Plus Jamais Je ne Visiterai Auschwitz

Ari Richter est un artiste américain un peu touche à tout dont l’héritage familial a toujours été un vague totem sans qu’il ne s’y intéresse plus que ça. Pourtant, il y a quelques années, il se décide enfin à prendre le taureau par les cornes et commence à récolter et compulser toutes les archives de sa famille, fortement marquées par l’Holocauste nazi et ayant subi de nombreuses pertes pendant la Shoah. C’est un travail de fourmi qu’il nous livre alors dans ce Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, où il tente de mettre en image le vécu de ses aïeuls, tantôt avec humour, tantôt avec gravité, ainsi que sa vie à lui, fortement chamboulée par tout cet héritage.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Témoignage précieux des survivants de l’Holocauste et de leurs descendants où se mêlent espoir, douleur et survie, Plus Jamais Je ne Visiterai Auschwitz porte les voix de plusieurs générations.

Delcourt

Schmuck Bang

Issu d’un milieu juif américain des plus clichés, Ari Richter a toujours été un esprit libre, au point de devenir artiste assez tôt dans la vie. Sachant qu’il est le petit-fils de survivants de l’Holocauste, le sujet n’est pourtant jamais abordé en famille, si ce n’est sous le spectre de l’humour typique des communautés d’outre-atlantique. Richter entrevoit pourtant assez vite dans sa carrière un drôle de paradoxe : les juifs américains, pourtant encensés, reconnus, et admirés dans le monde de la finance, du spectacle, et des médias, restent stigmatisés par toute une partie de la population, et, pire, ne se sentent eux-même toujours pas légitimes plus d’un demi-siècle après leur enracinement culturel indéniable sur le sol américain.

Qu’est-ce qui pousse un juif, pourtant parfaitement intégré et financièrement aisé, à sans cesse rechercher la sécurité à travers la reconnaissance médiatique, culturelle ou financière ? C’est en crevant l’abcès, et en récoltant les témoignages des survivants qu’il côtoie, qu’il tente ici de répondre à cette question.

De l’Allemagne d’avant-guerre à l’Amérique post-Trump, Ari Richter représente les camps de Dachau, Buchenwald et Auschwitz en regard de sa propre prise de conscience de la persistance de l’antisémitisme aux Etats-Unis.

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Kibbitz in the Name

De par son sujet et le profil de son auteur, il est difficile de ne pas comparer ce Plus Jamais Je ne Visiterai Auschwitz au Maus de Art Spiegelman. En effet, dans les deux cas, un artiste new-yorkais issu de la communauté juive américaine va partir à la recherche de ses racines hébraïques, malheureusement fortement marquées par les drames humains de l’Holocauste et du nazisme. Mais là où Spiegelman proposait une œuvre très écrite, usant de la métaphore, de l’allégorie et du symbolisme pour mieux mettre en image une horreur indescriptible, Richter prend plutôt la voie du récit brut, qui semble ne pas avoir été complètement digéré avant d’être couché sur papier. Car ce qui ressort le plus dans ce Plus Jamais Je ne Visiterai Auschwitz, c’est bien son aspect protéiforme.

En effet, le talent et l’expérience d’Ari Richter dans le domaine des arts plastiques sont un véritable plus lorsqu’il s’agit de mettre en page les sources extrêmement variées qu’il exploite dans son ouvrage. Afin de réunir le plus d’informations possibles, l’auteur va devoir lire, écouter, enregistrer, dactylographier, photocopier, observer, dessiner, voyager, photographier, archiver, questionner et chercher ses réponses dans une masse d’archives presque inhumaines. Très longtemps taiseux sur le sujet, plusieurs personnes de son entourage vont finalement se décider en fin de vie à se livrer sur ce qu’elles ont vécu pendant la seconde guerre mondiale et les déportations, tantôt sous forme de pistes audio, tantôt sous forme de biographies tapées à la machine, tantôt encore sous forme de dialogues autour d’un bon café.

Afin de rendre toute cette diversité dans la forme, Richter use de son talent multiforme en termes d’illustrations et de techniques afin de diversifier ses approches, ses pages, ses chapitres. Que ce soit la partie très formelle sur le témoignage poignant de son papy Karl, rabbin survivant de Buchenwald, l’autobiographie écrite par son arrière-grand-père Richard May retranscrite sous la forme d’un journal dessiné, ou encore de tous les inserts “contemporains” (comme des images du journal télévisé, des références à la pop culture, ou encore les véritables photographies de famille), tout est toujours parfaitement calibré pour que le fond et la forme se répondent et ne freine jamais la lecture, passionnante au demeurant, de cette chronique familiale qui rejoint l’Histoire mondiale.

Mais Richter ne parle pas que du drame historique, il livre également plusieurs réflexions sur l’antisémitisme avec un regard moderne, et pourtant inspiré du passé. Il se base par exemple sur l’ostracisme qu’ont subi ses ancêtres plusieurs années avant l’avènement du nazisme en Allemagne, quand être juif était toléré mais fortement rabaissé, moqué, voire puni de manière informelle. Et enfin, en parallèle à ces chapitres, nous suivons son périple “de mémoire” en Europe, sur les traces des camps de déportés, voyage qui donne finalement son nom à l’ouvrage.

Cet aspect du livre, qui se présente donc sous la forme d’un journal de voyage, mêlant habilement humour, chronique et recueillement, permet un contrepoint thématique aux discours de sa famille, Richter confrontant ici des images mentales qu’il s’est créées de toutes pièces au fil des années à la réalité du terrain et des lieux véritablement chargés d’histoire(s). Une façon pour lui de pouvoir répondre enfin à la question qu’il se pose en début d’ouvrage et que j’ai abordée dans mon résumé ci-dessus. 

S’appuyant sur des recherches généalogiques approfondies et sur de nombreuses archives familiales, l’auteur illustre la vie de sa famille et s’interroge sur la perpétuation de cet héritage tout en essayant de vivre au présent. Ce récit est à la fois une célébration de la résilience culturelle juive, une méditation intérieure et un avertissement sur la fragilité de la démocratie.

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Artiste de Schlock

Graphiquement, comme expliqué plus haut, l’œuvre est véritablement un melting-pot de techniques et d’approches visuelles en tout genre. Alternant entre le dessin très réaliste (probablement par la technique du “tracing”) et un aspect beaucoup plus underground dans la plus pure tradition américaine, le tout ponctué d’images réelles, de schémas, voire de captures d’écran ou de croquis de ses work-in-progress, Richter ne se met aucune barrière et adapte sans cesse sa page et ses cases au contenu et au thème abordé. Heureusement, par un travail de coloration plutôt malin, de chapitrage bien pensé et de fluidité dans la narration, l’œuvre reste très fluide à lire, essentiellement grâce à l’auteur, dont la voix off chapeaute constamment les autres sons de voix, uniformisant le tout avec brio.

Pour conclure…

Voguant entre l’humour, la satire, l’observation et le recueillement, Plus jamais je ne visiterai Auschwitz est une œuvre très réussie, tant sur la forme que sur le fond. Ayant un aspect “bric-à-brac” dans la diversité de ses sources, de ses approches et de ses techniques narratives, Ari Richter parvient pourtant à mêler le tout afin de rendre la lecture de sa bande dessinée parfaitement fluide et passionnante. Usant de ses talents d’artiste-plasticien multi-supports, il met au jour un livre éclectique et pourtant très cohérent.

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