Keeper

Malgré une certaine surproduction générale, l’industrie du jeu vidéo arrive décidément toujours à nous surprendre à un moment donné avec de petites pépites sorties de nulle part, qu’elles soient exceptionnelles par leur gameplay, par leur ambiance, par leur poésie, ou par leur histoire. Parfois même tout cela en même temps, comme c’est le cas pour Keeper, dont je vais vous parler aujourd’hui.

Ce test a été réalisé sur une version Xbox Serie X fournie par l’Éditeur.

Merveilles Studio

Le studio américain derrière Keeper, Double Fine Productions, a été créé en 2000 par Tim Schafer, vétéran de l’industrie, ainsi que par quelques anciens créateurs des studios LucasArts. Leur credo est de créer des jeux de haute qualité en privilégiant l’originalité, l’histoire, les personnages et le divertissement. Tout ce qui doit faire un bon jeu en somme. Certains de leurs titres ont déjà rayonné sur le marché, comme Psychonauts, le remaster de Full Throttle ou celui de Day of the Tentacles, mais également Brütal Legend, un hack and slash inspiré par la passion du heavy metal qu’a Tim Schafer où de nombreuses célébrités comme Ozzy Osbourne, Lemmy Kilmister ou encore Jack Black ont prêtés leur voix à des personnages. Après 20 ans en tant que studio indépendant, Double Fine Productions fait maintenant partie des Xbox Games Studios, et c’est sous cette bannière qu’ils ont concocté Keeper, pour notre plus grand plaisir.

Phare Phare Away

Derrière son aspect original et innovant, Keeper se base pourtant sur une histoire bien banaleUn drôle d’oiseau vert voit son monde se faire anéantir peu à peu par une vague d’ombre qui semble ne pas lui vouloir que du bien. Au détour d’une fuite, il se retrouve à faire équipe avec un phare qui semble avoir pris vie grâce aux robustes racines l’ayant infiltré au fil des années.

C’est donc un bien drôle de duo qui commence alors à cheminer dans ce monde fantasmagorique où se côtoient des Divinités de la nature, des villages de robots steampunks, des roches vivantes, ou même encore d’anciennes civilisations mystérieuses. Fort heureusement, le keeper (le phare), malgré son état plus que vétuste, est toujours capable de projeter son faisceau lumineux salvateur afin de faire fuire l’obscurité lorsqu’elle devient trop menaçante. C’est donc parti ! Il est temps de trouver un moyen de redonner au monde sa beauté d’antan.

Keep Walking

Il y a un véritable paradoxe qui s’opère lorsque l’on chemine pour la première fois dans Keeper, c’est qu’il s’agit d’un jeu à la fois surprenant et original, tout en n’étant finalement original sur aucun point. La boucle de gameplay est en effet simplissime et même déjà vue : nous avançons dans un monde et croisons ponctuellement une “obscurité” qui nous bloque le passage. Nous devons alors éclairer cette dernière de notre lumière afin qu’elle parte et nous libère ainsi le chemin. Cela s’accompagne d’énigmes diverses dispersées tout au long de notre périple : mécanismes à activer, portes à ouvrir, donjons à parcourir, personnes à aider…

Afin d’y parvenir, nous disposons de nos deux protagonistes, Keeper, le phare, qui s’occupe de marcher, d’éclairer, et parfois de briser des obstacles, et puis Brindille, l’oiseau vert ayant fait son nid sur la tête de sa tourelle, lui capable d’actionner les mécanismes et de transporter des objets. Nous utiliserons alors tantôt les capacités de l’un, tantôt les capacités de l’autre, tantôt les deux combinés. Et c’est à peu près tout. Mais alors, qu’est-ce qui rend ce jeu aussi attachant et nous donne cette impression d’une bouffée d’air frais ?

Eh bien, tout repose dans la mise en scène ! Keeper est en effet un jeu qui opère un véritable travail d’orfèvre sur la façon de raconter son histoire et de diversifier les visuels et les environnements. Ainsi, tout au long du jeu, nous ne touchons jamais nous-même à la caméra mais nous laissons bercer par les (très) nombreux changements d’angles de vue que le jeu choisit pour nous afin de mieux nous dévoiler ses magnifiques environnements.

C’en est un peu déstabilisant au début, car nous avons l’habitude de sans cesse réajuster notre vision grâce au stick droit de la manette sur tous les autres jeux, mais ici le stick droit sert à orienter notre lumière (et le stick gauche à nous déplacer, plus classique en ce qui le concerne), ce qui devient finalement assez vite une façon facile et instinctive de parcourir le jeu. On prend alors vite le pli de sans cesse balayer le paysage de notre faisceau tout en cheminant à l’intérieur et c’est ainsi que le jeu s’attend à ce que nous le découvrions.

Cette mise en scène s’accompagne de superbes cinématiques, qui ressemblent d’ailleurs à s’y méprendre à un véritable film d’animation, tant dans ses modélisations que dans sa direction artistique. Encore plus fort, de par ce choix programmé de cadrages, la transition entre les cinématiques et les phases de gameplay est tout bonnement invisible et on a réellement l’impression de déplacer un personnage de dessin animé, un peu comme si nous étions un animateur de chez Pixar en train de réaliser ses scènes. On en oublie même parfois qu’il s’agit d’un jeu vidéo, et on en serait presque à avoir envie de manger son pop-corn en s’observant jouer nous-même tant toute cette réalisation “participative” est belle, fluide, et poétique

Quand la Ligne Éclaire

Graphiquement, Keeper est ce que l’on appelle dans le milieu une petite claque visuelle. Non pas tant par la qualité de ses graphismes que par l’aspect 2D/3D qu’ils ont su donner au jeu. À grands coups de brush brossés, donnant énormément de relief et de texture aux paysages, on retrouve cette nouvelle mode du cinéma d’animation numérique qui consiste à donner l’impression qu’un tableau peint prend vie devant nos yeux (cela rappelle de très belles propositions récentes du cinéma comme Flow des studio Dream Well, ou bien TMNT Mutant Mayhem des studios Nickelodeon par exemple).

Surtout qu’ici, tout baigne dans un univers extrêmement inspiré des illustrations pour enfants, ce qui enchante encore plus nos pupilles. Toutes ces représentations de phares, de falaises, d’oiseaux marins, de rouages en tout genre côtoyant de superbes paysages naturels chassés par les vents, et de couleurs vives ont fortement évoqué en moi les mondes fantastiques et oniriques de grand(e)s illustrateur/ices jeunesse comme Rebecca Dautremer pour son talent à peindre des aquarelles poétiques et loufoques, ainsi que Benjamin Lacombe dans sa représentation de paysages fantasmagoriques riches et fournis. Vous l’aurez compris, Keeper est presque plus qu’un jeu (ou en tout cas une proposition alternative), c’est avant tout une œuvre artistique très prononcée s’inspirant fortement du monde de l’illustration.

On parcourt ainsi de nombreux biomes s’enchaînant dans une fluidité folle, possédant chacun leurs couleurs, leurs nuances, et leurs tonalités, le tout toujours dans des couleurs vives et prononcées, aux aspects expressionnistes, voire fauvistes. Le contraste y trouve évidemment une place prépondérante, essentiellement par le gameplay qui consiste à éclairer certaines zones du décor à l’aide de notre phare, et c’est donc tout naturellement que les paysages ont été pensés avec beaucoup de relief.

Cela permet aussi au studio de proposer un cheminement qui n’est pas monotone, et qui consiste à monter, descendre, serpenter, zigzaguer, escalader, s’engouffrer, s’extirper, marcher en équilibre, gambader dans de grandes étendues, sillonner sur de petits sentiers, papillonner dans des dédales, avancer dans de l’eau, se faufiler dans des passages étroits, etc, etc. Toute cette dimension artistique (mise en scène, cadrages, contrastes, reliefs, habitants, architectures, topologie…) permet ainsi à Keeper, un jeu simplissime dans sa boucle de gameplay, de rester attractif sur de longues sessions, et ce jusqu’au bout de son histoire.

Pour conclure…

Keeper est un jeu atypique, non pas tant par son gameplay (qui lui est assez classique) mais bien par sa proposition artistique. S’inspirant fortement des univers et des techniques de l’illustration jeunesse, et travaillant sa mise en scène de manière poussée et réfléchie, il se présente davantage comme un film d’animation à couper le souffle où l’on se déplace à notre rythme plutôt qu’à un véritable jeu vidéo au sens interactif du terme. Il n’en reste pas moins prenant et nous demande d’être sans cesse actif sur notre manette, nous poussant à vouloir toujours un peu plus avancer afin de découvrir les nombreuses surprises oniriques et poétiques qu’il nous réserve.

La  note  de la  rédaction

4/5

Les notes de la rédaction

Les points positifs

Un univers magnifique

Une mise en scène intelligente

Une histoire touchante

Un gameplay simple mais efficace

Les points négatifs

Un peu trop contemplatif par moments

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