Oldman – Tome 1

Après avoir vu deux de ses séries intégrer le catalogue de l’éditeur Glénat, j’ai nommé Yan et Baby, Chang Sheng revient en force avec un nouveau titre : Oldman. Série courte éditée en 2 tomes en lieu et place des quatre que comptait la parution originale, Oldman tome 1 s’est matérialisé chez les distributeurs le 11 février 2026. Une intrigue mêlant histoire, magie et fantasy, il n’en fallait pas plus pour nous appâter, et ce même si la précédente œuvre de l’auteur ne nous avait pas vraiment emballé. Mais après tout, ne dit-on pas qu’il faut remonter à cheval après une chute ? Sauf quand le cheval en question s’avère être trop vieux pour nous permettre de reprendre la route.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Le vieil homme et sa mère

Le temps n’est qu’une illusion

Dans un pays lointain règne une Reine sur laquelle le temps n’a pas de prise. Au fond de ses geôles croupit Billy Oldman, un vieux magicien accusé de trahison et qui, derrière ses tours de passe-passe, cache une vérité tragique. Un destin auquel semble lié le secret de l’éternelle jouvence de la Reine… Mais aujourd’hui, l’heure est venue de rendre des comptes. Grâce à ses talents d’illusionniste, Oldman s’évade et délivre au passage une autre âme abîmée : Rebecca, une ancienne générale amputée qui retrouvera sa force d’antan grâce à l’art de Wilson, anatomiste excentrique et concepteur d’automates. Bientôt, ils vont former un improbable trio d’anonymes, exerçant leurs talents dans les théâtres de la ville, attendant secrètement le moment tant attendu de leur revanche…

Glénat

Oldman débute sur une démonstration, celle d’un enfant qui réalise un tour de magie devant une reine désabusée. Nullement impressionnée, cette dernière lui assène que la magie n’est qu’un tour de passe-passe pour duper les crédules. Changement de plan et nous voici en prison où un vieil homme annonce à un membre de la cour son intention de s’évader de son cachot par magie. Décontenancé, le magistrat se rend auprès de la reine pour l’informer de la situation. C’est amusée que la reine se rend auprès du prisonnier au jour et à l’heure dite pour assister au prodige de ses propres yeux.

Quelle n’est pas la surprise des témoins lorsque l’homme emprisonné s’adresse à la souveraine en l’appelant mère, avant de passer au travers des barreaux de sa cellule, comme un fantôme. Après avoir vainement tenté de se saisir du fugitif, ce dernier s’évapore devant l’assistance médusée, qui se lance immédiatement à sa poursuite pour éviter le courroux de la gouvernante. Cependant, le condamné n’a pas quitté sa prison et s’est servi d’un habile jeu de lumière pour faire croire à son évasion, car il lui reste encore une mission à accomplir avant de quitter la geôle, récupérer Rebecca, surnommée “la déesse de la guerre” emprisonnée après avoir vu ses quatre membre coupés.

Une fois assuré de la coopération de la jeune femme, ils se rendent auprès du Dr Wilson, un anatomiste de génie autant qu’un débauché notoire, seule personne capable de mettre au point des membres artificiels pour la guerrière déchue. Un an plus tard, notre trio vie de spectacles d’illusionnisme pas toujours convaincants. Mais cette routine va changer quand ils vont croiser la route de Neleh, une jeune fille qui en sait beaucoup sur Oldman et son passé. Le destin se met alors en marche et l’heure de la revanche sonne pour nos héros…

Lisez un extrait de Oldman – Tome 1 ici !

Le Monde d’Oldman : La guerrière, la méchante reine et l’anatomiste

Le dessinateur qui a créé le monde d’Oldman ne nous est pas inconnu puisqu’il s’agit de Chang Sheng, l’auteur taïwanais qui avait réalisé Baby, un récit d’anticipation où un parasite robotique transformait les humains en cyborgs. Cette série complète en trois tomes était un retravail de la première œuvre de l’artiste et s’invitait chez Glénat, qui avait déjà publié Yan, sa dernière histoire en date. En ce qui concerne Oldman, le manhua, dessiné entre 2013 et 2015 et gagnant d’une médaille de bronze aux International Manga Awards japonais, avait déjà eu l’honneur d’être traduit en français par l’éditeur Kotoji en 2016-2017.

Il s’agit donc d’une réédition réalisée par Glénat, qui prévoit de compiler les quatre tomes de la série originale en deux volumes seulement, dans un grand format de 14,8 cm par 21,1 cm. De quoi pouvoir pleinement apprécier les images et le dessin très détaillé auquel Chang Sheng nous a habitués. Il est à noter que cette édition possède un papier au grammage épais, très agréable sous les doigts, et une couverture au vernis sélectif faisant ressortir de façon très subtile les anneaux de la cotte de maille de l’héroïne. Un ouvrage de qualité premium donc, à même de nous faire apprécier pleinement le récit qu’il contient.

Comme pour Baby, le style graphique du dessinateur fait mouche, même si un certain manque de cohérence entre les illustrations couleur et les planches du manhua a tendance à dérouter, et l’on ne reconnaît parfois les protagonistes que par leur tenue ou certains détails. Dans le même ordre d’idée, si Chang Sheng a avoué s’être inspiré de Sean Connery pour les traits d’Oldman, il nie tout autre inspiration. Pourtant, sur l’illustration ouvrant le recueil, on a la surprise de voir la reine démoniaque avoir une troublante ressemblance avec Cate Blanchett (ayant incarné Élisabeth Ière au cinéma), tandis que Rebecca nous évoque grandement Catherine Zeta-Jones. Cependant, ces ressemblances restent cantonnées à cette seule et unique illustration, Chang Sheng reprenant son trait habituel au gré des pages.

Minois, mon beau Minois…

S’il y a une chose indéniable dans le travail de Chang Sheng, c’est son envie de mettre les femmes à l’honneur. Dans toutes ses œuvres, les héroïnes sont des femmes fortes, des guerrières puissantes luttant pour la vengeance. Avec Oldman et son héros masculin, on aurait pu s’attendre à ce que la tendance soit, pour une fois, inversée. Ce n’est absolument pas le cas, la gent masculine n’étant présente que pour servir de faire-valoir afin de faire briller les protagonistes féminines. En effet, d’un côté nous avons Rebecca, la “Déesse de la guerre” déchue mais emplie d’un désir farouche de prendre sa revanche, Neleh la “prophétesse” qui sait tout sur Oldman et son passé, et la reine à la “jeunesse éternelle”, souveraine hautaine et impitoyable prête à tout pour conserver son pouvoir et sa beauté.

D’ailleurs, à ce propos, elle est tellement outrancière dans ses réactions qu’elle en devient un personnage totalement mauvais, sans aucun sentiment, et donc un pur archétype n’ayant rien à envier à la méchante reine de Blanche-Neige. De l’autre côté, nous avons Billy Oldman, héros effacé qui subit les événements plus qu’autre chose et qui n’est, au final, qu’un prétexte pour amorcer l’intrigue ; le Dr Vincent Wilson, être faible, lubrique et couard s’il en est, qui ne justifie son existence que par son habileté à fabriquer de nouveaux membres pour Rebecca ; et Owen, le frère adoptif pourri jusqu’à la moelle. Avouez que le tableau est bien plus flatteur d’un côté que de l’autre.

Certes, les dessins et la mise en scène possèdent cette fougue et ce dynamisme qui rendent les combats explosifs, et l’intrigue aurait pu me plaire également s’il n’y avait pas eu trop d’éléments à même de me sortir de ma lecture. Pour commencer, je n’arrive pas à comprendre ce mélange d’ère historique entre la Belle Époque et un Moyen Âge digne de l’ère des Tudors. On passe ainsi de l’un à l’autre sans aucune frontière, notamment lorsque Oldman et sa troupe sont sur scène, dans un numéro qui m’évoque énormément celui du film L’Illusionniste avec Edward Norton. J’aurais pu en accepter le principe si ce n’est que je ne comprends pas pourquoi, dans un monde qui connaît la poudre, les combattants ne se battent qu’aux armes blanches.

D’autre part, le scénario se déroule très vite et, une nouvelle fois à l’instar de Baby, les informations arrivent d’un coup, en bloc, et pas toujours de façon très logique. Certains indices font que j’ai déjà deviné où Chang Sheng se dirige, ne serait-ce qu’avec le personnage de Neleh, copie conforme, au grain de beauté près, de celle dont son patronyme est un anagramme. Loin d’être une prophétesse, Neleh ne devine pas les choses, elle les connaît pour les avoir vécues. Vous l’aurez compris, je reste dubitative devant ce mélange des genres, gigantesque gloubi-boulga d’influences diverses jetées pêle-mêle dans une histoire dont on devine assez vite les ficelles.

Attention, j’apprécie les références cinématographiques quand elles sont bien amenées, je pense bien sûr à Ender Geister et à son cortège de personnages inspirés d’acteurs réels, mais ici, allez savoir pourquoi, je trouve que cela tombe à plat et n’apporte rien à l’histoire. Reste les petites pointes d’humour apportées par les interactions entre Rebecca, qui a exactement le même caractère qu’Elisa dans Baby, et les hommes qu’elle côtoie, les propos décalés de Neleh ou les maladresses d’Oldman et de Wilson.

Cependant, je peux aussi entendre que les défauts que j’ai cités n’en sont absolument pas pour d’autres et, si tel est le cas, foncez vous procurer Oldman tome 1. De mon côté, étant d’une curiosité maladive, je veux mener l’expérience à son terme, ne serait-ce que pour savoir si j’avais raison dans mes craintes et dans mes conjectures. Rendez-vous donc à la sortie du deuxième et dernier volume d’Oldman, qui n’a pour l’instant aucune date de parution.

Pour conclure…

Ce premier tome d’Oldman nous laisse dans un entre-deux inconfortable, tel un spectacle de magie dont on aurait percé les secrets avant même le dénouement. Si la qualité de l’objet livre chez Glénat est irréprochable et le dynamisme du trait de Chang Sheng toujours aussi percutant, le récit, lui, s’égare dans un mélange d’influences et d’anachronismes qui peinent à cohabiter. Entre un Moyen Âge de façade et une Belle Époque de cabaret, l’intrigue file à toute allure, nous livrant ses révélations avec la subtilité d’un tour de passe-passe éventé. Pourtant, malgré ces faiblesses narratives et des personnages masculins réduits à l’état de faire-valoir, une certaine curiosité pousse à ne pas en rester là. Entre théories, craintes et quelques conjectures sur le destin de Neleh et de cette reine à la jeunesse éternelle, je boirai donc le calice jusqu’à la lie. Rendez-vous au second et dernier tome pour voir si Chang Sheng parviendra, enfin, à nous bluffer pour le final.

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