C’est à la faveur d’une réédition de la série Les Enquêtes de Joseph Laflamme que nous avons pu découvrir l’œuvre d’Hervé Gagnon. Même si pour l’instant seuls les deux premiers tomes de cette saga de polars historiques sont ressortis aux éditions Hugo Publishing en format poche (promis la critique du tome 2 arrive très vite), il est prévu que les six livres composant les aventures du journaliste Canadien repassent par la case librairie. Pour ce premier tome, sorti le 3 avril 2024, l’auteur a voulu nous proposer sa propre interprétation du mythe de Jack l’éventreur, qu’il oppose à son héros. De quoi rallumer la flamme de notre curiosité pour ce meurtrier légendaire.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Dr Jekyll et Mr Jack
Montréal, août 1891. Par un matin de canicule, on découvre le corps horriblement mutilé d’une prostituée dans une rue du Red Light. Ce meurtre est le premier d’une série comme jamais Montréal n’en a connu et qui ressemble à s’y méprendre aux assassinats commis par Jack l’Éventreur à Londres en 1888. Joseph Laflamme, journaliste du quotidien Le Canadien en mal de travail, fouille l’affaire malgré l’opposition des autorités et des mystérieux francs-maçons.
Un fou imite-t-il le célèbre tueur ou Jack l’Éventreur lui-même a-t-il traversé l’Atlantique pour mieux sévir à Montréal ?
Hugo Poche

C’est trois ans après la fin des exactions de Jack l’éventreur que prennent place les événements des Enquêtes de Joseph Laflamme tome 1 : Jack. Dans un Montréal scindé entre les anglophones et les francophones, Joseph Laflamme, journaliste désargenté porté sur la bouteille, entend parler du meurtre d’une prostituée et, poussé par l’obligation de vendre un article, se décide à enquêter. Il va ainsi découvrir un lien entre le criminel et la Franc-maçonnerie. Il ne se doute pas encore que ce crime n’est que le premier et que le tueur dont il va décrire le meurtre n’est autre que Jack l’éventreur, célèbre assassin ayant frappé à Londres.

Suite à un deuxième meurtre, Joseph s’aperçoit qu’il a mis le pied dans une affaire qui le dépasse totalement. Isolé, pointé du doigt par les autorités et les francs-maçons qui souhaitent le museler, il ne souhaite qu’une chose, se retirer de l’affaire pour sauver sa vie et celle de sa sœur Emma avec qui il habite. Mais les événements se précipitent quand les principaux témoins ayant parlé au jeune homme sont retrouvés morts. Joseph comprend alors qu’il ne lui reste plus d’autre choix que de tenter de démasquer Jack ou périr en essayant.
Découvrez un extrait des Enquêtes de Joseph Laflamme – Tome 1 : Jack ici !
Gagnon à Ripper
Derrière Les Enquêtes de Joseph Laflamme tome 1 : Jack, on trouve Hervé Gagnon un Canadien natif de La Baie. Diplômé d’un Doctorat en histoire et d’une Maîtrise en Muséologie, il passe 25 ans au service de la promotion de l’Art et de la Culture, tout en enseignant dans plusieurs universités Canadienne. Ce n’est qu’en 2010 qu’il arrête sa carrière pour se lancer dans l’écriture de thrillers historiques avec parfois des éléments d’ésotérisme. Cependant, son premier roman date de 9 ans auparavant, en 2001, avec Une enquête de Philémon Dandrejean : Le mystère du manoir de Glandicourt dans lequel un jeune détective génial et son père avec le même métier, mais beaucoup plus maladroit, enquête sur un manoir hanté.

Un récit plus léger, revisitant avec humour le duo incarné par un père enquêteur gauche et un fils aux capacités de déductions phénoménales, mais qui préfigure l’amour de Gagnon pour les séries policières. On retrouve un élément quasi central dans l’œuvre de l’écrivain, un écrin historique parfaitement maîtrisé qui inscrit ses intrigues dans une illusion de fait réel absolument bluffante. Ainsi, il décrit parfaitement les travers de la société montréalaise de la fin du 19ᵉ siècle où les sujets de la Reine Victoria, protestants, côtoient des Canadiens de langue française, catholiques avec tous les clivages que cela peut engendrer. Une scène parfaite pour y développer les enquêtes du journaliste évoluant au sein du Canadien. Mais ce n’est pas sa seule qualité, loin de là !

Laflamme joue avec le feu
S’il y a bien un fait divers qui a toujours fait couler beaucoup d’encres, c’est bien la croisade sanglante de l’assassin de Whitechapel et beaucoup d’écrivains se sont emparés du mythe. Ce qu’il y a de fascinant avec Jack l’éventreur, c’est qu’au final, on ne possède que très peu de certitudes en ce qui le concerne et le fait qu’il ait disparu un beau jour sans avoir été découvert en fait un méchant de choix pour les auteurs de polars. Il n’était donc pas étonnant qu’il inspire Hervé Gagnon pour introniser son héros Joseph Laflamme. Je serais franche, Joseph, bien qu’honnête homme, n’a pas vraiment grand-chose pour lui.

Alcoolique, miséreux et vivant avec sa sœur vieille fille, il survit dans un travail de journaliste pour lequel il peine à se faire reconnaître. Bien qu’il n’y ait pas une once de courage en lui, il s’aperçoit très vite que son enquête l’entraîne dans le sillage d’une proie bien trop dangereuse pour lui, cela nous aide à développer une grande l’empathie pour le personnage. Victime des événements, il est contraint de s’aventurer à contrecœur toujours plus loin dans les pas de Jack afin de se protéger lui et son entourage. Il se trouve que j’adore le polar sous toutes ses formes, que ce soit en jeu vidéo (Master Detective Archives : RAIN CODE), en manga (Stunts – The 9th Ghost) ou même en roman (Le Nom de la Rose), mon petit plaisir étant de tenter de deviner qui est le meurtrier avant la révélation finale.
J’ai d’ailleurs pu mettre mes talents d’enquêteur à l’épreuve, il y a peu, sur le Cahier d’enquêtes de Franck Thilliez et j’étais donc assez confiante sur ma capacité à trouver le coupable en me lançant dans ma lecture. Ce ne fut pas le cas, je le confesse aisément, car l’intrigue se déroule du point de vue de Joseph Laflamme qui, s’il enquête, le fait à la manière d’un journaliste, c’est-à-dire en recueillant des témoignages, mais sans avoir accès aux indices, ni aux scènes de crime. Mais cela ne m’a pas gênée puisque le suspens et le danger entourant tous protagonistes ont été suffisants pour me maintenir en haleine et que j’accepte de bonne grâce de ne pas me livrer à mon jeu favori. Concernant l’utilisation de Jack l’éventreur comme principal antagoniste, cette idée aurait pu être périlleuse suivant la solution concoctée par Hervé Gagnon.

En effet, j’ai déjà lu nombre d’œuvres mettant en scène le tueur et beaucoup de théories sur les raisons de ses crimes et sur son identité m’ont déçue. Sans rien vous révéler de la conclusion du roman, sachez juste que la théorie avancée par Hervé Gagnon se tient parfaitement et s’est posée comme l’une des plus crédibles que j’ai pu lire au sujet de Jack. Bien entendu, vu le sujet évoqué dans ses pages, il est évident que la lecture du roman Les Enquêtes de Joseph Laflamme tome 1 : Jack est réservé à un public adulte et averti. Je conclurai avec un petit mot sur la couverture réalisée pour l’édition d’Hugo Poche qui est absolument sublime. Bref, c’est un sans-faute et j’ai hâte de retrouver Joseph Laflamme dans la suite de ses enquêtes qui devraient nous emmener sur les traces de John Wilkes Booth, l’assassin d’Abraham Lincoln. Tout un programme !
Les Enquêtes de Joseph Laflamme tome 1 : Jack nous plonge au cœur de la société montréalaise qui voit, en son sein, le célèbre Jack l’éventreur reprendre du service. Décrivant parfaitement l’époque et le lieu de son intrigue, Hervé Gagnon lui donne un réalisme quasi palpable, donnant à sa théorie un accent de vérité parfaitement crédible, qui vient conclure une traque avec un suspens haletant dont vous ne pourrez pas décrocher. Avec ce premier tome, Les Enquêtes de Joseph Laflamme s’imposent comme un polar historique à ne pas louper si vous aimez le genre.




