La Chute d’Arthur

La Terre du Milieu est un monde de mythes et de légendes créé au début du XXème siècle par le désormais célèbre J.R.R. Tolkien, notamment grâce au succès planétaire du Seigneur des Anneaux et du Hobbit. Ces épopées nous ont permis, particulièrement au cinéma, d’entrevoir une petite partie de cet univers plus que foisonnant. Mais au delà de ces œuvres célèbres, l’auteur, qui n’a définitivement pas chômé tout au long de sa vie, a continuellement enrichi son univers à travers de nombreux récits comme le désormais légendaire Silmarillion, ou encore plusieurs poèmes, comme par exemple le Lai de Leithian pour n’en citer qu’un des plus connus. Cet amour de la poésie et du fantastique, il le tient en premier lieu des grands écrits de mythes scandinaves, mais également de grandes sagas héroïques comme Beowulf ou le Niebelungen. Mais une chose que l’on sait moins et qui pourtant semble couler de source, c’est que Tolkien était un grand amateur du mythe arthurien et en particulier de ses réécritures allitératives. Il tentera ainsi tout au long de sa carrière de composer un magnifique poème narrant la fin de vie du roi de Bretagne, œuvre malheureusement inachevée. Pourtant, son fils dévoué, le non moins célèbre Christopher Tolkien, a décidé voici quelques années d’entreprendre un travail de publication de ce “work in progress” en l’entourant d’un travail éditorial conséquent. Traduit et paru chez Christian Bourgois Editeur voilà quelques années, il revient aujourd’hui dans une édition pratique et compacte chez Pocket.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Dans un magnifique poème de mille vers, J.R.R Tolkien propose une version sombre de l’histoire du roi Arthur, roi guérrier et conquérant : à la fidélité de Gauvain répond la trahison de Mordret, envouté par une Guenièvre énigmatique, elle-même objet de passion d’un Lancelot tourmenté.

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Lors Arthur Tout en Armes, Vers l’Est se Mit en Route

La Chute d’Arthur est un long poème épique de J.R.R. Tolkien qui se découpe en cinq parties, où chacune retrace la guerre d’Arthur contre les rois de l’est et la trahison de Mordret dans le premier texte, puis la confrontation d’Arthur et de Guenièvre dans le second, se poursuit par un flashback axé sur Lancelot et Guenièvre pour le troisième texte, raconte la confrontation d’Arthur et de Mordret dans le quatrième, et s’achève par le cinquième texte inachevé abordant les tourments intérieurs du souverain (ainsi que son trépas, mais jamais écrit).

Et, en bonus de cette publication, parmi plusieurs appendices et analyses de texte accompagnant l’œuvre, trois textes de Christopher Tolkien sortent du lot : la recherche et l’analyse des influences de son père lors de la rédaction du poème, une exégèse mettant en avant les liens possibles entre le poème arthurien et le Silmarillion, ainsi qu’un petit historique de l’évolution du poème au fil des années basé sur les notes de l’auteur.

Christopher Tolkien éclaire ensuite ce texte, qui est longtemps resté un mystère, en montrant comment il dialogue avec les versions médiévales anglaises et françaises de la légende arthurienne, mais aussi avec le monde du Silmarillion.

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Devant Eux l’Ennemi, Derrière Eux les Flammes

Le talent de conteur de Tolkien n’est plus à prouver, mais il le démontre pourtant une fois de plus avec La Chute d’Arthur, dont la version bilingue publiée ici est une œuvre éminemment esthétique et passionnante. Mais avant de lire le poème en lui-même, je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger dans les trois textes rédigés par Christopher Tolkien. Ils permettent évidemment d’en savoir un peu plus sur les choix de son père concernant cette œuvre complexe et foisonnante, mais aussi et surtout de pouvoir l’apprécier à sa juste valeur, pour peu que, comme moi, vous ne soyez pas une experte en littérature ancienne arthurienne. Christopher nous explique de manière précise et didactique en quoi l’œuvre de son père relève de choix artistiques et narratifs sans cesse au service de l’impact émotionnel du texte.

Tolkien est avant tout connu pour être un maître en la matière lorsqu’il s’agit de cohérence d’univers et de qualité d’intrigue, et il le démontre parfaitement dans l’élaboration longue et réfléchie du choix de ses sources et des coupes qu’il a effectuées en leur sein (sans parler des “inventions” ou influences extérieures dont il a usé). Afin de s’orienter au mieux dans la somme littéraire arthurienne, Tolkien se serait basé sur trois références majeures : L’Historia Regum Britanniæ de Geoffroy de Monmouth (XXIIe siècle), LE texte fondateur du mythe arthurien, Le Morte d’Arthur de Thomas Malory (XVe siècle) considéré comme la première œuvre “moderne” traitant du roi de Bretagne, et enfin Le Morte Arthure “allitératif”, un poème du moyen-âge étant lui-même la source d’inspiration de Malory.

Tolkien va y puiser ce qui lui semble être le meilleur de chacun et délaisser ce qui lui semble être non pertinent, parfois même il s’inspirera de ses propres créations (notamment elfiques) ou inversement. Il fait ainsi le choix d’amoindrir les longues descriptions de guerres et de batailles de Monmouth pour mieux peupler son premier chant de belles descriptions du monde hostile et hivernal auquel fait face le roi durant sa campagne militaire, se laissant porter par les “rochers en ruines” ou “croassent les corbeaux” et troquant les “guerriers sauvages de l’est” contre des “ennemis fantômes aux voix toutes féroces”, peut-être moins épiques que les généraux saxons mais bien plus annonciateurs de l’arrivée de messire Caradoc et de son terrible message qui sera la clef de toute la suite de l’histoire.

Toujours dans un élan narratif plus limpide que ses prédécesseurs, Tolkien nous introduit Mordret, ainsi que son rôle de traître, dès les premiers vers du premier chant, lorsque ce dernier encourage “avec malice” Arthur à partir se battre pendant qu’il restera au côté de Guenièvre pour mieux la conquérir. Dans les anciennes versions du mythe, Monmouth de son côté ne consacrait qu’une petite ligne au malicieux chevalier (où il stipule que Arthur lui confie le royaume sans entrer à aucun moment plus en détail dans la personnalité du traître) et dans le Morte Arthure allitératif, Mordret supplie le roi de l’emmener en campagne, gommant alors toute forme de cohérence pour la suite du récit. On constate encore une fois comment Tolkien s’émancipe de ses mentors pour livrer un texte de qualité et éminemment cohérent.

Nous apprenons également les raisons qui ont poussés l’auteur à mettre bien plus en avant Lancelot que ses prédécesseurs anglo-saxons, ces derniers n’étant visiblement pas très intéressés par un “héros courtois à la française” (là où le frenchie Chrétien de Troyes mettra justement très en avant le chevalier errant et s’attardera sur sa relation adultère avec la reine Guenièvre, d’ailleurs souvent associée elle-même à la relation de Mordret avec cette dernière dans la tradition française, notamment dans le roman La Mort Artu). Tolkien appréciait le chevalier du lac justement pour son côté modeste, “aux grandes qualités d’esprit et de cœur” (qui n’est pas sans rappeler un certain peuple aux pieds poilus de la Terre du Milieu) là où les anglais du passé cherchaient en lui un combattant héroïque et épique sans jamais toutefois le trouver réellement, l’abandonnant bien souvent à quelques faits d’armes sans une once de psychologie dans leurs écrits.

Enfin, que dire sur le travail poussé qu’a réalisé Tolkien sur la reine Guenièvre ! Ni dans le Morte d’Arthur de Malory, ni dans l’ancien poème allitératif, il n’est fait mention des désirs et pensées de la reine. Celle qui pourtant se retrouvera sur un bûcher en flamme au paroxysme du texte n’est jamais approfondie en tant qu’être humain, mais simplement posée là en tant que symbole et élément de rebondissement narratif. Il en est tout autre chez Tolkien, qui développe son amour et sa fascination pour Lancelot, et réciproquement, ce dernier la trouvant “autre”, et appréciant “sa nature rangée”. De ses liaisons adultères, Tolkien la place en actrice et non en élément passif, et développe les raisons qui la pousse à se rapprocher de ses amants.

Bien qu’incomplet, le poème, présenté ici dans une forme achevée, mais aussi dans son évolution, marquera le lecteur par sa force, sa dimension tragique, et les liens qu’il noue avec l’univers inventé par Tolkien.

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Vers des Îles Magiques, par Delà Lieues de Mer

Mais ce qui charmera peut-être encore davantage les amoureux de l’auteur anglais, c’est bien les connexions qu’il est possible d’établir entre La Chute d’Arthur et le Silmarillion. Ainsi, dans cet appendice par exemple, Christopher se passionne pour l’île d’Avalon, son origine légendaire, et ce qui a tant plu à son père dans cet endroit. Il a ainsi mis à jour dans les notes de ce dernier (concernant la fin du chant V, la partie jamais écrite de La Chute d’Arthur) une mention d’Ælfwine d’Angleterre comme source d’inspiration pour le voyage posthume du roi de Bretagne vers l’île en question.

Ælfwine, marin anglais ayant côtoyé le peuple elfe, fût l’un des plus anciens personnages utilisés par Tolkien lors des premières ébauches de la terre du milieu. La Chute d’Arthur aurait pu même éventuellement être calquée “géographiquement” sur la Terre du Milieu puisque certaines notes attestent du choix de Lyonesse comme point de départ d’Arthur pour son dernier voyage imaginé par l’auteur, Lyonesse étant une cité mythique des légendes arthuriennes réimplantée en territoire elfe par Tolkien et mentionnée à plusieurs reprises dans les plus anciens textes à l’origine du Silmarillion. Christopher aurait-il alors découvert la source d’inspiration principale de son père en ce qui concerne ce fameux “voyage” des elfes vers Valinor ?

Un voyage par la mer vers un “au-delà”, qui serait alors très inspiré d’Arthur voguant vers Avalon. Surtout que dans les deux cas, Tolkien met particulièrement en avant cette idée d’île située dans un “ouest lointain”, concept qui semblait définitivement le fasciner. Peut-être plus flagrant, il semble que l’écrivain mentionne Avalon dans plusieurs vieilles versions de textes du Silmarillion, notamment en ce qui concerne la “Chute de Numenor” où il reprend ce concept apocalyptique d’île engloutie façon Atlantide et que les contes arthuriens associent souvent à Lyonesse justement. Avalon deviendra par la suite Tol Eressëa dans ses notes, île aujourd’hui bien plus connue des aficionados du créateur de la Terre du Milieu.

Plusieurs autres correspondances sont faites par Christopher tout au long de son analyse, comme par exemple des liens thématiques entre la relation Lancelot / Guenièvre (ainsi que le destin du chevalier après la mort d’Arthur) et le Eärendil du Silmarillion, où nous retrouvons dans les deux cas un héros affrontant les flots à la recherche d’une aide providentielle. Mais je vous laisse découvrir cela et encore bien d’autres choses passionnantes par vous-même dans le livre.

Pour conclure…

C’est un superbe texte qui s’offre à nous grâce à cette édition française, qui plus est accompagnée de tout le travail de Christopher Tolkien sur l’œuvre de son père. Que ce soit la mise en avant du boulot colossal de réinterprétation des textes anciens arthuriens, ou les connexions et inspirations possibles pour son œuvre somme Le Silmarillion, c’est une facette fascinante de J.R.R. Tolkien que nous fait entrevoir La Chute d’Arthur.

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