Cela fait maintenant quelque temps que Dupuis s’est lancé dans la publication de webtoons, ces bandes dessinées publiées en ligne que l’on lit en scrollant vers le bas sur son écran de téléphone. Bien que la France ne soit pas en reste vis à vis de ce nouveau format de bande dessinée, il faut avouer que le leader en la matière semble rester la Corée où cette technologie est déjà bien implantée depuis pas mal d’années. L’éditeur, grâce à son label KFactory, s’est donc mis à dénicher les petites pépites créées au Pays du Matin Calme. La dernière en date s’appelle Le Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour et a droit à une publication papier, ce que, je pense, Dupuis ne fait pas pour tous ses titres, qui restent souvent uniquement lisibles dans leur format numérique sur leur plateforme dédiée WebtoonFactory. Qu’est-ce qui a pu motiver l’éditeur à accorder à cette jeune autrice une si belle édition papier ?
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.


Si une personne qui a longtemps vécu dans le souvenir d’un être cher a la chance de pouvoir retrouver ce qu’elle a laissé filé, la seule issue possible est-elle de saisir cette chance pour connaitre enfin le bonheur ?
KFactory
Peut Importe le Format
Personnellement, j’aime toujours me renseigner sur l’auteur au moment de lire son travail, mais ici ce fut particulièrement compliqué tant Angram n’est pas connue dans nos contrées. Et il ne faudra malheureusement pas compter sur Dupuis pour nous en apprendre davantage. L’éditeur ne nous offre aucune biographie sur les rabats de l’édition ni sur son site internet. Cependant, je pense qu’elle-même reste très discrète, y compris sur les réseaux sociaux, un peu comme si elle voulait s’effacer et laisser exister son travail par lui-même. Cela marque d’ailleurs un premier fait amusant, car il pourrait se rapprocher d’un des éléments de l’intrigue du Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour, comme s’il y avait une part autobiographique dans l’œuvre. Malheureusement, cela restera relativement mystérieux tant que nous n’aurons pas plus d’informations sur l’artiste.

Joon-Woo, un professeur d’université d’âge mûr, aime lire des romans d’amour. Quand il apprend que la publication de son webroman préféré est suspendue, il décide, sur un coup de tête, d’écrire une lettre à l’autrice, Seong-Min.
KFactory
Pourvu qu’on Soit Livresque
Le Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour va nous raconter le quotidien d’un père veuf et de l’une de ses deux filles qui vit sous le même toit. Enfin, pas exactement, puisque nous apprenons très tôt que Je-Kyung ne passe presque plus de temps auprès de son père, elle désire en effet, à l’aube de ses 30 ans, prendre son indépendance. C’est alors une vie bien solitaire que subit Jun-Woo, notre protagoniste, professeur d’université qui n’a plus connu l’amour depuis le décès de son épouse, il y a vingt ans.

Heureusement pour lui, depuis quelque temps, il s’adonne de manière un peu honteuse à la lecture d’une webnovel, qui plus est, se trouve être une histoire d’amour, chose qu’il trouve lui-même ridicule quand on est professeur d’université et que l’on frise la cinquantaine. Ajoutons à cela qu’une de ses collègues, et amie de longue date, veut à tout prix qu’il revive une histoire d’amour et l’intime constamment d’accepter les rendez-vous qu’elle veut lui organiser.

À partir de ce moment-là, l’histoire va se dérouler lentement en égrénant des petites révélations toutes les deux, trois pages, ce qui garde nos sens en alerte et nous permet de pouvoir avoir progressivement une vue d’ensemble, et assez détaillée, de ce petit milieu familial où finalement beaucoup de secrets n’ont jamais été révélés. Je ne préfère pas trop en dire, de peur de gâcher certains éléments d’intrigue assez cocasses, voire en minimiser certains beaucoup plus poignants.

Cette dernière propose alors de le rencontrer, dans l’espoir qu’il pourra l’aider à poursuivre son roman. Au fil des rencontres, leurs conversations finissent par mettre au jour un secret que Joon-Woo a pendant longtemps gardé enfoui dans sa mémoire.
KFactory
Webtoonez Manège
Paradoxalement, tous ces petits hasards et corrélations parfois alambiqués où tous les personnages se croisent et se rencontrent dans un microcosme dont on ne croit pas une minute qu’ils seraient possibles dans le monde réel, sont à la fois ce qui fait le sel de ce manwha, mais qui pourraient aussi en refroidir certains. On se rend très vite compte que l’autrice n’a pas pour but de construire une intrigue particulièrement réaliste, mais préfère placer des “rebondissements” quelque peu artificiels afin de mieux tisser une histoire basée sur les émotions et l’exploration psychologique de ses personnages.

Il est également possible que le système de publication original demande aux auteurs d’être particulièrement feuilletonants dans leurs récits. Passé ces petites contrariétés, qui donnent parfois au Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour, un aspect vaudevillesque un peu trop rempli de quiproquos en tous genres (la scène des bracelets, par exemple…), le récit n’en est pas moins prenant et très abouti en matière de caractérisation des protagonistes. Ainsi, les thématiques explorées sont relativement rares dans la sphère BD, et sans doute particulièrement en Asie où l’on sait que le regard des autres est prépondérant.

L’autrice parle de sujets aussi intéressants que la vieillesse, le deuil, la vie de couple, mais aussi, sans doute plus personnels, comme l’angoisse de la page blanche, quitter le nid familial, la responsabilité des parents envers les enfants et réciproquement. Le tout baigne dans une atmosphère très calme où les personnes osent se parler sans qu’il n’y ait trop de conflits, et c’est l’un des aspects qui rend Le Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour agréable.

Bande Défilée
L’édition est superbe, bien que toute simple, avec une couverture rose pâle qui renvoie au titre et à la notion d’amour, de sentiments. Elle reflète parfaitement l’ambiance que l’on retrouve à l’intérieur. L’intérieur, justement, poursuit dans cette cohérence avec une palette de couleurs très pastels qui participe à cette ambiance calme et nostalgique déjà abordée plus haut. Le trait est souple et spontané mêlant habilement un style à la fois asiatique et occidental, dans les standards de la bande dessinée coréenne.

Le seul petit bémol que l’on pourrait trouver, c’est que le tout semble un petit peu trop parfait : tout le monde est beau, et l’on ne ressent pas l’âge du protagoniste, l’autrice étant obligée de lui accoler des cheveux blancs afin de mieux le signifier. Une certaine uniformité aussi dans les visages pourrait empêcher de reconnaître facilement les différents protagonistes, heureusement Angram place des signes distinctifs afin de nous faciliter le travail et conserver une fluidité dans la lecture. Fluidité que Dupuis a parfaitement su conserver malgré le passage de la lecture verticale numérique à une lecture classique page par page. L’éditeur a fait un travail de redécoupage et de réassemblage des vignettes aux petits oignons.


Cependant, en me renseignant pour cet article et en testant la lecture originale en webtoon, je me suis rendue compte que Dupuis devait parfois faire des concessions en rétrécissant certaines cases afin qu’elles rentrent dans la page, ce qui leur enlève leur signification première. Ainsi, l’autrice fait plusieurs fois le choix de créer de l’aération dans sa narration, en dessinant des cases paysagères avec une grande amplitude, alors que Dupuis fait le choix de réduire ces grandes cases à des petits formats accolés au reste de la planche. On perd alors la structure d’origine, la lenteur dans l’avancée du récit, la respiration que cela apportait pour se retrouver avec une succession de planches beaucoup plus rapides à parcourir.




C’est un très beau récit que nous offre Dupuis et qui saura vous ravir ou vous apaiser si vous êtes prêts à faire quelques concessions quant à certaines facilités narratives. Dans un style visuel très abouti et complètement en couleur, véhiculant un sentiment de calme et de nostalgie, Le Professeur qui Lisait des Histoires d’Amour est une bande dessinée qui sait aborder des sujets importants comme le deuil, la vieillesse, la création, et bien sûr, les sentiments, le tout de façon calme, posée et réfléchie.




