Ce qui est intéressant dans les spin-offs, c’est qu’ils permettent au lecteurs d’appréhender des événements passés sous silence dans la trame principale de leur série préférée. Quand en prime cette parenthèse se décline en mini-série, son rythme soutenu fait qu’il est impossible de décrocher. Avec Bungô Stray Dogs : Dazai, Chûya, 15 ans tome 2, sorti en librairie le 12 décembre 2025, nous sommes donc arrivés à la moitié de l’évocation du passé commun de Dazai et Chûya futurs duo connu sous le patronyme des «jumeaux de l’ombre». Mais visiblement le chemin risque d’être encore long avant d’en arriver à l’entente cordiale…
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Double Team
Ville de Yokohama, sept années avant le conflit opposant les Détectives armés à la Mafia portuaire.
Ôgai Mori, le patron de la mafia, ordonne à Osamu Dazai, âgé de 15 ans, de mener des recherches sur une mystérieuse entité nommée «Arahabaki». De plus, il lui intime également l’ordre de former un duo avec un autre adolescent de son âge, le roi de l’organisation des «Agneaux», un certain Chûya Nakahara…
Découvrez l’histoire de la rencontre entre Dazai et Chûya, et le début des aventures de ceux que l’on nommera plus tard les «Jumeaux de l’ombre»
Ototo

L’intrigue de Bungô Stray Dogs : Dazai, Chûya, 15 ans s’ouvre sur une vengeance, celle de Chûya Nakahara, adolescent impétueux doté d’un pouvoir de manipulation de la gravité et qui règne en protecteur absolu sur les « Agneaux ». Alors qu’il s’apprête à châtier un cadre de la Mafia Portuaire pour avoir bafoué les frontières de son territoire, une révélation suspend son geste : l’incursion ennemie ne serait qu’une réaction désespérée face à l’éveil d’une entité mythique, le dieu des fléaux, Arahabaki. Pendant ce temps, au sommet de la hiérarchie mafieuse, l’heure est à l’instabilité. Ôgai Mori, nouveau parrain de la mafia portuaire, déplore les revers qui frappent son organisation. Face à lui, le jeune Osamu Dazai oppose une indifférence glaciale.

Dévoré par un ennui existentiel sans fond, l’adolescent ne semble habité que par une seule quête : l’obtention d’un décès rapide et indolore. Si Mori tolère l’insolence de ce « gamin encombrant », c’est que Dazai est le dépositaire d’un secret brûlant : il est l’unique témoin du parricide commis par Mori sur l’ancien boss pour s’emparer du trône, ainsi que le seul garant de son mensonge concernant sa nomination à la tête de l’organisation. Le passé ne reste cependant pas enterré. Le spectre du défunt leader paraît hanter la ville du Mortier, ses apparitions coïncidant étrangement avec les ravages d’Arahabaki. Contraint de stabiliser son pouvoir, Mori charge Dazai de mener l’enquête.

C’est au cœur de ce champ de ruines que le destin d’Osamu percute celui de Chûya. Leur rencontre, qui se mue immédiatement en violente bataille, se solde par la capture du leader des Agneaux. Traîné devant Mori, Chûya se voit proposer un marché qu’il ne peut refuser : la vie de ses camarades pris en otage contre une alliance de circonstance avec Dazai. Désormais forcés de collaborer pour débusquer l’ombre qui tire les ficelles du mystère Arahabaki, les deux adolescents entament une relation électrique, où le génie manipulateur de Dazai n’a d’égal que son talent pour pousser Chûya dans ses derniers retranchements.
Une session en Enfer
Ôgai Mori, le boss de la mafia portuaire, ordonne à Dazai et Chûya d’enquêter sur une mystérieuse rumeur concernant la résurrection de l’ancien grand patron. Les premières informations sur «Arahabaki» mènent Dazai vers un des cadres de la mafia, Randô…
D’où vient la puissance terrifiante d’Arahabaki ? Qui se cache derrière cette affaire ?C’est le mystère que va essayer de percer le duo le plus improbable de Yokohama.
Ototo

Désormais liés à Dazai par la prise en otage de certains membres des Agneaux dans le tome 1 de Bungô Stray Dogs : Dazai, Chûya, 15 ans, chûya est entrainé par son co-équipier temporaire afin d’interroger l’unique survivant de l’une des attaques atrribuées au dieu des fléaux. Cependant, une fois arrivés sur place, le duo s’aperçoit qu’il a été devancé par des soldats du SSG, ancien groupe militaire passé dans la clandestinité et qui se vend désormais au plus offrant. Ennemis naturels de la mafia portuaire, le groupe armé a pour projet de déstabiliser encore plus l’organisation en utilisant Arahabaki et son pouvoir pour priver la pègre de ses principaux leaders.

C’est d’ailleurs Randô que le groupe armé visait avant l’intervention des deux adolescents, l’éternel frigorifié n’ayant accédé à une place importante que depuis la prise de pouvoir de Mori. Une fois les adversaires réduits au silence, les deux enquêteurs vont enfin pouvoir entendre la version des faits de Randô concernant l’explosion mortelle dont il a réchappé. Son récit, bien que confirmant la nature divine d’Arahabaki, permet à Dazai de comprendre qui se cache derrière la créature mystique et son mode opératoire. Toutefois, il refuse catégoriquement d’en dire plus, y compris à son nouveau partenaire…

L’éveil du Double Noir
Ce qui est absolument passionnant avec Bungô Stray Dogs, c’est cette audace narrative où chaque manipulateur de pouvoir est calqué sur un écrivain célèbre, qu’il soit japonais, américain ou européen. Partant de ce constat, je me demandais avec curiosité quel auteur avait pu servir de modèle au personnage de Randô, cet homme capable de générer des dimensions parallèles pour se protéger et dont le corps semble saisi par un froid éternel. Après une recherche approfondie, le voile se lève : il s’agit d’Arthur Rimbaud, poète maudit et figure titulaire de la littérature française. Je suis une nouvelle fois bluffée par l’érudition de Kafka Asagiri, qui a eu la finesse de confronter Randô à Chûya Nakahara. Dans la réalité, ce dernier est un poète souvent qualifié de « Rimbaud japonais », ayant lui-même traduit une grande partie des poèmes et de la correspondance de son homologue français.

Ce jeu de miroir historique et littéraire est un pur délice pour le lecteur. Par ailleurs, je dois avouer que je suis assez étonnée par la réaction des membres des Agneaux lorsqu’ils apprennent que Chûya collabore avec la mafia. C’est d’autant plus frappant qu’il n’accepte ce marché que pour garantir la survie de ses camarades pris en otage. Il semblerait, avec une certaine amertume, que cette organisation d’enfants se serve de son « Roi » uniquement pour son pouvoir incommensurable, sans jamais lui accorder une véritable confiance en retour. Moi qui pensais trouver chez les Agneaux une sororité ou une fraternité similaire à celle décrite dans Bungô Stray Dogs BEAST entre Akutagawa et son groupe, je réalise à quel point nous en sommes loin.

Je commence d’ailleurs à me demander si cette désillusion ne sera pas l’élément déclencheur qui poussera le manipulateur de gravité à tourner définitivement le dos aux Agneaux pour rejoindre les rangs adverses. Je dois bien reconnaître que si un format court en quatre tomes assure à ce spin-off un rythme effréné — contrairement à la série principale dont il est issu — je n’arrive pour autant pas encore à deviner vers quelle révélation fracassante nous entraîne ce récit. Cela étant, le scénariste possède une capacité à me surprendre qui ne s’est jamais démentie depuis que j’ai plongé dans l’univers de Dazai, Atsushi et les autres. À ce propos, j’éprouve beaucoup de mal à réconcilier le Osamu Dazai adolescent avec sa version adulte, tant leurs tempéraments divergent. On reconnaît certes sa volonté de trouver un moyen de trépasser sans douleur et son intelligence tactique hors norme qui en font un stratège redoutable.

Pour autant, son habitude de rabaisser systématiquement les autres en frappant là où leur fierté est la plus vulnérable me semble ici dépourvue de tout but constructif, si ce n’est celui de pousser ses interlocuteurs à bout. C’est une facette très sombre, qui tranche radicalement avec sa manière d’agir une fois devenu adulte. De son côté, Chûya, fort d’un orgueil démesuré et d’une confiance totale en ses capacités, s’accorde assez mal avec les provocations de cet adolescent suicidaire. Je me demande si, malgré leurs différends, ils finiront par nouer une forme de respect mutuel, à l’instar du duo iconiqueVegeta / Son Goku dans Dragon Ball, pour former enfin les célèbres « jumeaux de l’ombre », ou si cette appellation ne restera qu’une étiquette pour deux êtres qui se détestent cordialement.

C’est loin d’être la seule question laissée en suspens. Le tome 3 de Bungô Stray Dogs : Dazai, Chûya, 15 ans devra apporter bien des réponses, notamment sur la raison précise pour laquelle Chûya s’obstine à ne se battre qu’avec ses jambes. Pour le savoir, il faudra s’armer de patience : le site de l’éditeur n’incluant même pas encore ce spin-off à son catalogue en ligne, nous n’avons pour l’instant aucune visibilité sur la date de sortie du prochain volume.
Ce deuxième tome de Bungô Stray Dogs : Dazai, Chûya, 15 ans confirme tout le bien que l’on pensait de ce spin-off. En nous plongeant dans les racines de la relation entre les deux futurs piliers de la Mafia Portuaire, Kafka Asagiri nous offre bien plus qu’une simple origin story. C’est une œuvre riche en clins d’œil littéraires, avec l’apparition remarquée d’un Arthur Rimbaud réinventé, qui explore la solitude de deux adolescents surdoués cherchant leur place dans un monde de violence. Si la cruauté gratuite (du moins de ce que l’on perçoit) de Dazai peut déstabiliser et que l’attente du prochain volume s’annonce longue, le plaisir de voir les pièces du puzzle s’assembler reste intact.




