Kbooks, la branche “coréenne” des éditions Delcourt, sort cet automne une toute nouvelle série intitulée Heaven Official’s Blessing. Cette bande dessinée est scénarisée par la très célèbre Mo Xiang Tong Xiu, une autrice chinoise ayant fait ses armes dans le monde de la littérature en ligne, et qui s’est spécialisée très tôt dans le Danmei, la romance homosexuelle masculine chinoise. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus talentueuses et des plus influentes artistes dans ce domaine, et c’est donc assez logiquement que Heaven Official’s Blessing, l’une de ses œuvres phares, a été adaptée en Manhwa afin d’élargir encore davantage son audience et mettre en image son univers foisonnant. Pour relever le défi, l’éditeur chinois Bilibili a fait appel à Starember, un dessinateur également chinois spécialisé dans la peinture numérique. Fort de ce succès, Heaven Official’s Blessing était déjà disponible en anime depuis quelques temps, mais il est temps aujourd’hui de le découvrir sur papier, voire même dans un luxueux coffret.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Xie Lian, talentureux prince héritier, a accédé au statut de dieu grâce à ses nombreuses prouesses. Mais après avoir été déchu des cieux par deux fois, il entame une nouvelle existence divine sans aucun fidèle pour l’honorer.
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Jamais Deux sans Trois
Dans la culture chinoise, on ne naît pas forcément divin, mais on peut le devenir. Il n’est ainsi pas rare de croiser au sein de la mythologie de l’empire du milieu des dieux qui furent de simples humains dans leur première vie. Enfin, pas si “simples” que ça puisque afin d’être admis au rang de divinités, il faut avoir eu une vie exceptionnelle, jalonnée d’actes vertueux et de pratique spirituelle assidue. C’est le cas de notre protagoniste, Xie Lian, prince héritier de la province de Henan (berceau de la civilisation chinoise) qui relèvera l’exploit d’être monté trois fois au ciel en tant que dieu. Trois fois ? Eh bien oui, car malgré sa gentillesse, son dévouement et son abnégation, il a le malheur d’être particulièrement maladroit, et ses nombreuses bêtises l’ont fait plusieurs fois renvoyer du ciel…

Mais cette fois, c’est la bonne ! Sa troisième ascension sera l’ultime ! Sauf qu’au dernier moment, Xie Lian se prend une cloche céleste de plein fouet, la brise en deux, et les morceaux sont à deux doigts d’écraser un haut fonctionnaire divin. Afin de réparer sa faute et conserver sa place au paradis, Xie Lian va devoir collecter pas moins de 8 880 000 ex voto, représentant chacun la bénédiction d’un être humain envers sa personne divine. Et comme première mission d’aide à l’humanité, il se voit confier une sombre enquête sur Terre, combinant fantômes étranges, temple hanté, et jeunes filles disparues…

Devenu la risée de ses semblables, il peine à retrouver sa gloire d’antan… jusqu’à ce qu’une rencontre change son destin à jamais.
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Paranormal Activity
Les débuts de Heaven Official’s Blessing sont assez déroutants, puisque toutes les péripéties mentionnées dans mon résumé (qui sont tout de même déjà en nombre) sont condensées en quelques pages seulement. On a vite l’impression de se perdre un peu dans tous ces concepts si, comme moi, on n’est pas coutumière de la culture chinoise. On nous parle d’un prince héritier ayant été par deux fois dieu (!), puis d’un accident céleste auquel nous n’assistons pas, pour enfin nous exposer l’élément déclencheur sous la forme d’un “appel téléphonique divin” où se mêlent un conséquent name-dropping et plusieurs règles du jeu sans davantage d’explications.

C’est assez rude, il faut le dire, et il faut attendre la page 37, lorsque le prince est (enfin) de retour sur Terre, pour que l’on puisse souffler un peu et retrouver nos esprits. Par contre, une fois digérée cette énorme introduction rentrée au chausse-pied, se met en place une enquête paranormale loin d’être déplaisante. Accompagné de deux généraux divins, le prince Xie Lian va tenter d’élucider un mystère de disparitions mêlant esprits vengeurs et personnages mystérieux, toujours avec la bonne foi qui le caractérise, mais aussi sa gaucherie légendaire (de ce que nous a raconté l’introduction, puisque nous n’y avons pas assisté nous-même). Ce mélange d’enquête paranormale et de cabotinage loufoque m’a beaucoup rappelé le cinéma de Tsui Hark, Heaven Official’s Blessing étant un peu un mix de Detective Dee et des Histoires de Fantômes Chinois, deux franchises cinématographiques du réalisateur que j’affectionne particulièrement.

L’enquête, une fois lancée, est assez chouette à suivre, à la fois sombre et étrange, teintée d’une véritable poésie macabre, et son dénouement le sera tout autant, voire même cruel sous certains aspects. L’autrice parvient à trouver un équilibre qui n’est pas si simple entre l’épouvante et l’humour, et jongle entre les deux ambiances tout au long du livre, même si chaque pas vers la résolution noircit toujours un peu plus le tableau de départ, et les gags s’effacent progressivement pour laisser place à un final bien plus sérieux.



La franchise a un réel potentiel et son succès n’est donc pas étonnant. Je suis d’ailleurs maintenant curieuse d’aller voir comment s’y sont pris les deux studios d’animation qui se sont succédés sur la série animée pour, tout d’abord, retranscrire les ambiances du dessinateur Starember, mais surtout pour trouver le bon ton lorsqu’il s’agit de passer de la comédie au drame, en passant par l’angoisse dans les doublages.

Sous certains aspects, Heaven Official’s Blessing s’apparenterait presque à des anime comme xxxHOLiC ou bien Mononoke dans leur aspect paranormal à l’esthétique très poussée. J’ai d’ailleurs été étonnée (ni en bien, ni en mal) de l’absence totale de boy’s love dans ce tome, là où l’autrice Mo Xiang Tong Xiu est surtout connue pour son talent dans le domaine.


Il est tout de même question de certaines réminiscences du style, notamment dans l’aspect androgine d’absolument tous les protagonistes masculins (il est même question de travestissement à un moment du récit) ainsi que dans l’esthétique générale, les hommes ayant tous des silouhettes particulièrement élancées, gracieuses et apprêtées, ainsi que des coiffures et des parures à faire rougir n’importe quelle geisha. J’ai par contre été bien moins convaincue par le dessin de Starember ainsi que par son sens de la mise en scène, et c’est ce que nous allons voir tout de suite.

Obscure, la Force Noire
Bien que extrêmement travaillé, j’ai personnellement trouvé que ce manhwa n’était pas à la hauteur graphiquement. Starember maîtrise les beaux visages androgynes, aux traits fins, au teint diaphane, et aux yeux maquillés, il maîtrise également les parures et les accessoires, les breloques, les ombrelles et les éventails mais c’est à peu près tout. Son utilisation de la tablette graphique et de la “peinture” numérique donne une impression de vide et d’inconsistance, au sens premier du terme. Il n’y a aucune texture, il n’y a aucun défaut, aucune usure du temps, aucun pli disgracieux ni même aucun “défaut” qui apporterait un temps soit peu de réalisme à tout ça.

Je comprends que l’on parle de divinités et qu’il serait acceptable qu’elles aient cet aspect un peu immatériel et intangible, mais cela pose réellement problème lorsqu’il s’agit de nous montrer la réalité de la condition humaine. Deux exemples m’ont particulièrement frappé dans ce tome, le premier est une case où l’on nous montre un vêtement déchiré, ce qui donne lieu à toute une série de petits gags (qui valent ce qu’ils valent, mais admettons), mais que je n’ai absolument pas vu. Il m’aura fallu attendre trois pages plus loin que le protagoniste explique ce qu’il a vu pour que je comprenne que la case se focalisait sur une déchirure, la peinture floue et absente de détails de Starember ne parvenant à aucun moment à rendre cette texture abîmée.

Cela n’est qu’un détail dans l’histoire, mais c’est encore plus ennuyeux lorsqu’il s’agit d’un personnage important de l’histoire (ou plutôt de la future histoire puisqu’il incarne le cliffhanger de cette fin de tome 1) qui est censé incarner justement toute la décrépitude, la maladie, la mortalité et l’impureté des humains, le tout symbolisé par des bandages recouvrant l’ensemble de son corps, mais que ces derniers n’ont de nouveau aucune texture, aucune matérialité, aucun réalisme par rapport à ce qu’ils sont censés représenter. Et malheureusement, le manwha ne rattrappe pas ce manque par sa mise en scène qui ne fonctionne pas. À plusieurs reprises, je ne comprenais pas les actions qu’exécutaient les protagonistes avant que ces derniers ne me les expliquent après coup.

Certains moments sont évidemment voulus comme cela, Starember aimant jouer avec des inserts flous ne comprenant que quelques onomatopées afin de nous montrer que les protagonistes sont perdus dans l’action et le mouvement. Mais d’une, cet aspect flou très numérique n’est pas très beau et quelque peu dépassé de nos jours (il y a en tout cas d’autres moyens plus subtils de montrer le mouvement en bande dessinée), et de deux, cela crée une confusion dont on se serait bien passé, baignant déjà dans un univers où les pouvoirs et les capacités du protagoniste ne sont absolument jamais expliqués.

Résultat, on se retrouve à suivre des actions dont on ne comprend ni les mouvements, ni les enjeux, ni les risques, ni même l’exécution exacte, un peu comme de regarder un match d’un sport dont on ne connaît pas les règles. Xie Lian utilise ainsi un ruban blanc à plusieurs reprises dans le manhwa, mais on ne sait absolument pas quelles sont ses capacités, quels sont ses pouvoirs, comment fait-on pour le manier car ni l’autrice ni le dessinateur ne prennent le temps de nous exposer cela correctement.
C’est d’autant plus dommage que l’ambiance générale, les couleurs et les atmosphères sont très réussies (bien que beaucoup trop sombres à certains moments, l’éditeur aurait dû faire un traitement des valeurs avant de passer du numérique à l’imprimé, ou bien sélectionner un type de papier moins réfléchissant), que l’enquête est chouette à suivre et que le protagoniste (du peu qu’il est développé) semble attachant.

Pour ma part, je dois bien avouer que si l’envie me prend à l’avenir de connaître la suite de cette histoire, il est probable que je me tourne vers l’adaptation en anime plutôt que sur la suite du manhwa. Pour finir, quelques mots sur le coffret que Kbooks nous a concocté pour sa sortie en grandes pompes de Heaven Official’s Blessing – Tome 1.
La boîte cartonnée reprend la couverture du tome dans ses tonalités douces et pastelles (couverture qui, je trouve, ne reflète pas du tout l’ambiance plutôt horrifique de l’enquête que mène Xie Lian) et contient, évidemment, le tome 1 de la série ainsi que de nombreux goodies : un poster de la couverture au format paysage d’environs 40 cm sur 60 cm, un petit cahier de quatre modèles de post-it à l’effigie du manhwa, un jeu de tuiles en carton afin de pouvoir jouer au memory, deux très jolis marques-page, une planche de stickers très kawaï, et enfin un dépliant de 7 cartes postales dont la couverture aurait dû être, à mon sens, la couverture officielle de ce tome 1 tant son ambiance de poésie macabre reflète bien mieux l’intérieur du livre.
C’est un avis mitigé que m’a laissé Heaven Official’s Blessing – Tome 1. Bien que Kbooks offre une superbe édition aux petits oignons à ce phénomène littéraire venu d’asie, une fois le manhwa ouvert, tout sent un peu l’amateurisme… L’intrigue est chouette mais souvent mal racontée, et les péripéties sont malheureusement mal mises en scène. L’esthétique générale est réussie et très soignée, mais la mise en page et l’art séquentiel ne fonctionnent que rarement, nous laissant bien souvent dans un flou artistique qui nous empêche de bien comprendre ce que nous lisons. Je pense qu’il s’agit d’un produit qui plaira aux habitués du genre, voire aux connaisseurs de l’univers sous d’autres formes (roman ou anime), mais qui ne parviendra pas à séduire de potentiels nouveaux venus.




