Derrière cette couverture rétro et jazzy se cache en réalité un manga bien plus historique qu’il n’y paraît. Bien sûr, l’auteur Koukou Haida nous parle ici de jazz et de tout ce qui entoure cette musique hyperpopulaire pendant l’après-guerre (d’ailleurs sous la supervision de Mamoru Toya, un éminent musicologue japonais spécialisé dans les musiques populaires, la folk music), mais il nous parle également de la situation très tendue de l’occupation américaine qu’a subie le peuple japonais ainsi que des traumatismes que peut subir un individu après un conflit armé. Car dans Swingin’ Dragon & Tiger Boogie, chaque protagoniste a bel et bien vécu la guerre et les bombardements, avec son lot de souvenirs, traumatismes, et poids sur les épaules, qu’ils soient psychologiques, physiques ou encore familiaux. Pourtant, Haida parvient à trouver un bel équilibre entre la gravité des faits historiques, les flash-back parfois très sombres, et l’enthousiasme de l’après conflit, parfaitement véhiculé ici par la musique jazz, le boogie et le scat. Un manga à la fois historique et musical donc.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
An 26 de l’ère Shôwa. Le Japon, sous occupation américaine, tâche de se reconstruire.


Music Was my First Love
Nous sommes dans le Japon d’après-guerre occupé par les États-Unis, et la toute jeune Tora doit prendre soin de sa sœur, fortement traumatisée par ce qu’elles ont subi pendant les bombardements américains quelques années plus tôt. En effet, la grande sœur de Tora n’est pas ressortie indemne de cette expérience et semble plongée dans un état végétatif depuis qu’elle a été retrouvée nue dans une rivière, sans nul indice sur ce qu’elle a subi. La seule chose qui permet aux sœurs de communiquer n’est plus que la musique, plus particulièrement le jazz, l’aînée étant jadis une mordue de boogie et s’étant amourachée d’un contrebassiste de génie peu de temps avant son accident mystérieux.

Aujourd’hui, rien ne reste de cet amour si ce n’est un nom : Tatsuji Odajima, le fameux amant musicien disparu mystérieusement au moment même de l’accident. Depuis, Tora ne rêve que d’une chose : réunir sa sœur chérie et son Amour disparu afin de, peut-être, sortir cette dernière de son apathie. Pour cela, elle arpente chaque jour les rues Tokyoïtes à la recherche du musicien, transportant difficilement sa contrebasse, seul objet qu’il ait laissé à sa sœur avant de disparaître. C’est dans ces conditions qu’elle va rencontrer un groupe de musiciens dont le contrebassiste semble lui aussi surdoué…

C’est dans cette période de boulversement que la jeune Tora quitte la ville de Fukui pour Tokyo, dans l’espoir d’y retrouver un certain Tatsuji Odajima, l’amour de sa soeur, dont le départ a laissé celle-ci détruite.
Mangetsu
Le Mambo des Lucioles
La première chose qui se rappelle à nous après la lecture de Swingin’ Dragon & Tiger Boogie, c’est le très bon équilibre entre le sombre passé des personnages et le présent plein d’espoir, l’envie d’avancer vers un futur meilleur. Personne ne s’apitoie sur son sort, si ce n’est quelques moments de blues compréhensibles, et chaque membre du music-band de fortune possède une personnalité et un vécu qui nous est révélé progressivement. Nous ouvrons le bal avec notre héroïne Tora, jeune enfant ayant subi de lourdes pertes pendant la guerre (elle vit seule avec sa sœur chez une cousine, on suppose donc assez facilement ce qui a pu arriver à ses parents, sa sœur n’est plus que l’ombre d’elle-même suite à un mystérieux accident…) et nous enchaînons avec les deux figures de proue du groupe de jazz, à savoir Odajima et Maruyama.

Le premier, contrebassiste de génie, semble avoir perdu la mémoire suite à un traumatisme de guerre et se présente depuis comme un être aigri et antipathique dont le seul intérêt est de jouer de son instrument afin de gagner sa vie. Le second, quant à lui, autoproclamé leader du groupe, est un roublard businessman un peu raté qui pense que tout événement est une opportunité à saisir. Pourtant, derrière cette insouciance d’apparat, ce beau parleur semble bel et bien mentir sur son passé à son ami Odajima, notamment sur la situation de sa sœur, dont il parle comme étant mariée et heureuse mais dont l’auteur nous montre en flash-back une situation bien moins optimiste. Les tomes suivants nous en diront sans doute davantage. Les membres restants de la formation sont plus en retrait, mais il n’est pas impossible que la suite de l’histoire permette de les développer un peu plus.

Passé tout cet aspect psychologique, l’une des forces de Swingin’ Dragon & Tiger Boogie à coup sûr, l’auteur dresse également une très intéressante ébauche historique du Japon sous l’occupation. Nous découvrons ainsi les relations tendues entre la population locale et l’armée yankee, ainsi que le climat de délinquance et de débrouillardise dont doit faire preuve la population pauvre du pays suite à cette occupation. Koukou Haida nous gratifie parfois même de petites pauses dans la narration afin de passer en mode “Histoire” et nous expliquer certains contextes ou termes, comme c’est le cas dans ce tome concernant la façon dont les bookmakers s’y prenaient afin de convaincre les Occidentaux américains d’accepter, voire de payer, des groupes de jazz locaux japonais. Réellement intéressant.

Mais en remontant ses traces, Tora succombe à l’appel du jazz et rejoint un groupe atypique. Peut-être le moyen pour elle d’en apprendre plus sur le contrebassiste disparu…
Mangetsu
Yankee Punch
Graphiquement, le style de Koukou Haida est extrêmement plaisant. Le mangaka possède un trait très spontané, presque tremblotant, ce qui convient parfaitement à la musique jazz qui accompagne tout ce tome. Les pages sont assez fouillées sans être surchargées, Haida préférant bien souvent planter son décor en début de planche pour ensuite mettre en avant ses personnages et leurs actions sur des fonds plus légers. Les environnements sont d’ailleurs très bien rendus, ce qui renforce la qualité de l’aspect historique de Swingin’ Dragon & Tiger Boogie, et cela est accompagné également d’une précision très bienvenue dans le rendu des vêtements et uniformes, mais aussi et surtout des instruments, dont l’un reste quand même le mcguffin de l’œuvre.


Toujours dans cette envie de dynamisme, Haida opte pour des visages très expressifs, parfois caricaturaux, mais qui ne gênent pas la fluidité de la narration car il sait trouver le bon équilibre entre les moments sérieux (voire dramatiques) et les moments plus légers au sein de son récit. Cette liberté graphique permet de rendre directement sympathique les protagonistes, en tête de liste Tora, véritable boule d’énergie et d’enthousiasme, mais également Maruyama, véritable “Lupin III” du tome, que Monkey Punch n’aurait sans doute pas renié. Notons enfin le très beau travail d’édition française, avec une pochette aguichante alliant couleur flash et “photo de groupe” à l’avant, et illustration monochrome très classieuse à l’arrière ainsi qu’une double couverture cachée aux motifs d’un 45 tours du plus bel effet. Enfin, à la fin du tome, un petit cahier graphique présenté par l’auteur lui-même, un régal.


C’est un coup de cœur ! Swingin’ Dragon & Tiger Boogie est un manga comme on en fait peu, alliant enthousiasme, musique, Histoire et dramaturgie. Trouvant sa place dans des œuvres à l’aspect “chroniques historiques modernes” comme sait les faire le Japon (le récent et très réussi “Loser” pour n’en citer qu’un), ce premier tome a tout pour réussir un lancement aux petits oignons. On est pris par l’histoire et on a très envie d’en savoir plus sur nos protagonistes, que ce soit sur leur passé, leur présent, mais aussi leur futur. Si vous aimez l’ambiance Jazzy d’après-guerre, à la fois sympathique et douce-amère, n’hésitez pas !




