Automnal

404 Graphic, comme à son habitude, est allé creuser dans le catalogue du petit monde du comics indépendant afin de dénicher un récit qui sort un peu des clous, fait par une équipe créative composée de jeunes auteurs qui commencent à se faire un nom aux États-Unis. Et cette fois ils se sont tournés du côté du comics d’horreur, genre que l’on a beaucoup vu ces dernières années. Ont-ils, une fois de plus, réussi à sortir leur épingle du jeu face aux concurrents ? C’est ce que nous allons voir…

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Bienvenue à Comfort Notch, la ville où les automnes sont flamboyants et les mystères sanglants.

Autumn Lives

Une jeune femme apprend le décès de sa propre mère qu’elle n’a pas revu depuis ses 9 ans et décide, contre toute attente, de se rendre à son enterrement dans la charmante petite ville de son enfance. Pourtant, derrière ses aspects idylliques, notre héroïne garde un goût amer du peu de souvenirs qu’elle a de ce patelin pittoresque du nord des Etats-Unis, bien qu’elle ne sache pas exactement pourquoi… Accompagnée de sa propre fille, elle redécouvre alors le lieu et sa communauté. Mais très vite, différents phénomènes étranges commencent à se produire

Kat et Sybil sont de retour à Comfort Notch, espérant y trouver une nouvelle vie plus stable. Mais le passé de Kat et de sa mère tout juste décédée, autant que celui de la ville sont troubles et en revenant sur les lieux de son enfance, elle va devoir y faire face. 

That’s All, Folk !

Se lancer dans un récit de Folk Horror aujourd’hui n’est pas aussi simple qu’il y a encore une dizaine d’années… Bien que le genre ait connu ces chefs-d’œuvre au fil du XXe Siècle, avec en tête de proue l’incontournable Stephen King (Simetierre, Sac d’Os…) et certaines pépites du cinéma des seventies et des eighties (The Wicker Man, Les Enfants du Maïs…), il restait beaucoup à faire, et surtout beaucoup de folklores à dépoussiérer. Le monde du comics ne s’y est jamais vraiment attardé, préférant sans doute s’ancrer dans son héritage gothique, lui-même hérité des publications d’époques (Eerie Comics, Weird Tales…) qui permettait un style grandiloquent et coloré qui convenait parfaitement aux contraintes techniques du siècle passé (encrage à la main,…).

Mais force est de constater que depuis quelques années, le cinéma, mais aussi le comics (puisque c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui) se sont permis un retour aux sources des meilleures “légendes non-urbaines” du folklore américain. Le genre a d’abord explosé au cinéma avec Robert Eggers (The witch, The Lighthouse…) ainsi qu’Ari Aster (Hérédité, Midsommar), mais n’a pas été en reste dans le monde de la bande dessinée anglo-saxonne, avec en tête de liste Neil Gaiman (Sandman, American Gods), Scott Snyder (Wytches), ou encore Joe Hill (Locke and Key), sans oublier James Tynion IV qui a révolutionné le genre avec son chef d’oeuvre Department of Truth.

Avec ce point commun qui les réunit tous : s’ancrer très fortement sur le folklore et le “bestiaire” campagnard américain afin d’instaurer une identité propre d’outre-atlantique tout en délaissant les clichés éculés de la vieille Europe gothique ou victorienne. C’est donc au tour de Daniel Kraus de s’attaquer à un récit d’envergure autour d’une petite communauté américaine qui cache bien des choses, le tout en s’installant confortablement dans les codes du genre.

L’auteur d’Automnal est également écrivain et scénariste et son travail le plus connu dans nos contrées reste sans doute sa participation au scénario de La Forme de l’Eau de Guillermo Del Toro (qu’il élargira par la suite en roman, qui semble être bien plus qu’une simple novélisation du film). Il est ici accompagné de Chris Shehan au dessin et de Jason Wordie aux couleurs. Ce premier n’est pas encore très connu par chez nous bien qu’il ait participé à un spin-off du très chouette Something is Killing the Children et le second est coloriste sur le récent Kaya ainsi que sur l’adaptation comics de Cyberpunk 2077. Autant vous dire que l’équipe créative d’Automnal présageait du très bon. Ont-ils relevé le défi ?

Il semble que la ville ait une gardienne bien exigeante, Kat et Sybil seront-elles prêtes à payer le lourd tribut demandé ? La sorcière des comptines des enfants serait-elle réelle ? Et ce feuillage d’automne présage-t-il de quelque chose de plus terrible ?

La Maison des Feuilles

N’y allons pas par quatre chemins, Automnal, c’est du bon comics, voire du très bon. Que ce soit à la plume, à l’encre ou aux couleurs, les trois artistes font mouche à chaque page. Et je pense que la force du récit est avant tout due à l’originalité qu’a su instaurer l’auteur. Daniel Kraus commence très vite par proposer quelques pas de côté, et ce dès le début de son récit, notamment par la personnalité de ses deux protagonistes, une mère et sa fille, toutes deux inadaptées sociales et particulièrement sanguines qui vont aller habiter dans la vieille maison de la matriarche de la famille.

Cela va permettre d’instaurer très vite et très facilement un décalage avec la petite communauté calme et respectable dans laquelle elles vont être amenées à vivre pendant un moment. De plus, l’auteur ne nie aucunement ses références et inspirations, ce qui nous débarrasse également dès le début de ce sentiment parfois étrange de lire un nouveau récit tout en ayant l’impression d’en avoir déjà compris les tenants et les aboutissants. Kraus nous présente par exemple dès les premières cases un ouvrage de Stephen King et nous indique ainsi que l’on est parti pour une histoire dans la veine de ce dernier, à savoir un mélange d’épouvante progressive, d’étude sociale de l’Amérique profonde et de fin qui risque d’être grandiloquente.

Et ça n’y échappe pas puisque nous retrouvons bien les trois points forts de l’écrivain du Maine dans Automnal. Le seul reproche que l’on pourrait peut-être faire à l’auteur est un petit manque d’adaptation au rythme spécifique de son médium, un comics donc, et non un roman plus long comme il en a l’habitude. Le concept de comics, avec ses 20 pages par chapitre et son principe de découpages à cliffhangers, oblige malheureusement Daniel Kraus à accélérer très tôt le rythme de son histoire, quitte à y perdre en installation de l’atmosphère folk-horror que l’on aurait attendue dans un autre média.

Ainsi, les événements étranges sont arrivés un peu vite à mon goût et j’aurais préféré qu’ils soient distillés avec davantage de parcimonie. Passé ce petit défaut, ce qu’on nous raconte ici trouve un très bon équilibre entre classicisme du genre (découverte d’une légende locale puis enquête de la protagoniste sur des faits divers du patelin avant d’attirer un peu trop l’attention de la communauté) et quelques chouettes originalités, notamment par une très bonne utilisation de la narration visuelle par certains éléments très graphiques, les feuilles mortes en particulier. Mention spéciale au malin petit twist en fin de livre qui use habilement du médium comics et qui fait son petit effet !

Orange is the New Dark

Visuellement, Autumnal est un régal pour les yeux. Le trait tantôt lisse, tantôt écorché de Chris Shehan convient parfaitement aux différents rythmes du récit. Ce dernier parvient à rendre les ambiances et les atmosphères avec une parfaite maîtrise sans tomber dans un dessin photo réaliste qui dénature bien souvent le dynamisme de la bande dessinée. La saison automnale, peut-être finalement la vraie protagoniste du livre, est rendue avec une palette de couleurs à tomber par terre.

Ces amas de feuilles mortes d’un orange flamboyant nous éblouissent littéralement et je trouve personnellement que parvenir à nous faire éprouver de la peur et de l’effroi sans tomber dans le cliché des tonalités sombres et froides d’une nuit pluvieuse reste un tour de maître assez rare. Ici, la majorité du comics se passe par de belles après-midi ensoleillées d’automne (ce qui devrait nous donner une impression de calme et de réconfort façon publicité pour soupe instantanée) et pourtant l’anxiété permanente que nous éprouvons quand quelque chose se prépare en arrière-plan est presque constante.

Ajoutons à cela que l’éditeur 404 Graphic, comme à son habitude, nous offre une édition tout simplement somptueuse ! Un grand format au dos rond et à l’épais papier mat rend parfaitement justice au superbe travail du coloriste Jason Wordie. En bonus non négligeable, une galerie de couvertures et de couvertures alternatives en fin de volume qui transforme définitivement ce bel objet qu’est Automnal en véritable petite œuvre d’art. 

Pour conclure…

Avec un comics d’horreur d’une beauté visuelle présente à chaque page, Daniel Kraus signe ici une œuvre qui s’inscrit parfaitement dans le courant actuel du folk horror et apporte ainsi sa pierre à l’édifice culturel d’une génération. Ce récit d’épouvante se transforme très vite en thriller avec un rythme parfois effréné, mais parvient tout de même à conserver de très bonnes ambiances, et sait jouer sur l’atmosphère pesante quand il le faut.

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