
Au mois de juillet, grâce à la tenue de la Japan Expo, Paris est le lieux incontournable pour tous les amateurs de mangas, ainsi que pour les mangakas du monde entier. Venue pour la première fois du Japon, Oreco Tachibana, dessinatrice de Promise Cinderella et Les Noces des lucioles à fait le déplacement à Villepinte pour rencontrer ses fans. Mais avant cela, elle a fait un petit crochet par la Maison de la poésie où les journalistes ont pu assister à une séance de questions-réponses passionnante dont voici la retranscription.
- GBG : Bonjour Tachibana-sensei, bienvenue à Paris ! Est-ce votre première fois ici ? Et qu’est-ce que vous aviez hâte de découvrir ?
Oreco Tachibana : Oui, c’est la toute première fois que je sors du Japon. J’ai entendu dire que la cuisine française est délicieuse, alors j’aimerais goûter plein de plats différents ! J’adore le pain, donc je veux en manger beaucoup — je pense que je vais prendre cinq kilos avant de rentrer (rires).
- GBG : On m’a dit que vous alliez peut-être courir le matin ?
Oreco Tachibana : Oui, j’aimerais bien courir dans les rues de Paris, mais à cause du décalage horaire, je ne sais pas si je serai en forme. Je verrai selon ma condition, mais j’aimerais vraiment me promener ici. Pour l’instant, le décalage horaire se passe bien, j’ai bien dormi hier, donc ça va !
- GBG : Il paraît que vous avez déjà mangé un bon repas hier soir ?
Oreco Tachibana : C’est vrai ! Au Japon, je n’aimais pas trop le fromage. Mais hier soir, on m’a servi un plateau avec plusieurs variétés… et j’ai tout goûté ! J’ai découvert la richesse des fromages français et j’ai adoré.
- GBG : Avez-vous suivi une formation artistique ?
Oreco Tachibana : Non, j’ai appris le dessin seule, en autodidacte. Mais j’ai étudié des livres, des archives et des documents sur l’anatomie pour progresser.


- GBG : Et vous continuez encore aujourd’hui à vous exercer ?
Oreco Tachibana : Quand je suis sur une série longue, je dois rester concentrée dessus, donc je n’ai pas beaucoup de temps pour m’entraîner. Mais entre deux séries, quand j’ai un peu de temps, j’essaie de continuer à m’exercer.
- GBG : Vos œuvres évoquent parfois l’ambiance de certaines séries télévisées. Y a-t-il des films ou séries qui vous ont influencée ?
Oreco Tachibana : En fait, avant même d’écrire, j’ai déjà des images très claires dans la tête. Ensuite, je les visualise et je les dessine. C’est peut-être pour cela que mes planches rappellent des scènes de séries télé. Parmi mes films préférés, il y a Titanic ou Mr. & Mrs. Smith. Côté séries, j’aime beaucoup une série coréenne très populaire… Celle avec un homme venu de Corée du Nord.
- GBG : On est d’accord qu’il y avait de la place pour deux sur la planche à la fin de Titanic, non ?
Oreco Tachibana : (Rires) Pour moi, la fin est parfaite comme ça, il n’y en a pas d’autres !
- GBG : Vous avez dit en interview que Les Noces de Luciole était né de votre fascination pour les couples un peu « psychopathes« . C’est très original ! Avez-vous des œuvres de référence dans ce domaine ?
Oreco Tachibana : Pas vraiment. Mais pour les personnages de Shinpei et Satoko, je me suis inspirée de personnages tels qu’on en retrouve déjà dans d’autres mangas.

- GBG : Vous avez fait vos débuts avec la série Promise Cinderella sur la plateforme Manga One. C’est également là que vous avez publié Les Noces de Lucioles, votre œuvre actuelle. Cette plateforme reste encore peu connue en France. Comment s’est passée cette première collaboration ? Aviez-vous une grande liberté, notamment sur le rythme de parution ou le développement de vos histoires ?
Oreco Tachibana : C’était ma toute première expérience de publication. Je n’ai jamais proposé mes œuvres à d’autres plateformes ou à des magazines, donc je n’ai pas vraiment de point de comparaison. Cela dit, sur Manga One, on m’a donné énormément de liberté, que ce soit sur le rythme de travail, la conception ou même le contenu de mes récits. Je peux vraiment créer à ma façon, sans contrainte, et c’est quelque chose que j’apprécie énormément. J’essaie simplement de ne pas aller dans des directions trop extrêmes, que ce soit dans mes propos ou dans mes thématiques. Mais globalement, je me sens très bien sur cette plateforme. Je pense d’ailleurs y rester et ne pas aller voir ailleurs.
- GBG : Comment créez-vous vos personnages ? Avez-vous un processus particulier ?
Oreco Tachibana : Je suis quelqu’un de très timide et plutôt réservée. J’ai souvent du mal à exprimer ce que je pense. C’est probablement pour cette raison que mes personnages principaux sont à l’opposé de moi. J’aime dessiner des héroïnes franches, déterminées, qui osent dire les choses. C’est le cas non seulement pour mes protagonistes, mais aussi pour les autres personnages féminins : j’aimerais qu’elles soient toutes fortes, affirmées.
- GBG : Vos mangas mettent souvent en scène des jeunes femmes qui ont tout perdu et qui luttent pour survivre dans une société dure, sans chercher pour autant à se venger. Comment créez-vous des héroïnes aussi fortes, mais toujours humaines ? D’où leur viennent leur force et leur détermination ?
Oreco Tachibana : Pour moi, ce qui compte d’abord, c’est que ces personnages me touchent personnellement. Je veux qu’elles me parlent, qu’elles résonnent en moi. Ensuite, j’espère que cette sincérité transparaît et peut à son tour toucher les lectrices et lecteurs. J’aimerais que mes héroïnes traversent des épreuves difficiles, qu’elles vivent des expériences fortes, qu’elles les surmontent… et qu’à travers cela, elles découvrent leur propre voie.

- GBG : Vous avez dit en interview que c’est une discussion avec votre mari qui vous a inspiré l’intrigue de Promise Cinderella. Est-ce que ce sont les échanges avec les autres qui nourrissent aussi vos réflexions et votre processus de création ?
Oreco Tachibana : Oui, tout à fait. Les conversations, les échanges sont une véritable source d’inspiration pour moi. Même ici, en France, discuter pour la première fois avec des lecteurs ou d’autres personnes m’apporte de nouvelles perspectives, qui peuvent enrichir mes récits. Je trouve ces interactions très précieuses.
- GBG : Dans Promise Cinderella, la dynamique entre Ayame et Issei est assez complexe, avec des rapports de force qui s’inversent souvent. Comment construisez-vous un duo aussi fort ?
Oreco Tachibana : J’aime imaginer un couple où chacun est fort à sa manière, et je fais en sorte que cette force soit équilibrée. C’est cette volonté de montrer deux personnalités puissantes qui m’a guidée tout au long de leur développement.
Et cela s’est mis en place naturellement au fil de l’histoire.
- GBG : La différence d’âge entre Issei et Ayame est un point marquant de Promise Cinderella, que vous traitez avec beaucoup de subtilité. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’intégrer cet écart dans votre récit ?
Oreco Tachibana : Après avoir eu ma fille, j’ai commencé à regarder les hommes plus jeunes avec un regard attendri… Je me suis demandé : « Et si on imaginait une histoire avec dix ans d’écart entre les personnages ? ». Cela m’a semblé intéressant, et cette idée est devenue le point de départ du manga.

- GBG : Est-ce que Promise Cinderella vous a permis d’exprimer des choses que vous n’osiez pas dire dans la vie réelle ?
Oreco Tachibana : Oui, complètement. Le personnage de Hayame est en fait inspiré de mon mari. C’est quelqu’un de très franc, très direct. Moi, comme je l’ai dit, je suis plutôt réservée… alors, par le biais du dessin, j’ai tenté d’exprimer ce que je n’osais pas lui dire directement. Petit à petit, grâce à cette œuvre, j’ai réussi à dépasser un peu cette timidité — au moins dans notre relation.
- GBG : Envers lui… ou envers le public aussi ?
Oreco Tachibana : Surtout envers lui. Promise Cinderella m’a aidée à mieux m’exprimer dans notre vie de couple.

- GBG : La mise en scène de la tension romantique dans vos œuvres est particulièrement efficace. Comment travaillez-vous la narration visuelle pour que les scènes d’émotion ou de confrontation soient aussi percutantes ?
Oreco Tachibana : Je pense que c’est le cas pour beaucoup de mangakas : j’accorde une grande importance au choix des angles. J’étudie le corps humain sous différents points de vue — de haut, de bas, de côté — afin de déterminer ce qui rendra la scène la plus expressive possible. Je choisis ensuite l’angle qui me semble le plus percutant selon l’intensité du moment. C’est un vrai travail de mise en scène, où chaque cadrage compte.
- GBG : En France, la romance connaît actuellement un très grand succès, que ce soit dans les films, les séries ou les romans. Quels sont selon vous les ingrédients indispensables à une bonne romance ?
Oreco Tachibana : Pour moi, l’ingrédient le plus important, ce sont les expériences personnelles. Même si je ne suis plus une adolescente, je continue à sortir, à vivre des moments à deux, à aller à des rendez-vous galants… Cela me permet d’intégrer à mes histoires une dimension plus authentique, plus sincère. Je pense que ces expériences vécues nourrissent directement mes récits.
- GBG : Et comment fait-on pour se différencier des romances déjà existantes ?
Oreco Tachibana : Je pense qu’il est difficile de renouveler complètement les situations romantiques. Elles tournent souvent autour des mêmes grandes thématiques. Ce que je m’efforce de faire, c’est de me différencier par mes personnages. J’essaie de leur donner une vraie originalité, quelque chose d’unique, pour que les lecteurs aient envie de suivre leur histoire jusqu’au bout. Si on s’attache aux personnages, alors on s’implique aussi dans leur romance.

- GBG : Votre nouvelle série, Les Noces de Lucioles, se déroule durant l’ère Meiji. Pourquoi avoir choisi cette période ? Comment vous êtes-vous documentée ?
Oreco Tachibana : Ma réponse risque d’être un peu longue. J’ai fait beaucoup de recherches sur l’ère Meiji : j’ai lu énormément d’ouvrages, consulté des archives et même visité des musées, notamment des maisons closes reconstituées, pour comprendre leur fonctionnement, leur décoration, leur ambiance… Cela m’a permis de mieux saisir cette époque. En France aussi, je crois, il y avait des établissements de ce genre. Au Japon, nous avions des castes proches de la noblesse qu’on appelait les kazoku, et j’ai aussi étudié leur mode de vie. Les assassins existaient encore à cette époque, ce qui a également nourri ma curiosité. Finalement, j’ai trouvé que l’ère Meiji, avec son mélange d’influences japonaises et occidentales, était la plus adaptée à ce que je voulais raconter. C’est une période de transition passionnante, à la fois élégante et brutale, et j’avais très envie de la dessiner.
- GBG : Vos deux séries mettent en scène des amours impossibles : mariages arrangés, différences de statut social dans Les Noces de Lucioles, écart d’âge important dans Promise Cinderella… Ces éléments rappellent les contes populaires ou les grands romans romantiques. Aimez-vous revisiter ces intrigues classiques pour qu’elles résonnent avec les enjeux de notre société actuelle ?
Oreco Tachibana : Peut-être que ma réponse va vous surprendre, voire vous décevoir, mais en réalité… je ne pense pas à tout cela. Je ne me dis pas : « Tiens, je vais traiter de la différence d’âge » ou « je vais aborder la question des statuts sociaux. » Ce n’est pas mon point de départ. Moi, je dessine simplement parce que j’aime dessiner. J’ai envie de créer des histoires qui me plaisent, qui m’attirent, et c’est tout. Si mes œuvres trouvent un écho chez les lecteurs, si elles les touchent ou les inspirent, alors j’en suis extrêmement heureuse — c’est comme un rêve pour moi. Mais à la base, je fais vraiment tout cela pour le plaisir de raconter.

- GBG : Les relations amoureuses dans vos œuvres commencent souvent sur des bases déséquilibrées, avec des contrats humiliants dans Promise Cinderella ou encore du chantage et de la violence dans Les Noces de Lucioles. Est-ce pour vous une manière d’explorer la rédemption ou de questionner les récits amoureux classiques ?
Oreco Tachibana : C’est assez simple en fait. Je voulais montrer un personnage principal qui démarre au plus bas, dans une situation très difficile, mais qui finit par surmonter ces obstacles, résoudre ses problèmes, et y arriver. C’est ce chemin de progression que je souhaitais illustrer, que ce soit dans Promise Cinderella ou dans Les Noces de Lucioles.
- GBG : Quand vous commencez une nouvelle série, avez-vous déjà la fin en tête ou est-ce que vos personnages vous entraînent parfois là où vous ne l’aviez pas prévu ?
Oreco Tachibana : En réalité, je décide déjà de la fin, mais celle-ci peut évoluer avec le temps. Parce qu’en écrivant, les choses changent constamment.
- GBG : Le manga Promise Cinderella compte 16 volumes, peut-on s’attendre à une longévité similaire pour Les Noces de Lucioles ?
Oreco Tachibana : Au début, je pensais que la série durerait peut-être 5 ou 7 volumes. Mais en la dessinant, je m’aperçois qu’il y a tellement d’histoires que j’ai encore envie de raconter que je pense maintenant qu’elle atteindra plutôt 11 ou 12 volumes — même si ça peut encore changer.

- GBG : Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés en tant qu’auteure de manga, et comment les avez-vous surmontés ?
Oreco Tachibana : Le dilemme pour beaucoup de mangakas, c’est que ce qu’ils veulent dessiner ne correspond pas toujours à ce que le public veut lire. Dans mon cas, heureusement, tout ce que je crée est bien accueilli par le public, qui adore mes histoires. Je trouve donc un bon équilibre entre ce que je souhaite dessiner et ce que les lecteurs attendent, ce qui est très satisfaisant. Cela me permet même de vivre correctement, ce qui est un vrai bonheur.
- GBG : Comment avez-vous accueilli l’adaptation live-action de Promise Cinderella ? Avez-vous participé à sa réalisation ?
Oreco Tachibana : J’étais vraiment très contente et excitée de voir une série télé adaptée d’une de mes œuvres. Chaque semaine, lors de la diffusion, j’étais devant mon écran avec mon portable à la main, partageant mes impressions sur X (Twitter) et échangeant avec les fans. Je suis même allée sur le plateau de tournage, où j’ai observé le travail, dessiné un mini-manga inspiré du tournage, et participé à quelques vérifications des dialogues et scénarios. Mais globalement, je n’ai pas eu un rôle très actif, c’est mon équipe qui a supervisé tout ça.

- GBG : Souhaiteriez-vous voir Les Noces de Lucioles adaptées en anime ou en live-action ?
Oreco Tachibana : Personnellement, je ne souhaite pas faire de voix dans une adaptation. Je préfère me concentrer sur le dessin. Par contre, j’aimerais bien découvrir comment se passent les auditions et le travail sur une adaptation en live-action, ça m’intéresse beaucoup.
- GBG : Quel type de voix imaginez-vous pour Satoko, votre personnage principal ?
Oreco Tachibana : Je l’imagine jeune, avec une voix très calme. C’est ainsi que je me la représente dans ma tête.
- GBG : Avez-vous déjà une prochaine œuvre en tête, ou une histoire que vous n’avez pas encore osé raconter ?
Oreco Tachibana : J’ai énormément d’idées que j’aimerais dessiner, tellement que je n’arrive pas à en faire le tri. Pour ne pas me disperser, je préfère rester concentrée sur ma série actuelle, mais j’ai plein de projets en tête. Parmi eux, des histoires qui parleraient de drogues, d’humanité, de sport… Ce sont des thèmes différents de ce que j’ai déjà fait.
- GBG : Comment gérez-vous votre timidité en public ?
Oreco Tachibana : Je suis très timide et je n’aime pas trop parler devant beaucoup de monde. Mais je fais de mon mieux pour surmonter cela. Aujourd’hui, les gens me disent que j’ai bien réussi à dépasser ma timidité, et ça se voit même sur mon visage. Je peux donc remercier ceux qui m’ont aidée.

- GBG : Avez-vous un personnage préféré ?
Oreco Tachibana : Hum… Nous allons organiser un vote pour cela.
- GBG : Pour finir, où peut-on vous retrouver prochainement ?
Oreco Tachibana : Je serai présente à la Japan Expo pour des séances de dédicaces ainsi que pour une conférence.
Propos recueillis lors de la conférence de presse s’étant déroulée le 2 juillet 2025. Merci à l’éditeur Glénat de nous avoir permis d’y assister.




