Froid Glacial

Mangetsu continue la publication des histoires de Junji Ito dans ses superbes ouvrages cartonnés, et ils s’attaquent cette fois à de courts récits du maître datant des années 1993 et 1994, donc plutôt des récits de jeunesse. Réunis sous le nom de Froid Glacial, il n’existe pourtant aucun lien parcourant l’ensemble des histoires et aucune d’entre elles ne parle spécialement de températures en dessous de zéro. Qu’à cela ne tienne, les récits présentés ici sont de très bonne facture et ont dès lors l’avantage d’être très diversifiés, allant de l’horeur très graphique à des fables plus psychologiques à l’atmosphère pesante.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Un nouvel élève aux étranges aptitudes qui vient semer la discorde dans le club des adeptes de phénomènes paranormaux, des canalisations dont s’échappent de déchirants râles d’agonie, une forêt aux fruits gorgés de sang, de sinistres ballons arborant des visages humains qui flottent comme des pendus, des pantins aux allures maléfiques, un avion de ligne qui disparaît dans le ciel avec tous ses passagers…

Mangetsu

Frighten-eight

Ce n’est pas moins de 8 histoires que nous propose l’éditeur dans ce Froid Glacial. Nous commençons l’ouvrage par Le Nouveau, où un club scolaire de paranormal tourne mal à l’arrivée d’un nouveau membre étrange ; nous enchaînons ensuite avec Tuyaux Hurlants, une histoire culte de l’auteur mettant en scène deux sœurs dont la tuyauterie domestique leur réserve une bien mauvaise surprise ; puis nous partirons nous perdre dans La Forêt de Sang dont je vous laisse la surprise sur ce qu’elle signifie ; viendra alors Les Ballons Pendus, une autre histoire culte de Junji Ito, loufoque à souhait, mettant en scène des ballons géants en forme de têtes humaines ;

Le Castelet nous fera ensuite prendre conscience que notre vie ne tient parfois qu’à un fil, au sens littéral du terme ; Horreur Charnelle fera naître en vous des douleurs corporelles sans même bouger de votre canapé ; Near Miss vous dissuadera de prendre l’avion pendant quelque temps ; et enfin Sous la Terre conclura par une narration bien plus tendue et mystérieuse que le reste du volume. Et en guise d’épilogue, l’analyse toujours pertinente des huit histoires par Morolian, comme c’est de coutume maintenant chez Mangetsu.

Effroi Glacial

Il s’agit là, à mon sens, d’un très bon tome issu des archives du maître de l’horreur japonais. En regroupant des histoires de “jeunesse” (l’auteur est dans sa trentaine au moment de les écrire), Mangetsu se constitue ainsi un recueil sans accrocs. Car un constat me saute aux yeux depuis quelque temps, lorsque je lis du Junji ito et que je trouve les histoires bancales, je constate par la suite qu’il s’agit systématiquement d’œuvres récentes. Black Paradox par exemple, que j’avais chroniqué ici-même, m’avait assez déçu par l’aspect décousu et “improvisé” de son intrigue et par des graphismes inégaux d’une page à l’autre, et pour cause, il s’agissait d’une œuvre datant de 2009.

À l’inverse, plus je découvre le travail du mangaka datant des années 90, plus je me dis qu’il s’agit sans doute de sa période dorée. Uzumaki date ainsi de 1998 et Tomie s’est clôturée en 2000, un peu comme si l’envoûtante demoiselle s’était chargée d’emporter avec elle une espèce de maîtrise du rythme et du graphisme qui se sont un peu perdus depuis. Fort heureusement, ce Froid Glacial est encore plus ancien, et ça se sent ! Et dans le bon sens du terme évidemment. Ainsi, les histoires parviennent, en quelques pages à peine, à installer un univers complet à chaque fois, qui n’a pourtant bien souvent ni queue ni tête, et ni explications d’ailleurs, mais que l’empathie pour les victimes nous pousse à accepter, voire à investir de tout notre être.

On se plonge alors comme dans une bulle de ténèbres le temps de la lecture, et même un soleil radieux venant éclairer les pages ne pourrait pas nous extirper du cauchemar que l’on vit alors au fil des cases et des phylactères. Personnellement, ce que je préfère chez l’auteur, c’est lorsqu’il parvient à mettre en image les concepts les plus absurdement horrifiques auxquels il a eu la chance de penser. Et autant vous dire que je n’ai pas été déçue à la lecture de Froid Glacial. Que ce soit des déformations de corps, des doubles pleines pages hallucinantes, ou des gros plans de visages subjugués par la terreur, ce recueil remplit parfaitement son cahier des charges.

Certaines histoires, comme Tuyaux Hurlants ou Les Ballons Pendus par exemple, sont tout bonnement des pépites d’humour macabre, qui se terminent toutes deux par un final cynique comme on les aime. D’autres sont moins “grand-guignolesques” mais tout aussi prenantes. Je pense par exemple à Horreur Charnelle qui possède, à mon sens, une incroyable maestria visuelle comme on aimerait en voir plus souvent. Ou bien encore Sous la Terre qui se propose d’être une longue montée en tension jusqu’à un final… très Junji-Itesque. En fin de volume, un très chouette petit chapitre d’analyse écrit par Morolian, LE spécialiste francophone de Junji Ito, ce qui achève de rendre Froid Glacial réellement très attrayant.

En se basant sur les éditions originales, ainsi que le magnifique Terroriser : La Méthode Junji Ito (également chroniqué par mes soins), il décortique les sources d’inspiration, les développements d’idées et les contraintes de publication des huits histoires. Un ajout réellement très intéressant qui s’étoffe de tome en tome, Morolian faisant ici le lien avec la publication précédente de Mangetsu : Dans l’Ombre.

Pressentez-vous déjà le glaçant frisson qui parcourra votre colonne vertébrale à mesure que vous tournerez les pages de ces huit effroyables nouvelles signées par le maître de l’horreur ?

Mangetsu

Sang d’Encre

Évidemment, qui dit bonnes histoires de Junji Ito, dit aussi qu’elles sont parfaitement maîtrisées visuellement. L’artiste nous sert ici sans doute quelques-unes de ses meilleures planches, et ce n’est pas pour rien que plusieurs récits de ce recueil sont aujourd’hui devenus cultes et sont les premières vignettes qui sortent sur Google lorsque l’on tape le nom de l’auteur.

Tout est maîtrisé, dans le style droit et épuré que l’on connaît du maître lorsqu’il s’agit d’implanter son récit dans des environnements réels, afin de mieux nous faire basculer dans des mondes étranges par la suite, le trait devenant alors noir de jais, les compositions expressionistes et les hachures et textures omniprésentes. Tout devient alors plus lourd, plus dense, plus sale, et surtout plus sombre. On a réellement l’impression de passer du jour à la nuit au moment où l’histoire bascule dans l’horreur, pour ne jamais en ressortir avant la toute fin.

Pour conclure…

Froid Glacial est un très bon recueil de Junji Ito. Regroupant de courts récits datant des années 90, ils témoignent une fois de plus, aux côtés d’Uzumaki par exemple, que cette décennie est et restera sans doute l’une des plus productives et des plus pertinentes pour l’auteur. Huit histoires s’enchaînent sans répit, explorant l’ensemble du panel du mangaka, du body horror à l’épouvante psychologique, de la BD d’ambiance à l’absurde gore, et de l’inquiétante étrangeté aux monstruosités les plus abjectes. 

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