. L’univers s’impose comme une fresque gothique monumentale, aussi excessive que fascinante. Fort de cet engouement, la maison Glénat décide en 2016 de rééditer la série complète, moins le treizième et dernier tome conclusif de la série qui, bien que souvent évoqué par Pat Mills et Olivier Ledroit, n’a jamais vu le jour.
Il faut savoir faire preuve d’adaptation…

Je dois bien l’avouer, j’ai été très surprise quand je me suis aperçue que Glénat sortait une adaptation en manga de la bande dessinée de Pat Mills et Olivier Ledroit. Moi qui avait à l’époque traité des 11 premiers albums de la série, que j’avais adoré par ailleurs, je ne comprends pas très bien le pourquoi de cette adaptation dans un format certes différent, mais tout de même assez similaire à celui de la bande dessinée. En réalité, je peux comprendre assez facilement cette envie d’ouvrir la saga à un nouveau public et ce afin de lui offrir un rayonnement encore plus grand.

De fait, si le passage en manga d’oeuvres littéraire comme l’Illiade et l’Odysséed’Homère ou encore L’Abomination de Dunwich de Lovecraft sont monnaies courantes, tout comme les oeuvres empruntant la mythologie du vampire occidental (Helsing, #DRCL Midnight Children), le passage de la BD franco-belge aux codes du manga est beaucoup plus rare. Ce que je comprends beaucoup moins en revanche, c’est la perte de toute une partie du lore qui faisait le sel du Requiem original. En effet, ce qui m’avait happé dans les planches conçues par Olivier Ledroit et Pat Mills était la couche historique, qui baignait Résurrection, où les morts se réincarnaient en fonction de leurs péchés et la satire qui en découlait.

Nous découvrions un monde alternatif, reflet totalement inversé de la terre, ou même le temps s’écoulait à reculons, les habitants rajeunissant progressivement ce qui expliquait l’apparence de bébé de Cryptus pourtant d’un âge vénérable. Et là se cotoyaient allègrement Aleister Crowley, Attila, Elisabeth Bathory,Tomás de Torquemada, Néron, Robespierre et même Vlad Tepes, incarnation du souverain de résurrection : Dracula. Ainsi les inquisiteurs revenaient en loup-garou, les victimes de persécutions en lémures et les êtres cruels et sadiques en vampires. Bien entendu ces listes sont loin d’être exhaustives, mais l’entremêlement des faits historiques avec les événements ayant cours sur Résurrection était un vrai régal qui donnait une dimension presque tangible à l’histoire de Requiem.

Dans l’adaptation manga, rien de tout cela ne perdure, Résurrection étant un monde où personne ne se souvient, ni ne doit se souvenir de sa vie antérieure. Le propos y est simplifié à l’extrême et je me demande même si un lecteur ayant découvert l’univers du chevalier vampire via le manga sera capable de bien appréhender l’univers. Certes, les dessins de Seban sont agréables à regarder et aussi détaillés que ceux d’Olivier Ledroit, même si la couleur permettait de bien saisir tout les détails de l’action ce qui est beaucoup plus difficile en noir et blanc vu la profusion de détails dans les planches.

Au final je reste dubitative après la découverte de ce premier tome qui me paraît trop simplifié pour rendre un réel hommage à la BD d’origine. Mais ce n’est qu’un début et je me dois d’attendre encore avant de me faire un avis définitif, peut-être la lecture du tome 2 de Requiem m’éclairera-t-elle même s’il va falloir s’armer de patience puisque sa date de sortie n’est pas encore connue.
Ce passage au format manga de Requiem laisse un goût un goût d’inachevé, voire de gâchis. Si l’intention de Glénat d’ouvrir les portes de Résurrection à un nouveau public est louable, le prix à payer semble être celui de la complexité. En gommant l’essence même du lore de Mills et Ledroit (ce miroir historique déformant où les monstres d’hier deviennent les prédateurs d’aujourd’hui) cette adaptation prend le risque de transformer une fresque gothique monumentale en un récit d’initiation certes esthétique, mais désespérément linéaire. Fini l’entremêlement subtil entre faits réels et fiction gothique, terminé ce temps inversé qui donnait au monde sa cohérence singulière. Les planches de Seban, bien que d’une richesse indéniable, peinent parfois à compenser l’absence du technicolor macabre d’origine et la profondeur d’un univers ici simplifié à l’extrême. Une entrée en matière qui me laisse sur le seuil, partagée entre la curiosité de voir si le tome 2 saura réinjecter un peu de cette saveur historique et de cette satire si savoureuse, ou si Requiem restera, dans ce format, l’ombre de lui-même.




