Souvent considéré comme le grand méchant des contes, assimilé à un symbole du mal et chassé comme tel, le loup a longtemps été victime de préjugés et de persécutions. Mais pour E.J. Swift, l’animal est avant tout un symbole porteur d’espoir dans un avenir où l’homme et la nature coexisteraient enfin en symbiose. Elle en a d’ailleurs fait le thème central de Quand les loups reviendront, roman publié aux éditions Bragelonne et disponible à la vente depuis le 10 juin 2026. C’est par la rencontre et l’évocation de la vie de deux femmes, Lucy, activiste à la foi chevillée au corps, et Hester documentariste désireuse d’offrir une voix à ceux qui n’en ont pas, que l’autrice va nous offrir un voyage dans le futur dans une dystopie spéculative et pourtant porteuse d’espoir.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Entre chien et loup
En 2070, deux femmes s’assoient autour d’un feu un soir de Beltaine, la veille du 1er mai, et reviennent sur l’histoire de leur vie.
Lucy, la militante, évoque ses premiers souvenirs d’enfance quand on la confie à ses grands-parents lors de la pandémie de 2020 et qu’elle découvre l’amour de sa grand-mère pour les oiseaux. Hester, la documentariste, née le jour de la catastrophe de Tchornobyl, se rend sur l’ancien site nucléaire en 2021 afin de filmer sa population de chiens errants, et y découvre la zone d’exclusion désormais sauvage – ainsi qu’un chien-loup.
Pendant cinquante ans, leurs parcours les mènent de Londres à Balmoral au Somerset, au gré des manifestations, des ruptures familiales et des drames personnels. Lucy se bat pour restaurer les habitats naturels abîmés de Grande-Bretagne et réintroduire les espèces qui partageaient autrefois cette île, tandis que Hester s’efforce de donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Toutes deux rêvent du jour où les loups reviendront.
Bragelonne
Quand les loups reviendront voit la trajectoire de deux destinées, amenées à se retrouver la veille de Beltaine en l’an 2070. Lucy a toujours eu une conscience écologiste très développée. Élevée par ses grands-parents plus que par ses parents trop pris par leur travail, la jeune fille s’est forgée au contact de sa grand-mère passionnée de plantes et d’ornithologie. Au fil des années, ses combats se sont multipliés et elle a choisi la voie de l’activisme afin de faire changer les choses. Hester quant à elle, voit sa vie changer le jour où elle apprend qu’elle est née le jour de la catastrophe de Tchernobyl.

Bien des années plus tard, elle se rend sur les lieux qui l’ont hantée durant des années afin d’y réaliser un documentaire sur les chiens errants ayant envahi la zone d’exclusion et ceux qui se chargent de les soigner. C’est là qu’elle va croiser la route d’une louve malade s’apprêtant à mettre bas. Elle va repartir avec un chiot hybride de chien et de loup qu’elle ne devrait pas emmener et la conviction que ses images peuvent éveiller les consciences. Toutes les deux vont alors mener des existences parallèles, au service d’un projet de réensauvagement de grande ampleur au Royaume-Uni. Tout ne va cependant pas se passer sans heurts et les deux femmes vont rencontrer de nombreux obstacles, tant personnels que politiques avant d’entrevoir la fin du combat.
Autrice spéculative
E.J. Swift est une autrice britannique de science-fiction spéculative qui s’intéresse depuis plusieurs années aux liens entre l’Homme et son environnement. Après s’être fait connaître avec la trilogie Osiris Project, qui imagine un futur façonné par les conséquences du changement climatique, elle poursuit cette réflexion à travers des romans indépendants comme Paris Adrift ou The Coral Bones, ce dernier explorant déjà la fragilité des écosystèmes marins. Avec Quand les loups reviendront, publié en 2025 au Royaume-Uni, E.J. Swift délaisse toutefois les récits d’anticipation les plus sombres pour proposer une œuvre plus lumineuse, nourrie par son intérêt pour le réensauvagement des territoires et les projets de restauration de la biodiversité.

De l’aveu même de l’autrice, après avoir longtemps écrit des futurs marqués par les crises environnementales, elle ressentait le besoin d’imaginer une histoire où les êtres humains ne subissent pas seulement ces bouleversements, mais cherchent activement des solutions. Inspiré aussi bien par la nature qui a repris ses droits autour de Tchernobyl que par les débats sur le retour des grands prédateurs en Europe, le roman s’impose comme l’un des textes les plus optimistes de sa bibliographie, sans jamais renoncer à la rigueur de sa réflexion écologique.
Eco-logis
Cet été, il était dit que je sortirais des sentiers battus en termes de lecture de roman. Après La Fille du feu, superbe plaidoyer sur la rédemption et l’équilibre entre la vie humaine et naturelle, pour m’intéresser à Quand les loups reviendront. Pourquoi ? À cause de la mention de Beltaine dans le synopsis de la quatrième de couverture. Étant moi-même wiccane, voir l’un des sabbats les plus importants de la Roue de l’année cité dans un récit qui semblait pourtant totalement réaliste a immédiatement éveillé ma curiosité. Et pour une fois, cette référence n’a rien d’anecdotique puisque la Wicca trouve bel et bien sa place dans le roman, même si ce n’est pas auprès de l’une des deux héroïnes. Il suffit parfois de peu pour qu’une lecture entre dans votre vie et déclenche un processus de réflexion qui vous amène à changer, ne serait-ce qu’un peu.

Je peux vous l’avouer, ce fut mon cas une fois la dernière page du roman tournée. Vous le savez pourtant je ne suis pas friande des fictions dépourvues de fantastique, préférant l’imaginaire de romans comme Ainsi vient la nuit ou encore La Voie Éternelle à la froide réalité d’un Graveyard Shift. Pourtant, j’ai été conquise, tant par la prose d’E.J. Swift et sa façon de nous embarquer à la suite de ses personnages, que par la structure du roman en lui-même. J’ai trouvé très malin de faire commencer l’évocation des souvenirs des deux héroïnes dans un passé proche que nous avons tous vécu, pour progressivement nous emmener de plus en plus loin dans le futur créant ainsi une dystopie d’autant plus tangible qu’elle prend sa source dans le réel.

En décrivant avec brio le combat de ces deux femmes, avec leurs faiblesses, leurs regrets et leurs blessures, l’autrice nous sort du cadre de la fiction pour ouvrir un débat bien plus fondamental : celui de la relation entre l’homme et la nature, de l’engagement pour une cause plus grande que soi, mais aussi des dérives qui peuvent en découler. Un équilibre délicat entre fable politique et récit intimiste ne cédant jamais à la facilité de se poser en donneur de leçon. Voir les destins de Lucy et d’Hester s’entremêler jusqu’à enfin se rencontrer, m’a fait passer par toute une palette d’émotions allant de l’enthousiasme à la peur en passant par la tristesse, mais toujours avec l’espoir communicatif des héroïnes en ligne de mire.

Par ailleurs, j’ai trouvé brillante l’idée de traiter différemment l’évocation des souvenirs de Lucy et d’Hester. Là où l’activiste raconte son histoire avec un “je”, la documentariste voit son passé dévoilé avec un “tu” qui peut surprendre de prime abord. Cependant, quand on considère qu’elle a passé sa vie à tourner des documentaires, mettant en scène la vie des autres, l’utilisation de ce “tu” devient parfaitement logique, puisqu’elle voit désormais sa vie comme elle l’a toujours fait pour celle d’autrui, au travers du prisme de sa caméra. De même, le parcours de Lucy est ponctué par les divers combats qu’elle a menés, quand le fil rouge de celui d’Hester est amené par ses chiennes, dynastie descendant du chien-loup sauvé dans les ruines de Tchernobyl.

Bien que le voyage soit parfois mouvementé Quand les loups reviendront est avant tout une magnifique épopée porteuse d’espoir, qui fait entrevoir à ses lecteurs ce que pourrait donner un monde où malgré le changement climatique et autres dérèglements naturels, un autre avenir est possible pour peu que la protection de l’environnement devienne un sujet central des prochaines décennies. Une lecture aussi passionnante que salutaire qui vous donnera sûrement envie de voir à votre tour le retour des loups.
Loin de la froide réalité de certains récits d’anticipation, Quand les loups reviendront s’impose comme une œuvre magistrale et profondément humaine, qui évite avec brio le piège du ton moralisateur. En trouvant l’équilibre parfait entre la fable politique et le récit intimiste, E.J. Swift livre une dystopie d’autant plus tangible qu’elle s’ancre dans un passé familier pour glisser peu à peu vers l’avenir. Portée par des choix de narration d’une grande finesse psychologique, cette épopée vibrante fait traverser toute une palette d’émotions. Une lecture aussi passionnante que salutaire qui, bousculant les certitudes et les consciences, prouve qu’un autre avenir est possible et donne, une fois la dernière page tournée, le désir farouche de guetter à son tour le retour des loups.




