Ouvrir un ouvrage de Junji Ito, c’est un peu comme tenter sa chance au gashapon, bien souvent ce qu’on en voit de l’extérieur est attrayant (on admire la couverture intrigante, on feuillette l’intérieur et on tombe sur des visuels incroyables) mais une fois rentré dans l’expérience en elle-même, on est bien souvent frustré et on se dit qu’on a (un peu) perdu son argent. Bon d’accord, je suis un peu dure. Mais force est de constater que l’auteur n°1 de l’horreur japonaise a une production très inégale. Certaines œuvres sont incroyablement impactantes, que ce soit visuellement ou narrativement (on pense évidemment à Uzumaki), certaines sont décevantes en tout point (Zone Fantôme), et certaines encore sont réussies visuellement mais assez pauvres en termes d’intrigue, et c’est ici que je rangerais ce Black Paradox. Développons cela…
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Quatre individus se sont rencontrés sur le site Internet de suicide Black Paradox. Tous sont en quête d’une mort parfaite, mais avec des raisons diverses.
Les Portes du Paradox
Black Paradox nous plonge dans une espèce de récit PULP à la Lovecraft où vont se mêler paranormal et science-fiction. Tout démarre par un rendez-vous “suicide”, à savoir plusieurs personnes qui se contactent et se réunissent afin de procéder à leur suicide collectif. Mais, évidemment, tout ne se passe pas comme prévu et nos quatre protagonistes vont très vite se rendre compte qu’il ne faut pas jouer avec le monde de l’au-delà au risque de se retrouver dans de beaux draps… mortuaires.


Marseau a une peur bleue de l’avenir, Tableau, a vu son double et préfère en finir aant que la mort ne le prenne, Pitan, l’expert en technologie, a pour double un robot bien plus brillant que lui, et Baratchi possède une moitié de visage tout droit sorti des enfers…
Delcourt – Tonkam
Le Baragouin des Suicides
En lisant Black Paradox, je me suis à plusieurs reprises fait la réflexion suivante : “Sois indulgente, après tout c’est une œuvre de jeunesse”. Car il faut le dire, dans ce récit, tout a une odeur d’amateurisme sympathique, que ce soit dans les retournements de situations, dans le peu de profondeur avec laquelle les thématiques sont traitées, voire même dans certaines planches graphiques. Quel ne fut pas mon étonnement de me rendre compte après quelques recherches qu’il s’agissait en réalité d’une œuvre relativement récente du maître (publiée en 2009) et qu’elle avait donc été créée après les chefs-d’œuvre de maîtrise que Junji Ito nous a offerts (Uzumaki en 1998 et Tomié de 1987 à 2000).
Black Paradox est en effet un récit très décousu qui frôle le nanardesque à certains moments. Mais attention, il faut toujours se rappeler que dans le genre horrifique, nanard ne veut pas forcément dire que ce n’est pas divertissant, bien au contraire. Et c’est un peu ce qui se passe ici. Une fois que l’on a accepté le fait que l’on ne sera pas en présence d’un récit profond et marquant comme le travail de l’auteur mentionné plus haut, on se prend à parcourir cette histoire loufoque avec une certaine appétence, surtout que passé la première moitié du récit, un peu lente, un peu lourde et un peu ennuyeuse, la seconde partie, bien plus décomplexée dans le body-horror et l’acceptation totale de son aspect pulp, nous offre son lot de planches mémorables.

Pour ce qui est des thématiques, elles sont à la fois nombreuses et bordéliques, on passe donc de réflexions sur la mort et sur les raisons qui poussent certaines personnes à vouloir en finir à des “réflexions” bien moins développées sur l’appât du gain et cette pulsion qui anime le genre humain de toujours vouloir aller plus loin dans son exploration de terrains inconnus, de vouloir posséder toujours plus de choses, ou tout simplement sur nos pulsions violentes, morbides et sexuelles.
Vous pouvez donc le constater, il y a beaucoup de thématiques dans Black Paradox et n’en attacher qu’une seule au récit serait difficile. Il n’est même pas question ici de pouvoir thématiser les chapitres de manière individuelle, Junji Ito aurait pu faire le choix d’axer chaque “morceau” de son récit sur une réflexion à la fois, parmi toutes celles citées plus haut, mais il n’en est rien et on a la cruelle impression que le mangaka improvise au fur et à mesure de son récit. Il tire un fil dont la finalité lui est inconnue et voit où cela le mène sans s’encombrer de cohérence particulière.

Alors bien sûr, l’obstacle de départ n’était pas simple à franchir de manière gracieuse, à savoir nous horrifier à l’aide d’un récit mêlant paranormal et science-fiction. En littérature, ce genre est, à ma connaissance, évidemment relié à Howard Philip Lovecraft, dans les chefs-d’œuvre que sont Dans l’Abîme du Temps et Les Montagnes Hallucinées, mais finalement Black Paradox se rapprocherait davantage de La Couleur Tombée du Ciel sous bien des aspects, avec cette espèce de “matière” inconnue venue d’un autre monde qui permet un certain fil rouge à l’intrigue de Junji Ito.
Ensuite, le cinéma nous a, lui aussi, offert son lot d’œuvres intéressantes avec de la science-fiction horrifique (Alien et The Thing) ainsi que certains récits mélangeant réellement “paranormal” et science-fiction avec cette “frontière” inconnue que l’homme ne devrait jamais franchir (Event Horizon pour le meilleur, Ghost of Mars pour le moins bon). Mais il y a un film en particulier qui m’est venu en mémoire en lisant ce Black Paradox, c’est une seconde œuvre de John Carpenter : Le Prince des Ténèbres. On retrouve dans les deux récits cette propension à mêler de l’intrigue ésotérique à des explications scientifiques, mais on retrouve surtout cette structure implacable d’un groupe de personnes tentant d’explorer des univers et des substances qu’elles ne comprennent pas et qui ne viennent pas de notre pan de la réalité.

Dans les deux cas, c’est assez foutraque évidemment, comme essayer d’emboîter deux pièces issues de puzzles différents, mais dans les deux cas, si on décide de poser quelque temps son cerveau à côté de nous, cela crée des scènes très visuelles et percutantes. L’avantage ira tout de même au cinéaste tant il a su instaurer une atmosphère particulière à son récit, là où Junji Ito n’est pas au sommet de son art visuel ici (nous en reparlerons plus bas). Enfin, on aurait aimé que cette intrigue d’exploration de l’au-delà flirte davantage avec le mystère et la morale, comme c’est le cas par exemple du film L’Expérience Interdite qui, ne se focalisant que sur une seule thématique, a le temps de l’explorer en profondeur, contrairement aux envolées burlesques de Black Paradox.
En conclusion, vous l’aurez remarqué, je parle beaucoup de cinéma lorsque je parle de ce livre, et pour cause, d’abord car à défaut d’être réussi en lui-même, il a le mérite de convoquer des thématiques passionnantes et des visuels marquants qui permettent à votre esprit de vagabonder dans ses propres références et souvenirs d’épouvante, ensuite car ce qui ressort de ce récit comme première qualité, c’est bel et bien le travail graphique de Junji Ito, dont nous allons parler maintenant…

Cosmic Grill
Ce n’est plus à prouver, Junji Ito est un génie visuel. Qui n’a pas été marqué à vie par l’image d’une jeune fille atteinte d’un orgelet dégénérescent en forme de spirale, sorte de Fiancée de Frankenstein psychédéliquement repoussante, ou par ce vieillard malade allongé au sol, souffrant d’une protubérance dégueulasse et nauséabonde en forme de corps de mille-patte géant s’entortillant sur lui-même, d’une longueur abyssale au point de prolonger son corps au-delà de la porte de sa chambre ? Son titre de Maître du Body Horror, il ne l’a pas usurpé, bien au contraire. Dans ce Black Paradox, le visuel est toujours aussi important et très soigné, bien que moins imaginatif dans ses associations.

Le mangaka explore tout de même le corps humain de bien des façons, façons dont on se serait passé au demeurant (c’est faux, on en redemande !). Ici vont être touchées des zones comme l’estomac, le visage, et même le cerveau. Des zones qui, je pense, nous touchent tous et toutes car elles représentent nos fonctions vitales et peut-être certaines zones du corps où nous sommes les plus sensibles (qui n’a jamais eu de migraine atroce, qui n’a jamais connu un mal de ventre l’empêchant de se lever…). Et cela me permet un petit reproche quant à l’approche que choisit Junji Ito dans son récit. Le mangaka ne semble pas vouloir exploiter à fond les capacités d’épouvante et de dégoût que ces choix anatomiques auraient pu lui permettre.

Ainsi, dans Black Paradox, les personnages sont confrontés à des sortes de tumeurs très morbides et envahissantes sur certaines zones de leur corps, tumeurs qui renvoient d’ailleurs toutes à une sorte de symbolique en lien avec la personnalité du protagoniste concerné. Je pense que l’auteur a voulu davantage travailler sur l’aspect symbolique de cette pathologie paranormale plutôt que sur l’aspect viscéral et corporel. C’était d’ailleurs déjà le cas dans Uzumaki où finalement la transformation corporelle était elle-même exécutée afin d’arriver à une forme visuelle (et donc symbolique) de spirale. Cependant, Uzumaki parvenait à lier les deux de manière plus viscérale, sans doute car la déformation que subissaient les habitants de Kurouzu était totalement inconnue et inattendue, et chaque révélation portait son impact visuel en lui-même, sorte de jump-scare sans le son.
Ici, les déformations corporelles ne sont pas très originales, ne sont pas surprenantes en soi, et il faut alors, à mon sens, les exagérer et/ou les prolonger dans le temps, voire les détailler de façon complètement morbide (on pense au génie d’un David Cronenberg par exemple, qui étire ses horreurs corporelles parfois jusqu’à la nausée). Dans Black Paradox, les déformations arrivent vite (voire sont déjà présentes pour certaines) et ne “grandissent” pas spécialement, si ce n’est en dehors du corps de la personne, donc en dehors de ses sensations physiques, ce qui, à mon sens, perd de son impact émotionnel et surtout organique.

Visuellement par contre, cela fonctionne car Junji Ito mêle à ces proéminences peu ragoûtantes tout un univers médical et expérimental, qui accentue la sensation d’interdit et d’insoutenable, mais encore une fois, un organe (ou organisme) en souffrance ne transmet sa souffrance qu’au travers de sensations physiques, donc un organe détaché du corps ne peut finalement exister que visuellement et non dans nos ressentis corporels. Certaines planches valent tout de même le détour et ponctuent habilement un récit un peu ronflant par moments.
Black Paradox, sous sa belle couverture cartonnée classieuse, presque gothique, n’est malheureusement qu’un récit mineur du maître Junji Ito. L’histoire n’est cousue que d’un mince fil blanc et ne parvient ni à approfondir correctement ses thématiques de base ni à plonger totalement dans le pulp décomplexé et visuel. Certaines planches du maître valent tout de même le détour, mais c’est un peu mince au vu du prix annoncé. Une histoire (+ un récit court) qui ne sont malheureusement pas destinés à rester dans les hauts faits du mangaka. Reste que Delcourt-Tonkam nous propose un somptueux objet qui pourrait dès lors s’apparenter davantage à un recueil graphique, pour le coup de qualité, qu’à un manga traditionnel, qui peut rejoindre les autres éditions Prestige du maître sorties auparavant.




