La Ballade des Frères Blood

Brian Azzarello et Eduardo Risso sont de retour, et ce n’est jamais pour nous jouer un bon tour. Le duo légendaire derrière 100 Bullets et Moonshine, adepte des récits âpres et cruels, a décidé de se lancer dans le western, et pas n’importe lequel. Oubliez le manichéisme de John Ford et l’humour de Sergio Leone, ici nous sommes plutôt chez Sam Peckinpah, où nous allons suivre une horde non pas sauvage, mais plutôt en soif de vengeance et de justice, dans un monde qui n’a plus les moyens de les lui offrir. La ballade des Frères Blood est un western crépusculaire, pourtant vécu par de jeunes têtes blondes.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Le Far West de la fin du XIXe siècle. Trois enfants traversent la frontière sauvage du Texas pour secourir leur mère, kidnappée par une impitoyable troupe de hors-la-loi, qui ont aussi assassiné leur père, le pasteur du village. 

Delcourt

First Blood

Les frères Blood, malgré leur patronyme tendancieux, sont une fratrie de trois jeunes garçons élevés par leur mère taiseuse et leur père révérend. Ils coulent des jours paisibles entre la messe du matin et le repas du soir, jusqu’au jour où leur véritable père, un meurtrier tout juste sorti de prison, pointe le bout de son revolver afin de récupérer sa femme. C’est le choc pour les frères qui, dans la même nuit, voient leur mère les abandonner, leur père adoptif mourir, et leur véritable père les laisser seuls, sans aucune ressource. Ils se lancent alors à la poursuite de cette bande de criminels afin de venger le révérend et, espérons, faire entendre raison à leur mère qui semble avoir délaissé toute trace d’amour pour eux.

Tout au long de leur voyage, nos héros vont affronter l’hostilité d’une nature impitoyable, des animaux mortels, des chasseurs de primes sans foi ni loi et bien pire encore…

Delcourt

Brothers in Arms

Adeptes des chapeaux et des éperons, bienvenue. Brian Azzarello repart une fois de plus trifouiller les recoins sombres et torturés de son esprit afin de nous livrer une œuvre toute aussi sombre et torturée. Posant son récit dans un décor bien connu du grand public, l’ouest américain, il nous plonge dans un monde où le bien semble avoir délaissé la terre au détriment du mal, un monde où l’espoir n’existe pas. On aimerait pourtant y croire, notamment devant l’innocence des jeunes frères qui, encore vierges des vicissitudes de la dure existence, vont très vite se confronter à la réalité peu glorieuse de la conquête américaine. À travers quatre chapitres chargés en émotions et en rebondissements, Brian Azzarello peint sa toile, une toile évidemment réalisée avec du sang et du plomb.

Dans La ballade des Frères Blood, deux récits s’écrivent en parallèle, celui des enfants tout d’abord, qui feront plusieurs rencontres sur leur chemin et qui, tels les héros d’un conte, apprendront une leçon à chaque nouvelle étape de leur difficile périple, les plongeant toujours un peu plus dans la tristesse et la détresse, et un second récit nous racontant la chevauchée de leur mère avec la bande de son mari, où nous en apprenons davantage sur sa vie d’avant et sur sa relation avec cet homme intriguant. La relation que l’auteur développe entre les trois frères nous permet de nous y attacher, et chaque nouvelle étape de leur voyage est alors une épreuve pour les nerfs.

À l’inverse, chaque nouvelle vacherie de la bande de criminels nous les fait détester un peu plus, mais surtout les craindre, et chaque mort dans leur rang devient alors une lueur d’espoir pour les trois enfants à leurs trousses. L’ouvrage n’est pas long et on a pourtant l’impression d’avoir longtemps voyagé lorsqu’on le referme, tant le périple est bien découpé et parfaitement rythmé. Cela grâce notamment à des variations de rythmes bienvenues tout au long de l’histoire et à une diversité importante de paysages parcourus. De plus, Brian Azzarello a le talent et l’intelligence de donner du temps à ses personnages pour se découvrir, s’appréhender, et mieux faire connaissance. Étalant parfois une étape de plusieurs jours sur une seule et même double-page, il parvient ainsi à étirer le temps, et à l’inverse, en découpant une action soudaine en une multitude de petites cases, il rend donc de son immédiateté mais également de l’impact qu’elle aura pour ceux qui la vive.

Enfin, que serait un bon western sans une ambiance sonore digne de ce nom ? Et je ne parle pas ici de grandes envolées lyriques à la Ennio Morricone mais plutôt de l’inverse, ce silence pesant et infiniment long tout juste interrompu par le bruit du vent et des tumbleweed traversant l’écran. En usant d’onomatopées pour les actions mais aussi et surtout en ne les utilisant pas lorsqu’il fait calme, Brian Azzarello parvient comme par enchantement à faire naître le son dans sa bande dessinée. Il est en cela grandement aidé par son comparse aux pinceaux, Eduardo Risso, qui, par ses cadrages cinématographiques et ses mises en page magnifiques, donne à ce western toute l’étendue dont il a besoin.

Les Couleurs de la Vengeance

Côté dessin donc, Eduardo Risso se surpasse dans l’utilisation de l’aquarelle. Usant de toute l’intensité de sa palette, les couchers de soleil et les crépuscules américains n’ont jamais été aussi beaux, pourtant théâtres des pires atrocités. Il nous gâte de vastes paysages, tantôt désertiques, tantôt boisés, mais toujours superbement colorisés. Ses protagonistes, à la fois très BD mais à la fois très humains, sont tracés d’une fine ligne noire, comme s’ils étaient à deux doigts de s’effacer dans ses planches, sans doute prêts à mourir à tout instant.

Malgré cet aspect léger et coloré, la cruauté n’est pas en reste, et chaque blessure, chaque brûlure, chaque impact de balle se grave dans le papier comme il se graverait dans notre propre chaire. La scène du massacre du chariot en tout début de livre m’a réellement glacée le sang, et plus nous nous attachons aux personnages au fil du récit, plus chaque perte se fait dure et cruelle, pour s’achever sur un final qui vous marquera très certainement.

Pour conclure…

Le duo légendaire qu’est Brian Azzarello et Eduardo Risso fait mouche une fois de plus en nous offrant un western crépusculaire et sombre comme on n’en voit pas souvent. Sous couvert d’un périple mené par trois enfants, ils nous dépeignent en réalité l’horreur qu’a pu être la conquête de l’ouest à une époque où la criminalité faisait malheureusement la loi. Un récit initiatique où l’espoir repose dans une tombe, aux côtés du pardon et de la rédemption. 

Vous devriez Lire aussi
Les noces des Lucioles - Tome 1

Dans le même genre

Laisser un commentaire

En savoir plus sur GeeksByGirls

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture