Crayon Shin Chan n’est pas spécialement très connu en francophonie, et pourtant cette série, qui suit les aventures d’un enfant de 5 ans, aura eu droit à deux publications précédant celle-ci, d’abord chez J’ai lu, puis chez Casterman. On peut aisément comprendre pourquoi ce manga satirique et humoristique n’a pas spécialement pris chez nous lors de ses publications dans les années 90 tant le marché franco-belge regorgeait déjà d’œuvres mettant en scène des petits garçons turbulents (Cédric, Kid Paddle, Le petit Spirou, Ducobu, Titeuf…) et chacune avec ses spécificités. Il y en avait pour tous les goûts et les enfants lui ont alors préféré ses homologues caucasiens dans lesquels ils se retrouvaient sans doute davantage. Mais cette timidité éditoriale cache en réalité une autre raison, à savoir que Crayon Shin Chan n’est pas tant destiné aux enfants qu’aux adultes, et cette toute nouvelle édition va vous faire découvrir pourquoi, en plus de vous faire rire !
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Shinnosuke Nohara, surnommé « Shin Chan », est un petit garçon bien turbulent, avec un véritable talent pour les bêtises !
L’Enfer, c’est les Gosses
Shinnosuke, auto-surnommé Shin Chan (dans le meilleur des cas), est un jeune garçon de 5 ans à l’imagination débordante, mais surtout à la langue bien pendue. Entouré de sa famille, une mère au foyer “colérique”, un paternel salaryman peu présent, et Shiro, son fidèle toutou, il vit une vie modeste dans une maison modeste au sein d’un quartier modeste dans la préfecture de Saitama (bien plus modeste que Tokyo).


En effet, le peu de revenus du père est un sujet récurrent du manga, au même titre que son absence dans l’éducation du trublion. Sa maman doit alors gérer la pile électrique toute seule dans la plupart des gags, excepté quand Shin Chan en fait voir de toutes les couleurs à ses professeurs et ses amis d’école. Crayon Shin Chan est une œuvre qui pourrait sembler classique à première vue, si ce n’était que le tout baigne dans un humour…pour le moins osé. Voyons plutôt…

Chaque jour est l’occasion de vivre une nouvelle aventure : entre sa mère et son caractère bien trempé, son père, qui l’entraine dans des situations souvent incontrôlables, ses amis Nene et Kazama, le directeur de l’école, la maitresse ou encore son chien, Shiro, Shinnosuke a tous les ingrédients pour inventer les meilleures catastrophes possibles !
Mangetsu
Le Titeuf Japonais
La première chose qui “choque”, ou tout du moins surprend, dans Crayon Shin Chan, c’est son humour. Il est osé, irrévérencieux, parfois scandaleux, passéiste et extrêmement connoté, notamment sur le plan de la sexualité. Mettons les pieds dans le plat : nous sommes alors dans les années 90, et si lire aujourd’hui un enfant de 5 ans faire des allusions sexuelles à la première femme qu’il aperçoit, montrer sa “zigounette” dés qu’il en a la possibilité, ou encore juger le physique de sa mère, notamment sa poitrine “trop plate”, vous met mal à l’aise, passez votre chemin car ce recueil pourrait presque ne se résumer qu’à cela.

Shin Chan aborde tout de même d’autres sujets, mais jamais des choses très intelligentes ou destinées à nous tirer vers le haut, et en tête de liste nous retrouvons sans trop de surprise le duo gagnant : le pipi et le caca (qui viennent donc compléter ce tableau déjà peu flatteur). Une fois abordées ces thématiques redondantes, il reste néanmoins quelques sujets sympathiques comme la vie de quartier, la vie scolaire, voire même quelques fulgurances comme la place de la femme dans la société japonaise ou encore la vie de famille en général, avec ses hauts et ses bas. Vous l’aurez compris, nous sommes plus proches d’un Titeuf à ses débuts que d’un Pico Bogue en termes de subtilité.

Il n’empêche que malgré toutes ces étiquettes “d’une autre époque”, Yoshito Usui, l’auteur du personnage, a un vrai sens du comique, que ce soit dans sa prose ou dans son dessin. Certains gags, de par leur absurdité, leur redondance de sujets bas du front, ou tout simplement de par la personnalité même de Shinnosuke (mais aussi de sa maman, véritable personnage secondaire de ce tome) sont réellement amusants et marrants.

Mais encore une fois, il faut accepter en parallèle qu’il s’agit d’un humour d’un autre temps et je dois bien avouer que, bien qu’étant assez apte à “mettre de côté” ce genre de problématiques, certaines blagues m’ont tout de même fait tiquer, notamment en ce qui concerne la violence employée par sa mère sur Shin Chan quand il s’agit de le punir. Cela reste “humoristique” (façon slapstick) et il s’agissait peut-être de la norme au Japon à cette époque, mais il est définitivement difficile aujourd’hui de voir les châtiments corporels envers un enfant comme une source de rigolade.
Slapstick et Comique
Côté graphique, c’est du simple, presque du minimalisme. Yoshito Usui construit ses gags en 3-4 planches où chaque case est une action ou une punchline de Shin Chan. C’est dense. Dense dans la bêtise mais dense quand même. C’est rapide, spontané, caricatural, slapstick, dessiné à la façon d’un enfant. Les visages sont soit à peine évoqués, soit dans la démesure de l’expression vécue, les corps sont proches du pictogramme, et les décors sont aux abonnés absents.

Est-ce grave ? Bien évidemment que non car, à l’instar d’un Chat de Geluck par exemple, on ne vient pas pour ça. Finalement, cette simplicité de Crayon Shin Chan prête à l’efficacité. Yoshito Usui sait qu’il ne va pas développer une blague sur le long terme car la chute “simpliste” et “bébête” n’en serait que décevante. Il choisit plutôt le rythme soutenu, voire saccadé d’une composition de Jazz, où chaque temps, chaque case de la planche, est une petite satisfaction en soi, sans qu’il n’y ait jamais de construction narrative plus longue qu’une page complète.
Boys Will Be Boys
Afin d’élargir ma vision de l’œuvre qu’est Crayon Shin Chan, j’ai demandé à mon conjoint d’y jeter un œil et de me donner son ressenti (en effet, rappelons qu’il s’agit d’une œuvre écrite par un homme mettant en scène un garçon qui traite essentiellement de thématiques “propres” aux garçons de cet âge, voire normalement plus vieux en réalité). Son avis général rejoint en grande partie le mien, à savoir que ce manga n’est pas à mettre entre toutes les mains, et surtout pas entre les mains d’un enfant. Car, là où Titeuf (pour reprendre mon exemple du dessus) abordait ces sujets graveleux ou puérils, Zep, son auteur, tentait toujours d’y placer une morale, soit par la “punition” de Titeuf (façon arroseur arrosé par exemple), soit par une réflexion plus globale autour de la thématique à des fins plus ou moins pédagogiques.

Ici, Yoshito Usui ne tire aucune leçon du comportement outrancier et problématique de Shin Chan, et ce dernier n’évolue jamais, ne se calme jamais, et n’est jamais “puni” (au sens narratif du terme) pour ses actes. Pire, il n’apprend rien des situations qu’il crée et subit, il les vit simplement sans se soucier que de sa petite personne. On peut aisément imaginer dès lors pourquoi ce manga a été une soupape de décompression pour les Japonais en plein boom économique, période où l’individualisme et le développement personnel étaient plus que jamais au point mort dans le pays.

Ce retour en enfance, où l’on fait ce qu’on veut quand on veut, y compris ce qui est interdit, sans qu’il n’y ait de conséquences particulières, a dû particulièrement leur parler à cette époque. Ajoutons à cela que la sexualité et le graveleux sont un parti pris habituel des œuvres de cette époque destinées aux jeunes garçons (Dragon Ball, Nicky Larson, Ranma 1/2…) et que Shin Chan s’inscrit logiquement dans cette mode. La « petite » exception ici est le très jeune âge du protagoniste qui peut malheureusement porter à confusion sur l’âge du lecteur à qui est adressé cet humour…

Crayon Shin Chan est un manga qui ne plaira pas à tout le monde de par son humour connoté et son dessin simpliste mais qui possède de belles fulgurances régressives à qui est ouvert à ce genre de comédie. La partie graphique n’est pas son point fort mais correspond parfaitement aux intentions du mangaka. Ça se lit vite, ça se lit bien, ça prête très souvent à sourire, voire à s’esclaffer de temps en temps, et on n’en demande pas plus car c’est déjà très bien.




