Shin-Chan est de retour ! C’est parti pour un bon petit lot de blagues tendancieuses, de parties génitales apparentes, et d’exhibition de “Popotin le Martien” (sic). Mais Shin-Chan n’est pas que cela, c’est également un chouette thermomètre des années 90 sur l’archipel nippon, que ce soit du point de vue de la structure familiale, de la situation financière du pays, ainsi que de la place de la femme dans une société en pleine mutation. Evidemment, cela est sous-jacent à l’ambiance générale du manga, qui elle se place plutôt du côté de la blague potache et du monde pipi-caca de l’enfance, mais cet aspect de chronique d’antan reste tout de même l’un des atouts certain de cette très belle édition de Crayon Shin-Chan.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Shinnosuke Nohara, surnommé « Shinchan », est un petit garçon bien turbulent, avec un véritable talent pour les bêtises !
Mangetsu
L’Enfant Terrible
Shinnosuke, le sale gosse d’à peine 5 ans, insupportable auprès de sa mère, ingérable auprès de son père, imbuvable auprès de ses professeurs, et intolérable dans son quartier, est de retour pour jouer de mauvais tours ! Toujours aussi fainéant lorsqu’il s’agit de faire quelque chose d’utile mais débordant d’énergie lorsqu’il s’agit de faire des bêtises, il poursuit son bonhomme de chemin dans la vie, observant avec tranchant et indécence les mœurs et coutumes de ce peuple étrange que l’on appelle les adultes. Avec sa langue bien pendue, son arrière-train pas toujours très propre et son intellect limité, il nous rappelle à chaque page l’insouciance de l’enfance et le plaisir de l’impertinence.


Chaque jour est l’occasion de vivre une nouvelle aventure : entre sa mère et son caractère bien trempé, son père, qui l’entraîne dans des situations souvent incontrôlables, ses amis Nene et Kazama, le directeur de l’école, la maîtresse ou encore son chien, Shiro, Shinnosuke a tous les ingrédients pour inventer les meilleures catastrophes possibles !
Mangetsu
Gags et Dégâts
Ce tome 3 de Crayon Shin Chan poursuit dans la parfaite lignée des deux premiers. Rien ne bouge dans la vie du jeune garçon, et cela n’est pas un mal. On y retourne d’ailleurs comme dans une bulle de nostalgie lorsque l’on désire s’éloigner des vicissitudes de l’existence. Chaque amorce ou retournement scénaristique se voit réglé au bout des deux pages de gags pour redémarrer sans cesse sur un statu quo réconfortant. Car, contrairement à Shin-Chan, Yoshito Usui sait ranger ses jouets tous les trois gags afin de ne pas brusquer le lecteur. Ici, il n’est pas question de raconter une histoire mais bien de prendre le poul d’une époque et de la société qui la traverse.

Une époque qui, elle, est en grande évolution pour les Japonais puisqu’aux prémices de ce tome, nous apprenons, au détour d’une oreille vagabonde de Shinnosuke, que l’île est en train de vivre l’éclatement de sa bulle économique. Une nouvelle épreuve donc pour la famille modeste du garnement, avec une mère à bout de nerfs et un père au bout du rouleau. Mais rassurez-vous, nul pathos ici, car au final, devant l’incompréhension (crasse) et l’art (si particulier) de Shin-Chan d’être systématiquement à côté de la plaque, les adultes régressent très souvent à leur tour, oubliant leurs problèmes de grands pour mieux se mettre au niveau (affligeant mais hilarant) du petit enfant turbulent.

Parmi les thématiques abordées dans ce tome 3, nous retrouvons des sujets incontournables, comme la vie de femme au foyer de Misae, sa mère, et la pression sociale pour une femme de l’époque dans son devoir d’être irréprochable dans la tenue de son ménage, y compris dans la sphère privée, en particulier lorsque cette sphère privée est envahie par des personnes extérieures, il faut donc être constamment dans la norme au risque d’être conspuée par le voisinage.

Autre thématique majeure, la dure vie de salaryman de Hiroshi, son père, constamment épuisé, systématiquement rabroué au boulot, qui, sous couvert d’un repos bien mérité une fois en famille, n’assume presque à aucun moment son rôle d’éducateur auprès de son enfant, même s’il trouve tout de même de chouettes moments de complicité avec son fils, malheureusement souvent dans ses travers les plus pervers (toujours dans un humour tendancieux qui ne plaira pas à tout le monde, rappelons-le).

Nous allons ainsi suivre la vie quotidienne d’une famille japonaise des années 90 entre le travail, le ménage, les loisirs en famille (match de baseball, sortie au cinéma…) et quelques moments plus importants comme le déménagement de la famille ou le permis de conduire de Misae, avec, bien sûr, rassurez-vous, les fesses de Shin-Chan toutes les quatres cases !

Dessine-moi une Bêtise
Graphiquement, rien ne change non plus. Ce n’est d’ailleurs pas pour nous déplaire car ce dessin brouillon, spontané et caricatural est l’une des forces certaines de l’auteur. L’absurdité des gags, les têtes de trois kilomètres que tirent les interlocuteurs de Shinnosuke, et surtout les chutes (abracadabrantes) de consternation de Misae devant la débilité de sa progéniture ne fonctionneraient pas aussi bien avec un dessin plus soigné. La force de Usui, c’est avant tout de nous faire avaler les pires imbécilités de Shin-Chan tout en les rendant tordantes à souhait.

Il faut tout de même faire preuve d’une certaine maestria afin de nous faire aimer cet être détestable qu’est Shinnosuke, qui ne trouve finalement jamais, au grand jamais, la moindre parcelle de maturité ou d’intelligence au fond de lui. Mais force est de constater que, grâce au trait avec lequel le dessine son créateur, il en devient hilarant et attachant. La naïveté du trait et de l’univers qui entoure Shinnosuke rend le malaise de ses actions et de ses propos moins… Malaisant, et tout ce petit monde en devient presque mignon. On retiendra encore longtemps la tronche impayable du garnement peinturlurée au maquillage, les poses improbables de sa maîtresse lors d’un parcours d’obstacles qui tourne mal, ou bien encore “L’encyclopédie des transformations (stupides) de Shin-Chan”. Tout un programme !

Ce tome 3 est dans la parfaite lignée des opus précédents avec un Shin-Chan plus stupide que jamais, une Misae encore plus remontée qu’à l’acoutumé, et le long et pénible chemin de croix que subissent toutes les personnes ayant le malheur de côtoyer l’enfant terrible. Mais toujours pour le bonheur du lecteur ! C’est pétillant, c’est irrévérencieux, c’est régressif, c’est parfois immoral à petites doses, mais c’est terriblement attachant, et surtout très marrant !




