J.R.R Tolkien, Auteur du Siècle

On ne présente plus l’immense J.R.R Tolkien, l’homme qui a redéfini la littérature fantastique de son époque. Ses deux immenses succès que sont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux sont encore éminemment estimés aujourd’hui, en témoignent les productions audiovisuelles récentes, qu’elles soient cinématographiques ou vidéoludiques. Quelle magie opère chez nous pour que ces récits extraordinaires, pourtant vieux de presque un siècle, nous fascinent autant ? C’est à cette question que tente de répondre l’essayiste T.A Shippey qui a décidé d’enfiler ses plus belles bottes de marche afin de partir à la découverte du vaste et complexe univers de J.R.R Tolkien, qu’il n’a pas peur de qualifier d’Auteur du Siècle.

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Comment créer une mythologie ? Concevoir une langue ? Pourquoi les Hobbits semblent-ils si proches de nous, et Le Seigneur des Anneaux, publié il y a soixante ans, est-il si actuel ? Si J.R.R Tolkien est désormais considéré comme l’auteur le plus influent du siècle, n’est-ce pas parce que sa Fantasy parvient, mieux que d’autres genres, à parler au lecteur moderne de son monde et de lui-même ?

Bragelonne

Le Seigneur des Idiomes

À travers 6 chapitres thématiques (et quelques textes supplémentaires), l’universitaire T.A Shippey, passionné de l’auteur depuis très longtemps, explore le rapport de Tolkien au monde qu’il a connu de son vivant. Il va chercher tout le long de cet essai conséquent à décortiquer les grands axes thématiques, historiques et narratifs qui font des récits de la Terre du Milieu de véritables mythes du XXème siècle. Parlent-ils, comme beaucoup aiment à le penser, de conflits ayant vraiment existé, ou bien abordent-ils plutôt un mal universel issu des grandes épopées imaginées par l’humanité au fil des millénaires ? Et si c’était, au final, un peu des deux ?

T.A Shippey, éminent spécialiste anglais de l’auteur, présente tout l’oeuvre de J.R.R Tolkien, depuis le Hobbit jusqu’au Seigneur des Anneaux, en passant par Le Silmarillion, mais aussi les contes (dont Feuille, de Niggle) ainsi que les essais sur la littérature, avec un souci constant de pédagogie, mettant à la portée des profanes comme des amateurs de Tolkien les problématiques les plus complexes liées à la création d’un monde qui a marqué l’histoire de la littérature.

Bragelonne

La Langue du Milieu

J.R.R Tolkien Auteur du Siècle n’est pas un titre choisi au hasard par l’essayiste T.A Shippey. Il fait référence au titre honorifique délivré non pas à Tolkien mais à un autre grand homme de son temps, le “philosophe du siècle” Bertrand Russell qui, tout au long de sa vie, tenta de trouver des réponses morales aux grandes interrogations de la psyché humaine du XXème siècle. Ayant, comme Tolkien, été témoin de l’horreur indescriptible des tranchées de 14-18 (l’écrivain ayant participé à la bataille de la Somme et le philosophe ayant été emprisonné pour son opposition au conflit), Bertrand Russel choisira la voie de la sagesse pacifiste et construira toute sa carrière une pensée tournée vers la recherche de sérénité, de pardon et d’un nouveau socle moral à apporter à l’humanité.

C’est ainsi que plusieurs auteurs et autrices adeptes de son discours (c’est le cas de Tolkien) tenteront de leur côté de rechercher plutôt les raisons qui poussent les hommes à s’entretuer, et qui, une fois bloqués devant l’impasse morale et psychologique de la complexité humaine, se tourneront alors vers la fiction, l’imaginaire, et la mythologie afin de mieux en explorer les grandes leçons. Parmi les plus célèbres aujourd’hui, l’essayiste cite George Orwell (et sa Ferme des Animaux par exemple) ou encore Ursula le Guin (qui a, par exemple, inventé une civilisation qui repose sur la torture d’un enfant “idiot”, tout un programme), qui ont tous deux compris que quand il s’agissait de mieux comprendre le mal, il fallait sans aucun doute en inventer un de toutes pièces, et ce afin de mieux le contrôler dans le récit.

Et c’est évidemment ce que fera J.R.R Tolkien avec brio dans l’univers qu’il décidera de créer. C’est sur ce postulat que T.A Shippey débute son ouvrage, guidé par ce vieux proverbe anglo-saxon : “Tous ceux qui hurlent veulent être entendus !” Il s’agit là d’une approche qui lui tient particulièrement à cœur car, outre le sens moraliste de son œuvre, Tolkien, on le sait tous, était avant tout guidé par son amour des langues. Philologue émérite, l’auteur britannique se sera battu toute sa vie pour que “l’amour des langues” reste au programme de sa chaire universitaire et ce tout au long de sa carrière. T.A Shippey, qui, fun fact, accède à cette même chaire de langue et littérature médiévale en 1979, se donne alors pour mission de poursuivre le travail de son illustre prédécesseur.

Vous l’aurez compris, l’essayiste de cet ouvrage n’est donc pas neutre et marche depuis de nombreuses années dans les pas de l’Auteur du Siècle dont il partage énormément de valeurs philologiques. C’est ainsi qu’il consacre une bonne partie du livre à parler de cet aspect très important de Tolkien, son goût pour la linguistique qui sera sans doute le déclencheur de sa création avant tout autre chose, l’écrivain ayant d’abord inventé les langues, la culture et les coutumes de son univers bien des années avant d’y développer des histoires (ce sont les textes, notes et poèmes que l’on peut lire aujourd’hui dans le Silmarillion ou les douze volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu). Tolkien donnait un sens, mais surtout un véritable pouvoir, à la langue dans son univers.

Shippey donne comme exemple le “Noir Parler” de Sauron et des orques qui est tout bonnement repoussant et qui fait par exemple un effet boeuf lorsqu’il est utilisé par Gandalf lors du Conseil d’Elrond. Nombre de langues inventées seront utilisées telles quelles par Tolkien dans ses récits, et ce dernier, persuadé de leur “beauté intrinsèque”, décidera de ne pas les traduire pour le lecteur, ces tirades devenant alors des moments de poésie mystérieux et envoûtants. Après l’aspect moraliste, puis philologique de l’auteur, T.A Shippey se penche sur ce qui représente sans doute le terreau fertile duquel sont nées ses plus belles idées : la mythologie. Tolkien est aujourd’hui considéré, à juste titre, comme l’un des grands écrivains ayant compulsé et offert au public une mythologie qui était enfuie et éparpillée par les siècles.

À l’instar des frères Grimm en Allemagne ou de Nikolai Grundtvig au Danemark, Tolkien a entreprit, à une époque où cela n’existait pas encore en Angleterre, de cartographier, trier, et organiser les grands mythes de l’île d’Albion afin d’en tirer un tout cohérent et ainsi “créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées” qu’il pourrait alors offrir à son pays. Ainsi, si on lui avait demandé comment il s’y était pris pour “avoir ouvert un nouveau continent d’espace imaginaire pour des millions de lecteurs, et des centaines d’auteurs”, T.A Shippey suppose dans son ouvrage qu’il aurait répondu qu’il aurait s’agit plutôt d’un “vieux continent qu’il se se serait contenté de redécouvrir”. Cette partie de l’essai est sans doute l’une des plus passionnantes et T.A Shippey la décortique de manière très complète.

Dans la continuité de cette partie, l’essayiste aborde un autre point essentiel de l’auteur, sa foi religieuse. “Nul n’ignore que le Seigneur des Anneaux a été écrit par un chrétien dévot et pratiquant, et a été vu par beaucoup comme une œuvre profondément religieuse”, cette sentence va pourtant être fortement remise en question par T.A Shippey au sein de l’ouvrage. Selon lui, Le Seigneur des Anneaux, inspiré de la mythologie, peut être lui-même considéré comme un mythe, “dans le sens d’une œuvre de méditation, réconciliant ce qui semble être incompatible : païen et chrétien, évasion et réalité, victoire immédiate et défaite durable, défaite durable et victoire ultime”. On glisse alors dans une partie de l’ouvrage où il est question de philosophie pour notre plus grand plaisir.

De plus, l’auteur explore une autre facette du mythe tolkien particulièrement intéressant, à savoir l’incarnation du Mal. Ainsi, chez l’universitaire britannique, le mal n’est pas un concept immatériel mais plutôt une image ambigüe nommée le “wraith” (le spectre) que Tolkien aimait pour son ancienneté. Au cœur de cette entité antédiluvienne, nous retrouvons l’Anneau qui incarne tantôt un mal stable et contrôlé, tantôt une certaine forme d’hérésie. Sans doute un moyen pour l’écrivain de raconter à la fois le mal du passé, celui qui parcourt les grands récits de l’humanité, mais également le mal moderne, celui qu’il a lui-même eu la malchance de côtoyer sur le champ de bataille. Il fallait à Tolkien un coupable, un totem vers lequel reporter ses interrogations, mais surtout un objet concret que l’on pourrait détruire une bonne fois pour toute, de façon plus terre à terre que dans la religion.

Pour ce faire, il fera évoluer l’Anneau à plusieurs occasions. L’un des exemple que donne T.A Shippey dans le livre est particulièrement pertinent à mon sens : Dans la première version du Hobbit, l’Anneau n’est qu’un simple objet de convoitise (il n’était d’ailleurs à cette époque aucunement question d’un Anneau “unique”) et on s’étonnera d’entendre le pauvre Gollum se contenter d’avoir perdu et d’indiquer son chemin au Hobbit sans même se morfondre à la fin du concours de devinettes. À partir de la deuxième édition, Tolkien change la donne et prête à Gollum ces derniers mots : “Voleur ! On le hait à jamais !”, ce qui annonce alors beaucoup plus que Gollum est anéanti d’avoir perdu une chose à laquelle il est attaché (voire addict).

Il conservera alors les deux versions, la première devenant ce que Bilbo décide de raconter à la troupe des nains, omettant volontairement la détresse de la créature et donc l’emprise qu’exerçait visiblement l’objet sur elle, et la seconde version devenant ce qu’il s’est réellement passé. Encore plus tard, dans Le Seigneur des Anneaux cette fois, l’Anneau attrapera une volonté propre qui, selon les dires de Gandalf lorsqu’il parle de ses anciens propriétaires, affirme qu’ils “ne l’abandonnent pas mais que c’est l’Anneau qui décide de les quitter”. Le mage expliquera également que l’Anneau est une véritable puissance létale, y compris pour ses porteurs, qui finira par les “dévorer”, les “posséder”. Pour au final aborder le plus important, le fait que ce “mal absolu” peut être détruit (dans la Montagne du Destin).

Voici donc un (petit) aperçu des sujets passionnant que T.A Shippey aborde, explique et défend dans son ouvrage tout aussi passionnant. Pendant plus de 500 pages, l’essayiste explore l’univers intérieur de Tolkien sous de nombreux aspects et les met au jour pour mieux les confronter au monde réel, celui qu’à côtoyer l’écrivain en son temps, mais également le nôtre, tenant ainsi d’expliquer pourquoi une série de livres de presque un siècle sont encore aussi populaires et pertinents au XXIème siècle. Vous apprendrez par exemple qu’à la sortie de ses œuvres, Tolkien fût éminemment critiqué et incompris.

Vous découvrirez pourquoi les Hobbits, pourtant présentés sous des aspects rustiques et ruraux, sont en réalité les créatures incarnant la modernité dans la Terre du Milieu, et quel lien peut-on faire entre le peuple aux pieds poilus et les Garennes de Watership Down de Richard Adams, mais également pourquoi, malgré le fait qu’il ait créé l’un des univers les plus denses et les plus vastes de l’imaginaire moderne, Tolkien se voyait avant tout comme un miniaturiste ayant perdu le contrôle de son œuvre.

Une analyse passionnante que mène une fois de plus T.A Shippey en s’appuyant sur le poème “Feuille, de Niggle” où Tolkien raconte l’histoire d’un peintre désirant peindre le plus bel arbre du monde en s’y prenant feuille par feuille, chacune dans ses moindres détails, ou encore, par exemple, pourquoi T.A Shippey considère, avec d’autres, que l’œuvre de Tolkien est un monument de modernisme et l’une des œuvres majeures de la littérature anglaise qui peut être comparée sur bien des points au Ulysse de James Joyce.

Pour conclure…

C’est un véritable condensé de passion, de connaissance, de réflexion, et de recherche que nous offre l’essayiste universitaire T.A Shippey. Ayant côtoyé Tolkien au plus près que lui permettait son jeune âge, ce philologue engagé marche depuis de nombreuses années dans les pas du grand écrivain et tente de poursuivre son cursus dans la même université que lui. Il écrit ici un essai extrêmement complet sur sa création majeure qu’est la Terre du Milieu (mais pas que !) et parvient avec brio à expliquer pourquoi il s’agit d’une œuvre moderne, engagée et révolutionnaire malgré des aspects mythologiques et moralistes qui la renvoie parfois dans le passé. J.R.R Tolkien : Écrivain du Siècle, ce sont 500 pages d’érudition et d’argumentation dédiées à un créateur d’univers comme le monde en aura définitivement connu peu.

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