Nous sommes dans les années 90, j’ai une dizaine d’années, et je suis devant l’écran de télévision (cathodique) de ma grand-mère. Cette dernière a sélectionné pour ma sœur et moi, comme à chaque fois que nous passons la soirée toutes les trois, un film de genre qu’elle apprécie particulièrement afin de nous le faire découvrir. Et ce soir-là, c’est La Planète des Singes premier du nom. Cette soirée restera l’une de mes préférées tant ce film hors norme aura marqué ma rétine. Que ce soit les paysages grandioses, les maquillages impressionnants, ou bien sûr la fin cultissime (que j’ai bizarrement parfaitement comprise malgré mon jeune âge), La Planète des Singes aura très certainement participé à développer mon amour de la science-fiction, du cinéma en général, mais surtout, je pense, des monstres et des effets spéciaux. Et je ne suis sûrement pas la seule, car ce film devenu saga reste culte pour beaucoup de monde aujourd’hui. Et ce n’est pas la sortie d’un dixième (!) long-métrage cette année, plus de quarante ans après le chef-d’œuvre original, qui me contredira. La date était donc toute trouvée pour que Nicolas Allard se replonge dans l’histoire de ce monument du cinéma, lui-même précédemment monument de la littérature, francophone qui plus est !
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Avant Star Wars, La Planète des singes a été la première grande franchise de l’histoire de la pop culture. Publié en 1963, le roman de l’écrivain français Pierre Boulle est devenu la pierre angulaire d’une nouvelle mythologie moderne. Quelles sont les origines de cette œuvre singulière, tout à la fois conte philosophique et récit de science-fiction ? Quelles analyses peut-on faire de ce texte et de ses multiples adaptations cinématographiques ?
Pix N’Love
César-ivé Près de Chez Nous…
Au départ était Pierre Boulle, écrivain français à succès à la vie rocambolesque ponctuée de voyages exotiques. Son amour des récits et des destinations atypiques lui vient de sa carrière dans l’armée, où il commencera très tôt, sans même le savoir, à accumuler de la matière pour ses futurs chefs d’oeuvres (rappelons que, non content d’avoir conçu l’un des récits majeurs de la science-fiction, il est également l’écrivain du non moins célèbre “Pont de la Rivière Kwaï”). Mais une carrière et des voyages ne font pas un bon auteur. Et un bon auteur ne fait pas un livre aussi singulier et marquant par hasard.
Et enfin, un chef-d’œuvre de la littérature, francophone rappelons-le, ne se retrouve pas si facilement à Hollywood ! Vous l’aurez compris, tout dans cette épopée est atypique et assez fou, pour ne pas dire flou. C’est pourquoi Nicolas Allard prend le temps de re-parcourir ce chemin, d’une table de travail en Asie coloniale jusqu’aux plus prestigieux tapis rouges d’Hollywood, dans un livre conséquent de plusieurs centaines de pages, très documenté. Attention toutefois, l’auteur explique assez vite qu’il n’est pas là pour écrire une enquête médiatique sur les tenants et aboutissants des droits d’auteurs et autres manœuvres contractuelles qui ont mené ce livre sur les grands écrans, ni d’ailleurs sur les secrets de production de chaque opus. Non, nous sommes ici davantage dans une analyse artistique et thématique de chaque pièce qui constitue aujourd’hui le monument “La Planète des Singes”.

Quelles sont les origines du récit animalier en Europe, comment un militaire fasciné par l’Orient en vient-il à révolutionner la littérature de genre en France, comment l’évolution du monde et de la pensée ont systématiquement influencé les nouveaux opus de la saga cinématographique originale, pourquoi les scénaristes feront le choix de la fuite en avant en nous racontant sans cesse la même histoire, pessimiste qui plus est, de l’humanité et de son avenir sur Terre, qu’est-ce qui a poussé Tim Burton à réaliser un Reboot en 2001, pourquoi ces films au concept finalement assez cheap fonctionnent encore aujourd’hui et semblent nourrir un inconscient collectif finalement assez nihiliste ?
Ce sont ce genre de questions qui trouvent leurs réponses dans La Planète des Singes : du Roman aux Écrans et bien d’autres encore. L’auteur porte également un regard critique sur la nouvelle franchise, soulignant ses grandes qualités mais également ses défauts, notamment sur les thématiques très actuelles qu’elle essaie de porter (maladie mentale, écologie, pandémie, xénophobie…) de manière pas toujours subtile.
Saga au succès mondial et transgénérationnel, La Planète des singes a exercé une influence majeure sur l’industrie hollywoodienne et constitue toujours une source d’inspiration incontournable pour de nombreux artistes. Par ses thématiques intemporelles et universelles, l’histoire née de l’imagination de Pierre Boulle reste d’une actualité brûlante. Dans cet essai documenté et passionnant, Nicolas Allard nous invite à découvrir la fascinante histoire d’un monument de la science-fiction et de la pop culture.
Pix N’Love

Welcome to Gorille-Wood
Je partais avec un bon a priori en ouvrant la brique que nous édite Pix N’love et j’ai été encore plus positive en la refermant. Nicolas Allard réalise une analyse thématique et esthétique de la saga comme nous ne l’avions encore jamais vu. N’hésitant pas à remonter le temps jusqu’aux origines même de la littérature de genre en France (vous pensez à Jules Verne ? Remontez encore un peu le temps et vous verrez), créant des ponts intelligents entre Pierre Boulle et ses collègues écrivains de Science-fiction (L’incontournable Barjavel par exemple), et fouillant en profondeur, ni trop, ni trop peu, la vie et l’œuvre de l’écrivain afin de déceler la source même de sa créativité.
Le livre m’a d’ailleurs agréablement surprise par la quantité de pages consacrées au roman à lui seul (presque un tiers du livre complet) là où je pensais trouver un essai davantage tourné vers le cinéma. Mais rassurez-vous, le grand écran n’est pas en reste puisque Nicolas Allard ausculte précisément chaque nouvelle adaptation de l’œuvre, qu’elle soit cinématographique, télévisuelle ou bien vidéoludique, toujours avec un degré de précision adéquat et une portée politique et sociale sur l’industrie du divertissement. Rappelons que La Planète des Singes a presque systématiquement été utilisée par Hollywood afin de créer des métaphores plus ou moins subtiles des combats et interrogations de chaque époque parmi lesquelles la peur du nucléaire, la lutte des droits pour les Afro-Américains ou encore l’urgence climatique.

Passé ce cap de la saga originale, le livre analyse, toujours très pertinemment, les choix et rebondissements qui ont amené à rebooter par deux fois cette saga, assez mal en point sur sa fin, il faut bien le dire, du pire au meilleur (même si, pour ma part, je garde un attachement au film de Tim Burton). L’épopée de César dans les quatre nouveaux films est alors à son tour décortiquée de façon tout aussi intelligente et pertinente. Un bien bel ouvrage donc, long et fouillé juste ce qu’il faut, parfaitement narré par la plume de Nicolas Allard, qui parvient à nous tenir en haleine tout au long de cette looooongue route que représentent la vie de cette saga culte à travers le temps et l’espace.
Une Édition au Poil
Cerise sur le gâteau, Pix N’Love nous offre une édition à la hauteur de la qualité du récit de La Planète des Singes. Un grand format cartonné au papier bien épais permet de se plonger avec toute la solennité nécessaire dans cette aventure simiesque. Chaque page est agrémentée d’un entête et d’un pied de page soignés, c’est très agréable, et chaque chapitre s’ouvre sur une double page fascinante où César vous défie de continuer votre lecture, vous dévisageant de ses yeux perçants. Les chapitres sont assez courts afin de structurer l’ouvrage de la façon la plus détaillée possible, ce qui permet de ne pas se perdre dans de trop longues analyses ou contextualisations. La lecture se fait réellement de manière hyperfluide et on ne voit pas le temps passer.


L’incroyable coffret collector (en édition limitée), que j’ai eu la chance de recevoir, est somptueux, avec une gaine cartonnée au vernis sélectif, illustrée par Francesco Francavilla en personne. Cette édition contient également un certificat d’authenticité qui rend ce bel objet encore plus précieux. L’éditeur a fait le choix de miser sur des couleurs fortes et frappantes, du rouge, du noir et du blanc, soulignant parfaitement l’aspect particulièrement guerrier des récentes productions hollywoodiennes. Une fois le coffret refermé, c’est un César couleur sang, sévère et déterminé, qui vous observe de ses beaux yeux verts, surplombant une forêt tout aussi sanglante, sorte de memento mori des erreurs que nous sommes en train de commettre envers la nature et le monde animal.

C’est un sans-faute que nous offrent Pix N’Love et Nicolas Allard ! Un long et riche récit, documenté et parfaitement mis en page par un éditeur qui sait ravir nos rétines et nos neurones. Si vous êtes fan de l’un des opus de la saga, ou peut-être même du roman original, vous serez sans l’ombre d’un doute comblé. Vous apprendrez des choses sur la vie et l’œuvre de Pierre Boulle, vous re-découvrirez les grands classiques de la littérature de science-fiction mettant en scène des animaux, vous réfléchirez aux grandes thématiques sociales et politiques que les films ont véhiculé tout au long de leur création et vous comprendrez les choix parfois étranges des différents scénaristes et metteurs en scène s’étant succédé sur cette saga cultissime.




