Notre Dame de Paris

Après s’être attaqués à la littérature britannique avec Dracula de Bram Stoker et Frankenstein de Mary Shelley, Georges Bess et Glénat ont désormais décidé de s’attaquer à un chef-d’œuvre de la littérature française : Notre Dame de Paris de Victor Hugo. C’est donc le 22 novembre 2023 qu’est sorti l’album en librairie, une occasion en or de se replonger dans le Paris de 1482 sur les traces de Quasimodo, Claude Frollo et de La Esmeralda.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Danse La Esmeralda, danse !

Un monument de la littérature pour un roman graphique cathédrale.

On savait Victor Hugo humaniste ; en relisant Notre-Dame de Paris, on le découvre punk ! Contestataire, drôle et anarchisant ! Non seulement cette épopée nous précipite de la hauteur de cinq siècles, en plein cœur du Paris médiéval, dans une Société brutale et obscurantiste où règnent bûcher, superstitions et haine de l’hérétique, mais dans ce décor fascinant, Hugo nous offre un récit d’une saisissante modernité. Au centre de ce drame, une jeune fille, Esmeralda, ses prédateurs et la cathédrale Notre-Dame comme axe, édifice totémique autour duquel gravitent tous les protagonistes et se tisse le sourd complot des ténèbres.

Après les succès de Dracula puis de Frankenstein, Georges Bess nous revient avec le plus emblématique des écrivains français. Il s’associe au souffle hugolien pour nous livrer une magnifique fresque historique, épique et romanesque qui rend hommage à la richesse de l’œuvre originelle. Bess se saisit ici du mythe comme personne ne l’avait fait auparavant avec son imposante maestria graphique et un noir & blanc aussi ensorcelant que le regard d’Esmeralda. C’est un tour de force à grand spectacle, intense et fastueux, peuplé de personnages légendaires !

Glénat

Notre Drame

Certes, Notre Dame de Paris est l’un des romans de la littérature française le plus connu au monde, notamment grâce à ses nombreuses adaptations cinématographiques, toutefois comme un petit rappel ne fait jamais de mal, laissez-moi vous rafraîchir la mémoire quant à l’intrigue écrite il y a presque 200 ans par Victor Hugo. Paris, 6 janvier 1482. Tandis que la population est en effervescence en ce jour de la Fête des Rois et de la Fête des Fous, nous découvrons le poète Pierre Gringoire qui doit faire jouer un mystère (sorte de pièce de théâtre) que tout le monde attend. Malheureusement pour lui, il est obligé de retarder sa représentation et le public lassé de l’attente se désintéresse du spectacle au profit de l’élection du pape des fous.

Couronnant la meilleure grimace, ce titre est remporté haut la main par Quasimodo le bossu, sonneur de cloches de la cathédrale Notre Dame, dont le visage entier est une grimace permanente. Cet être difforme, abandonné bébé, a été recueilli par l’évêque Claude Frollo qui l’a élevé et instruit et auquel il voue une admiration et une loyauté sans bornes. À quelques rues de là, La Esmeralda, jeune bohémienne aussi surnommée l’égyptienne, danse accompagnée de sa chèvre Djali pour récupérer quelques pièces. Gringoire, errant dans Paris suite à l’annulation de son mystère, la remarque et décide de la suivre pendant qu’elle rentre chez elle. Sur le chemin, elle est attaquée par Quasimodo et Frollo encapuchonné, qui tentent de l’enlever. Elle ne doit son salut qu’à l’intervention du capitaine Phoebus de Châteaupers, dont elle s’éprend aussitôt.

Gringoire impuissant, assiste à la scène, et continue de suivre la bohémienne jusqu’à la Cour des Miracles, repaire de tous les malandrins et autres truands de la capitale. Ici le roi est Clopin Trouillefou, qui décide de pendre le pauvre poète, à moins qu’une gitane décide de le prendre pour époux, ce qu’Esmeralda accepte uniquement dans le but de lui sauver la vie. Mais Frollo, amoureux fou de la jeune fille, malgré son sacerdoce, ne compte pas en rester là et sa rencontre avec le capitaine dont est éprise la gitane va mettre en branle les fils du destin et amener chacun de nos protagonistes sur un chemin chargé d’embûches.

Il est bien entendu que je n’ai esquissé ici que le tout début du roman de Victor Hugo qui s’étale sur presque 560 pages. Mais pour ceux qui souhaiteraient découvrir l’œuvre, via la bande dessinée ou par le texte original, il serait dommage de vous en gâcher la surprise.  

Découvrez un extrait de Notre Dame de Paris ici !

Quand Bess rencontre Hugo

Publié en mars 1831, Notre Dame de Paris est une commande de l’éditeur Gosselin à Hugo afin de proposer aux lecteurs un roman historique dans la lignée de ceux de Walter Scott (auteur de Quentin Durward), alors très en vogue dans les milieux littéraires. Grand fan de l’auteur écossais, Hugo accepte et se lance dans l’écriture, mais est interrompu quasiment aussitôt par les événements de la Révolution de Juillet. Cela modifiera sans doute la teneur du roman qui deviendra, en plus d’un roman historique et d’une réflexion sur l’histoire, l’obscurantisme et le destin, un cadre parfait pour une critique politique. Le Louis XI du livre étant à mettre en miroir avec Charles X dont les ordonnances impopulaires ont conduit à la Révolution de Juillet.

Suite à des désaccords avec Gosselin, le roman sera tronqué de trois chapitres que l’auteur s’empressera de publier dans une édition ultérieure, parue chez Eugène Renduel, ce qui donnera lieu à une note d’Hugo en préambule qui invente l’histoire d’un cahier contenant ces chapitres perdus qui aurait été retrouvé plus tard. Après Dracula et Frankenstein, c’est donc sur Notre Dame de Paris que Georges Bess nous a fait l’honneur de poser son crayon. Cependant, cette fois-ci, il n’est pas seul puisque sa femme Pia Bess est également créditée dans l’ouvrage.

Si nous aurions aimé en savoir plus sur son implication au sein de l’album, il est certain que cette peintre coloriste a dû jouer du pinceau pour rehausser les dessins complexes et précis de son mari. D’ailleurs l’une des grandes différences entre Dracula, Frankenstein et Notre Dame de Paris, c’est que pour les deux premiers les noirs profonds et les blancs purs cohabitaient dans des planches très lumineuses, quand pour ce dernier livre toutes les cases se parent de dégradés de gris, ce qui amène une profondeur supplémentaire aux dessins de l’artiste et une ambiance lourde et sale à la BD qui dépeint parfaitement ce Paris moyenâgeux et obscurantiste.

“ἈΝΆΓΚΗ”

Pour comprendre à quand remonte mon histoire avec Notre Dame de Paris (le roman hein ! Pas la cathédrale), il faut remonter à mon adolescence où je l’ai découvert à la faveur d’une de mes visites régulières à la bibliothèque du collège. Il s’agit encore à ce jour de l’une des lectures qui m’a le plus marqué, notamment à cause de la courte préface de Victor Hugo que je ne résiste pas à vous remettre ci-dessous

Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours, ce mot gravé à la main sur le mur :

ἈΝΆΓΚΗ. (NDR : ce mot “Ananké” veut dire fatalité en grec)

Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur. Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église. […]

Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre.

C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.

Notre Dame de Paris, Victor Hugo 

Je ne vous cache pas que j’attendais avec une grande impatience de voir comment Georges Bess et son dessin si précis allaient illustrer ce passage qui, à mon sens, résume à elle seule toute l’âme du roman. Malheureusement, cette scène n’est pas présente dans l’album, ce qui m’a un peu déçue. Pareillement, la fin du roman et ces quatre dernières lignes plus exactement, si elles sont bien présentes en texte, ne sont illustrées que par une vue de Paris, enlevant à cette fin toute la puissance qu’elle aurait pu avoir sous les traits du dessinateur. Pour autant, malgré ces deux petites déceptions, je dois bien reconnaître que le style graphique de M. Bess, que l’on savait déjà bien adapté à la littérature classique, se transcende ici.

Dans sa mise en image d’un Paris crasseux, remplis de fanatiques religieux et obscurantiste, l’artiste donne la pleine mesure de son talent avec une évocation puissante qui met en exergue la naïveté et la pureté de La Esmeralda avec la noirceur et la vilenie de ceux qui l’entourent. Certes, les coupes nécessaires dans le récit atténuent la portée philosophique du texte, ainsi que les messages qu’y a glissé Victor Hugo, mais Notre Dame de Paris n’en reste pas moins un excellent moyen de découvrir ou de redécouvrir cette histoire intemporell. J’espère vivement que la collaboration entre Glénat et Georges Bess n’est pas terminée et que j’aurais encore le loisir de vous faire découvrir d’autres romans adaptés par le dessinateur.

Pour conclure…

Encore une fois, Georges Bess signe une adaptation de haute volée du roman de Victor Hugo, pourtant difficilement adaptable du fait de sa complexité. Si des coupes étaient inévitables dans le récit, pour tout adorateur du roman certaines sont plus facilement acceptables que d’autres, mais il n’en reste pas moins que l’intrigue est très bien raccourcie et que les dessins de Georges Bess offrent un superbe écrin au classique littéraire d’Hugo. De quoi redécouvrir ce monument du roman historique dans les plus belles conditions.

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