S’il y a bien un genre littéraire qui fait couler beaucoup d’encre, que ce soit celle des historiens, celle des psychologues, ou celle des sémiologues, c’est bien le genre horrifique. Et pour cause, nous avons là affaire à notre cerveau reptilien, celui qui ne fonctionne qu’à l’instinct, celui qui nous garde en vie, qui nous force à fuir devant un danger, qui nous hante la nuit, qui instaure ces phobies si chères au monde médical, voire qui nous provoque de véritables réactions physiques (chaire de poule, dégoût, évanouissement, sursaut…). Il est alors toujours passionnant d’avoir un avis d’expert sur la question, quelqu’un qui a pour métier d’aller rechercher les pires évocations au fin fond de son esprit, quelqu’un qui parvient presque systématiquement à faire resurgir les ténèbres les plus enfouies du genre humain en images. Cet homme, c’est Junji Ito, Mangaka émérite et passionné, qui a fait de l’horreur son art, qu’il soit visuel ou narratif. Avec Terroriser : La Méthode Junji Ito, le maître nous offre une véritable introspection sur son travail et ses méthodes et processus de création, le tout traduit en français par Mangetsu dans un magnifique écrin.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Junji Ito nous livre les secrets de fabrication de ses oeuvres emblématiques à l’univers unique et fascinant.
Live And Let Fright
Junji Ito est sans doute le mangaka le plus célèbre, en tout cas le plus populaire, en ce qui concerne le manga d’horreur. Fort d’une carrière de plus de 30 ans dans le genre, il a su façonner des personnages et des univers toujours plus horrifiques, dérangeants et dégoûtants au fil de ses publications. Mais comment s’y prend-t-il ? D’où lui viennent toutes ses idées ? Existe-t-il une “méthode” Junji Ito comme l’annonce le titre de l’ouvrage ? C’est ce que nous sommes invités à découvrir en parcourant les pages de cette très belle publication, à la fois biographie, mémoires, iconographie et manuel méthodique.

Valoir de l’Horror
Lorsque j’étais plus jeune, ma passion pour la lecture se construisait par petites touches, marche après marche, explorant progressivement des genres littéraires comme l’aventure, l’histoire, la science-fiction ou encore la romance. Mais il y a un genre qui me fit chuter dans la boulimie de lecture, c’est le genre horrifique. Et je fût guidée par ce qui s’apparentait alors au meilleur professeur en la matière : Stephen King. Pourquoi vous parler de Stephen King dans un article sur Junji Ito me direz-vous… Eh bien tout simplement parce que je reste encore marquée par deux ouvrages du maître aujourd’hui, Anatomie de l’horreur et Écriture.

Ouvrages avec lesquels, vous vous en doutez, j’ai trouvé beaucoup de similitudes avec Terroriser : La Méthode Junji Ito. Jamais auparavant je n’avais lu quelqu’un d’aussi éclairé sur ce sentiment qui nous habite tous et toutes : la peur, quelqu’un étant parvenu à analyser, comprendre et utiliser la peur et l’effroi dans un domaine artistique, et à si bien l’expliquer au lecteur. Ces ouvrages avaient été une bouffée d’air frais et une façon tellement agréable et accessible de comprendre les mécanismes de mon cerveau les plus sombres qu’ils avaient, pour un temps, remplacés très largement de longues lectures de manuels de psychologie ou de sémiologie.

Junji Ito fournit ici le même travail que le maître américain en prenant le temps de reparcourir sa vie, son enfance, sa carrière, ses réussites et ses échecs, le tout de manière plus succincte que le maître américain, mais tout aussi passionnant et honnête. Mais comment se structure alors un ouvrage qui aborde autant de thématiques tout en étant succinct et richement illustré ? C’est ce que nous allons voir tout de suite.
Gege Akutami, auteur de Jujutsu Kaisen :
« Remontez pas à pas jusqu’aux origines de l’horreur grâce à cette introspection aussi documentée qu’éclairante. »
Mangetsu

Ito-Nomikon
Terroriser : La Méthode Junji Ito se compose de cinq chapitres reprenant chacun une réflexion précise de la carrière du mangaka. Nous sommes tout d’abord invités à découvrir l’enfance du maître, avec ses peurs, ses traumatismes, et la découverte de ses propres maîtres, puis nous explorons avec lui ses débuts professionnels, sa carrière avant le manga et ses premières histoires horrifiques. Vient ensuite un chapitre dédié à ses sources d’inspiration et au développement de ses thématiques principales, s’ensuit une étude de ses personnages, ceux qu’il préfère, ceux qu’il a le plus développés, ceux qui le hantent encore aujourd’hui, pour terminer enfin sur une analyse de l’aspect purement visuel de son œuvre, partie que j’ai personnellement préférée.

L’ouvrage se parcourt de manière très fluide, dans ce style simple et épuré que l’on connaît de Junji Ito, et plus particulièrement des auteurs japonais. Ce qui surprend le plus ici, et dans le bon sens, c’est l’honnêteté avec laquelle l’auteur aborde ses doutes et ses échecs. En effet, il n’est pas rare que le mangaka avoue avec aplomb que certaines histoires auraient mérité davantage de travail de sa part afin d’être meilleures ou que certains récits ont été publiés alors qu’il savait pertinemment qu’ils n’étaient pas le meilleur de sa production. Évidemment, il ne s’arrête pas là et en profite pour comprendre et analyser ses failles et ses faiblesses afin d’aider du mieux qu’il peut les personnes qui désireraient se lancer dans cette carrière. Mais Junji Ito n’est pas systématiquement dans la réflexion.

Ainsi les deux premiers chapitres sont plus narratifs qu’introspectifs et nous gratifient d’un regard assez tendre et nostalgique de son passé, le tout agrémenté de nombreuses références culturelles, japonaises ou autres, qui permettent de mieux cerner ses goûts, son style et ses aspirations en tant qu’artiste, ou encore de simplement enrichir notre propre culture générale et catalogue personnel. Enfin, last but not least, la section consacrée à son style graphique et à la mise en œuvre des idées qui germent dans sa tête afin de les poser au mieux sur le papier est particulièrement intéressante, surtout que Junji Ito reste vraiment le maître incontesté des images impactantes.

Vous saurez ainsi pourquoi il voue une passion débordante pour les OVNIs, pourquoi le récit majeur de sa carrière est basé sur cette drôle de forme qu’est la spirale, ou encore pourquoi les bouches aux dents acérées, et par extension l’image du requin, sont des éléments qui reviennent très souvent dans ses récits.
Un Superbe Cauchem’art
Non content de nous offrir un ouvrage passionnant à la traduction aux petits oignons, Mangetsu a mis les petits plats dans les grands afin de nous proposer une édition prestige qui frôle, j’ose le dire, le véritable livre d’art. Dans un format à la fois compact mais de bonne taille, à la couverture brochée qui rend sa manipulation très agréable, Terroriser : La Méthode Junji Ito est un petit bijou de conception graphique. Commençons par la double couverture, la partie cartonnée ainsi que la jaquette la recouvrant, où nos yeux sont déjà régalés. Ainsi, la surcouverture verte émeraude arborant une Tomie des plus fascinante nous toisant de son regard pénétrant, le tout perforé de petits trous ajoutant un volume malaisant, cache en réalité une couverture argentée et bien chromée, encore plus impactante, où le gore est de la partie.

L’intérieur de l’ouvrage n’est pas en reste avec un travail graphique sur absolument chaque page. Le livre nous accueille par quelques pleines pages d’introductions où le noir et le chrome nous plongent dans de profondes ténèbres, puis nous passons à la maquette générale du livre qui fait le choix de l’encre bleue plutôt que noire, un régal pour les yeux. Chaque page de rédaction est composée d’un espace blanc contenant le texte largement encadré de bleu sombre où sont reprises de célèbres planches et motifs du maître. De quoi occuper le regard quand on fait une pause dans sa lecture. Ponctuellement, des illustrations viendront enrichir le récit, permettant ainsi de mieux cerner les œuvres dont parle Junji Ito, très bien documentées au demeurant.


Mais le must reste pour moi les documents de travail du mangaka, où l’on peut voir ses notes ainsi que ces croquis préparatoires, le tout traduit en français, un grand bravo à Mangetsu pour cette intention, qui plus est dans une typo manuscrite afin de ne pas dénaturer la nature du document. D’autres petites agréables surprises graphiques vous attendent et ponctuent l’ouvrage tout du long, comme par exemple la présence d’un flip-book dans le coin inférieur droit d’une série de pages du livre, ou la banderole sur la couverture.
C’est un très très très bel objet que nous offre Mangetsu avec Terroriser : La Méthode Junji Ito. Alliant charte graphique aux petits oignons, traductions de qualité, et sujet principal passionnant, cet ouvrage est un must have pour tout passionné du maître de l’horreur japonais, voire pour toute personne ayant une accointance avec le graphisme et l’iconographie horrifique tant cette biographie a de faux airs de livre d’art. Bravo !




