Quoi ? Ingmar Bergman a-t-il décidé d’écrire une adaptation manga de son magnifique film ? Bien évidemment que non ! Car derrière ce presque homonyme du chef-d’œuvre du cinéma scandinave se cache en réalité un tout nouveau seinen d’action signé par un très très jeune auteur (ou auteure, car il semble vouloir rester discret sur ce point), qui semble promis à un bel avenir dans le manga. Mais pour cela, encore faudra-t-il qu’il séduise et tienne en haleine son public une fois tourné la magnifique couverture concoctée par Crunchyroll, son éditeur francophone. Cette belle pochette aux couleurs de saison, que cache-t-elle réellement ?
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

ll y a 36 ans, une épaisse végétation a brusquement envahi Tokyo, donnant naissance à des fleurs-parasites mortelles appelées « jinka ». Ces plantes monstrueuses contaminent les êtres humains grâce à leur pollen, puis se nourrissent d’eux avant de fleurir, condamnant alors leur hôte.
Bouquets de Nerfs
Dans l’univers dessiné par Ire Yonemoto dans Wild Strawberry, les villes semblent avoir été rattrapées par la végétation, et la population a, semble-t-il, drastiquement diminué. En effet, Dame Nature a décidé de reprendre ses droits et de passer en mode offensif face à tout ce qui lui nuit. Ainsi, de nouvelles variétés de plantes sont capables de s’emparer du corps des autres êtres vivants afin de les utiliser comme terrain fertile. Du jour au lendemain, vous ou votre voisin pouvez respirer un pollen malveillant et devenir en quelques secondes un joli coin de potager à votre insu. Mais ce n’est pas tout, car qui dit offensive, dit surtout violence. Et le monde végétal, connu pour être particulièrement barbare, devient alors le pire ennemi de la race humaine, transformant ses infectés en zombies assoiffés de vengeance.
Au cœur de la capitale nippone devenue un enfer végétal, deux orphelins, Kingo et Kayano, tentent de survivre jour après jour… Mais leur quotidien bascule lorsque la Force Funéraire Florale, dont la mission est d’éradiquer les jinka, découvre que Kayano est porteuse d’un de ces redoutables parasites…
WILD STRAWBERRY © 2023 by Ire Yonemoto/SHUEISHA Inc.
Véget’action
Au cœur de cet enfer végétal, nous découvrons très vite un jeune homme du nom de Kingo qui survit comme il peut afin de protéger sa jeune sœur d’adoption, Kayano. Les deux orphelins sont livrés à eux-mêmes depuis quelque temps et vivent de larcins et de squat comme ils peuvent. Surtout que Kayano ne peut plus s’exposer à la société depuis qu’elle a été contaminée par le pollen, au risque de se faire exécuter par une milice régulatrice : la Force Funéraire Florale (c’est évidemment toujours bon signe lorsqu’une organisation de répression adopte trois fois la même consonne pour son sobriquet) qui brûle tout ce qui n’est pas 100% animal, sans doute inspirés par l’efficacité de l’Inquisition en son temps. Cette chasse aux sorcières pend donc au nez des deux jeunes marmots et vous comprendrez vite qu’une rencontre est malheureusement imminente lorsque nous débutons notre lecture.

Dès le début du récit, tout s’enchaîne très vite ! L’auteur se lance dès les premières pages dans une magistrale scène d’action où il déploie toute l’étendue de son talent en termes de design et de naturalisme. Car, nous y reviendrons plus bas, il est dès le départ évident que le sens du design et la patte graphique du mangaka sont le principal point fort du tome. Passé cette scène de course-poursuite à travers les rues d’un quartier plus vert que vert, le récit va jongler entre scènes d’exposition et scènes d’action non-stop. Vous l’aurez compris, ici, il n’est pas question d’étirer le récit et de prendre son temps afin d’exposer des ressentis complexes ou des leçons philosophiques. Ici, il faut fuir, courir, se battre et crier. Je m’arrête là dans le récit car les rebondissements sont une des forces de l’œuvre et il serait dommage d’en dévoiler trop.

Ire Yonemoto possède les forces et les faiblesses de la fougue de la jeunesse. Ainsi, son rythme et son découpage sont parmi ses forces certaines. Wild Strawberry est foisonnant, trépidant et réellement plaisant dans ses rebondissements. Là où il trouve ses limites, à mon sens, c’est dans son sens de la narration, qui reste très (trop) pragmatique et ne trouve pas (encore) son style propre. Cela en résulte malheureusement que l’histoire, déjà pas mal bercée dans les poncifs du genre, ne trouve que très rarement sa touche d’originalité.

Avec Wild Strawberry, nous sommes plongés dans un récit de survie post-apo très classique dans son exécution et le marché du manga en a déjà bien exploité le genre depuis quelques années, le tout rehaussé de mécaniques d’actions peu originales si l’on a déjà lu quelques seinen/shōnen. Au cours de la lecture, des œuvres comme “I am a Hero”, “Zom 100 : Bucket List of the Dead”, voire même “L’attaque des Titans” nous sautent aux yeux. Les designs, quant à eux, magnifiques au demeurant, rappellent la qualité graphique que l’on peut trouver dans le majestueux et récent “Fool Night”, les deux oeuvres étant d’ailleurs très proches quant à leur plot de départ, bien qu’elles prennent très vite des directions totalement opposées.

Pour Kingo, qui a juré de remuer ciel et terre pour que sa sœur adoptive redevienne humaine, un terrible combat commence !
WILD STRAWBERRY © 2023 by Ire Yonemoto/SHUEISHA Inc.
La Fleur au Fusil
Graphiquement, il faudrait être fine bouche pour critiquer le travail de Ire Yonemoto qui, par son trait précis, ciselé et parfaitement encré, nous livre de très très belles planches florales. La nature est parfaitement retranscrite et le monde végétal brille par sa diversité et sa capacité à ne jamais faire de fautes de goût dans la composition de ses motifs floraux. En termes de charadesign, nous sommes par contre dans du beaucoup plus classique. Les visages sont dans la norme des séries populaires, juvéniles, naïfs et purs.

Les gentils ont des physiques de gentils et les méchants ont des physiques de méchants. L’accessoirisation des intervenants de la Force Funéraire Florale reste très chouette, que ce soit au niveau des combinaisons, des armes ou des masques, nous sommes en terrain connu mais qui a fait ses preuves. Là où Wild Strawberry pourrait être par contre intéressant dans les tomes à venir, c’est dans le design des êtres hybrides (mi-humain, mi-plantes) ainsi que dans les armes et les techniques d’attaque dont ce tome 1 nous gratifie déjà de quelques jolies surprises.



Bien que classique et non dénué de clichés, ce Wild Strawberry possède de réels points forts. L’histoire est haletante, racontée à cent à l’heure mais de manière efficace, avec des personnages attachants et surtout non figés dans le temps. Le design général de l’œuvre reste son principal point fort et les magnifiques couvertures de Crunchyroll ne mentent absolument pas sur la qualité graphique des pages intérieures. Un seinen qui est promis à un bel avenir et dont j’ai hâte de dévorer le tome deux, en espérant qu’il réserve autant de retournements scénaristiques que ce premier tome.




