Fangirl prend fin avec ce quatrième et dernier tome, l’heure de faire un peu le bilan sur cette petite série écrite par Sam Maggs, autrice de comics à la base, et adaptée d’un roman de Rainbow Rowell, écrivaine américaine bien installée dans le cœur des nouvelles générations de lectrices. Une bande dessinée aux allures très manhwa, et pour cause, elle est intégralement dessinée par la talentueuse Gabi Nam, dessinatrice franco-coréenne. Rappelons-nous les tomes précédents et voyons ce que nous réserve cet ultime volume.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Résumé des Tomes Précédants
Attention, si vous découvrez la série ici et maintenant, ne lisez pas ce qui suit car ce résumé spoile les trois premiers tomes de la série. Rendez-vous au titre suivant pour mon avis sur le dernier tome.
Pour les autres, reprenons les choses dans l’ordre… Le tome 1 nous faisait découvrir Cath lors de son entrée à l’université. Très timide, voire inadaptée socialement sous certains aspects, ce changement majeur représentait une véritable épreuve pour elle, livrée pour la première fois à elle-même, loin de son père et de sa sœur jumelle Erin, les deux personnes avec qui elle partage une relation presque fusionnelle. Heureusement, elle se gardait des moments de joie et de bonheur grâce à sa passion : écrire et publier des fanfictions en ligne sur une saga littéraire qu’elle adore : L’Héritier du Mage.
En effet, depuis de nombreuses années, elle imaginait des aventures parallèles au héros de cette épopée fantastique qu’est le beau Simon Snow, mais aussi, fanfic oblige, à son co-protagoniste, le ténébreux mais non moins attractif Baz, pour le plus grand plaisir de pas moins de 35 000 adeptes ! Pourtant, cette activité plaisante s’emballait pas mal dernièrement, car l’auteur de L’Héritier du Mage était sur le point de publier le dernier tome de la série. Cath désirait, de son côté, publier la fin de sa propre histoire avant la conclusion officielle, auquel cas le travail de plusieurs années perdrait tout son sens et décevrait les nombreux fans. Il était donc temps de se remettre au boulot d’écriture, et ce malgré une toute nouvelle vie de rencontres et de cours universitaires en Lettres…
Le tome 2 débutait sur plusieurs nouveaux statu quo pour Cath : de nouveaux amis d’univ en la personne de Levi, le charmant blondinet toujours souriant, Reagan, la sarcastique rebelle plus âgée, et Nick, son nouveau camarade de classe d’écriture hyper talentueux ; mais aussi quelques soucis en cours, notamment via un conflit naissant avec sa prof de Lettres sur le concept de fanfiction comme création ou plagiat…Et enfin des problèmes plus personnels avec une mère inconnue désirant refaire surface après les avoir abandonnées elle et sa sœur dans leur petite enfance, et Erin, sa soeur jumelle, en train de filer du mauvais coton, installée dans une autre fac que la sienne.

Ce tome amorçait alors un rapprochement entre Cath et Levi, ce dernier s’intéressant sincèrement à sa passion et à son talent pour le monde de la fanfiction, et cela permettait par la même occasion de pouvoir lire davantage de pages de la fiction en question, là où elle ne parsemait qu’avec parcimonie le tome 1. Mais tout n’était pas rose pour autant car Cath s’éloignait encore un peu plus de sa sœur, cette dernière étant moins réfractaire que Cath à revoir leur mère, et se remémorait par la même occasion les périodes les plus difficiles de leur enfance, quand il fallait qu’elles se serrent les coudes en tant que sœurs jumelles.
Le tome 3, enfin, débutait par une Cath se sentant trahie par Levi, l’ayant vu embrasser une autre fille lors d’une soirée étudiante. Abattue mais toujours passionnée, c’était alors l’occasion pour notre étudiante de se plonger à fond dans ses exercices de classe d’écriture, notamment aux côtés du talentueux Nick, travaillant depuis quelque temps à deux sur une histoire originale. Elle avait également eu l’occasion de tomber nez à nez avec une de ses fans, Cath préférant lui cacher son identité par timidité, mais qui l’avait bien reboostée et aidée à trouver la force de poursuivre la fin de son œuvre avant la sortie du dernier tome officiel de L’Héritier du Mage, creusant toujours un peu plus en profondeur la relation entre Simon et Baz, les deux protagonistes.
Puis, lors d’une urgence médicale concernant son père (dont sa sœur jumelle n’avait cure), Cath avait dû faire appel, à contre-cœur, à Levi afin de se rendre à l’hôpital. L’occasion pour les deux tourtereaux de crever l’abcès et de mettre au clair leur histoire amoureuse. C’était également l’occasion pour notre héroïne de vider son sac une bonne fois pour toute à sa sœur Erin, enfin décidée à venir s’occuper de leur père avec Cath pendant la convalescence de ce dernier, l’occasion de se replonger de plus belle dans leurs souvenirs d’enfance. Et c’est après une perte de repères, esseulée, et accompagnée d’un désir d’arrêter l’univ que Cath avait finalement décidé de retourner en cours, malheureusement toujours davantage en conflit avec sa professeure en ce qui concerne les fanfictions.
C’est officiel, Cath et Lévi sortent ensemble ! Malheureusement pour la jeune étudiante, il lui reste de nombreuses choses à gérer avant la fin de l’année… Entre son cours d’écriture créative dont elle doit sauver la moyenne, sa soeur jumelle qui est désormais hors de contrôle, et les retrouvailles imprévues avec sa mère, Cath ne sait plus où donner de la tête !
Delcourt
La Cath-arcis par l’écriture
Dans le tome précédent, nous avions laissé Cath abasourdie d’entendre la voix de sa mère au téléphone alors qu’elle croyait parler à sa sœur. Cette dernière venait d’être admise d’urgence à l’hôpital et Cath allait devoir accepter de rencontrer sa génitrice lors de sa visite à Erin. Nous embarquons ici dans un ultime tome qui demande à Cath de jongler entre beaucoup d’aspects de sa vie, que ce soit ses relations personnelles (celle, amoureuse avec Levi, ou celle, fusionnelle mais abîmée, avec sa sœur), sa passion pour sa fanfiction (il est plus que temps pour Simon et Baz d’arriver à la conclusion de leur relation, et l’horloge tourne), ou encore ses études (avec lesquelles Cath n’est définitivement plus en accord)… Comment tout cela va-t-il se terminer ?

Simon le Maggs-gicien
Fangirl, depuis quatre tomes, développe un récit particulièrement moderne, bien au fait du monde littéraire encensé par la jeunesse depuis quelques années. Car, même si aujourd’hui c’est plutôt la dark romance qui a le vent en poupe, il y a encore quelques années c’était bel et bien la fantasy et la young littérature qui occupait les présentoirs des libraires, avec un bulldozer parmi eux : Harry Potter. Je pense que les créateurs de Fangirl ne se cachent à aucun moment de faire référence au sorcier binoclard lorsqu’ils nous font entrevoir l’univers de Simon Snow, jeune mage scolarisé dans un manoir magique et qui doit lutter contre une menace bien sombre.
Cette histoire dans l’histoire (dans l’histoire pourrait-on encore ajouter) est d’ailleurs un petit peu bancale, à mon sens, entre simple prétexte à développer des intrigues du vrai monde (les questionnements et les relations de Cath) ou réel intérêt pour les autrices à développer une véritable fiction au sein de leur propre fiction. Cela a déjà été tenté bien souvent dans la littérature et, on le sait, c’est un exercice de style très périlleux. Ainsi, je trouve personnellement que quatre tomes pour développer deux récits en parallèle, c’est un peu court. L’histoire de Cath, et donc du monde réel, est plutôt bien développée de son côté, bien que j’ai trouvé la fin un petit peu abrupte, mais la fanfiction imaginée par cette dernière est quant à elle trop peu fouillée, même si elle se révèle tout de même de façon significative au fil des tomes.
Heureusement que cette histoire écrite par Cath joue beaucoup sur les clichés des fanfictions habituelles (relations homosexuelles entre les protagonistes) qui elle-même s’inspire d’une saga littéraire fictive créée à partir de clichés (le jeune magicien qui combat le mal dans son école de sorcellerie), cela nous permet, à nous lecteurs, de combler les trous par les poncifs que l’on a tous en tête concernant ces domaines littéraires. Mais quand bien même, on se prend mine de rien à s’intéresser à cette fanfiction au fil des tomes, et surtout à cet ultimatum posé en début de tome 1 (qui se termine malheureusement par une ellipse évasive dans ce tome 4). Surtout que les autrices mêlent plutôt bien les deux intrigues, les événements de la vie de Cath ainsi que son humeur à certains moments trouvent très souvent des correspondances dans les intrigues qui lient Simon et Baz.

Cela permet de pouvoir étendre le spectre des émotions de notre protagoniste, ainsi que ses réflexions existentielles, et ce à travers différentes méthodes, tantôt explicites lors des phases de dialogues, tantôt démonstratives lors des phases de péripéties, tantôt métaphoriques lors de la découverte de l’histoire de Simon Snow inventée par Cath. Cela rend le tout très plaisant à lire, jamais ennuyeux, et plutôt diversifié, et ce malgré que l’on ne suive finalement la psychologie que d’une seule et même personne.
Ajoutons à cela que les quatre tomes de Fangirl livrent plusieurs réflexions assez matures sur divers sujets, allant des relations amoureuses à l’alcoolisme, en passant par les choix existentiels de carrière que toute jeune personne a vécu au moins une fois dans sa vie d’étudiant. Cependant, plusieurs pistes de réflexion développées dans les tomes précédents sont purement et simplement abandonnées dans ce quatrième tome, ou bien conclues en trois cases un peu incompréhensibles. Je pense notamment au débat entre Cath et sa professeure d’écriture concernant le statut à donner aux fanfictions dans le monde littéraire, ou bien encore aux problèmes de l’écriture à quatre mains que rencontraient Cath et Nick sur leur histoire commune.
On sent ici, bien plus que dans les tomes précédents, que le monde littéraire (et des fanfictions plus précisément) n’est qu’un prétexte, qu’une toile de fond au développement d’une intrigue davantage tournée vers les relations familiales, amicales et amoureuses. Cela se confirme d’ailleurs par le fait que les deux sœurs se réconcilient et redeviennent fusionnelles à travers la fanfiction, l’écriture étant ici ce qui permet de développer les relations dans le monde réel et non l’inverse, (que les événements du monde réel soient ce qui fasse avancer la fiction de Cath). Fangirl n’est pas une œuvre sur l’écriture et la fiction, et comment la vie les nourrit, mais bien une œuvre sur la vie et comment l’écriture et la fiction permettent de la vivre.

On aurait aimé également que d’autres sujets trouvent une conclusion, les autrices nous laissant dans le flou sur plusieurs intrigues pourtant intéressantes… Qu’en est-il de la relation de Cath avec sa mère ? De sa relation à son œuvre littéraire préférée lorsqu’elle en découvre la conclusion ? De ses choix d’écriture pour la suite de sa première année d’étude ? Même si le manhwa distille quelques réponses dans un épilogue très charmant, il reste beaucoup de questions en suspens… Nous devrons alors nous faire nous-même notre conclusion, celle que l’on désire, un peu à l’instar des autrices de fanfictions, qui écrivent leurs propres fins d’histoire à des œuvres qu’elles aiment, celles qu’elles désirent.
Shojo’s Bizarre Adventure
Le style graphique de ce dernier tome est toujours aussi beau, soigné et élégant que dans les tomes précédents. La dessinatrice Gabi Nam continue de jouer sur trois tableaux avec habileté, que ce soit la vie présente de Cath, ses souvenirs, ou les fictions qu’elle crée. La graphiste fait le choix de la logique et mise sur nos connaissances du monde du manga avec des gouttières blanches pour le présent et des gouttières gris foncé pour les souvenirs, en y adjoignant des gouttières noires pour les parties de fiction. Cela permet ainsi à l’artiste de jongler entre les différents pans de l’histoire sans jamais nous perdre, tout en étant libre dans sa mise en scène, même si celle-ci reste très classique dans l’ensemble.

La direction artistique est totalement dans les normes d’un manga shōjo classique, avec une emphase sur les visages et les dialogues, très peu de décors, et un travail poussé sur l’esthétique en général (les habillements détaillés des personnages, des visages particulièrement beaux et attractifs, et des chevelures avec de beaux reflets bien brillants). Ce n’est pas compliqué, tout le monde est beau dans le monde de Cath (avec une mention spéciale à Erin, sa sœur jumelle, qui se remet d’un coma sur un lit d’hôpital mais toujours fraîche et belle comme le jour). L’édition est quant à elle très belle, avec sa jaquette dépliable en frise aux couleurs chatoyantes et son format plus grand qu’un manga classique.
C’était sans compter sur la sortie imminente du dernier tome de la saga Simon Snow qui occupe tout son esprit… au détriment même de sa relation naissante avec Lévi. Cath va devoir faire un choix pour trouver sa propre voie : doit-elle ou non faire ses adieux à Simon Snow ?
Delcourt
Un Mot sur l’Aspect Métatextuel de l’œuvre
Avant de conclure, il me semblait important d’aborder un détail qui n’en est pas un car il représente l’un des grands intérêts de cette œuvre qu’est Fangirl, c’est son côté métatextuel aux nombreuses ramifications. Si vous ne le saviez pas encore, ou que vous ne vous en étiez pas rendu compte, Fangirl est une œuvre qui existe sous différentes formes et sur plusieurs supports. Ainsi, tout débute avec l’écrivaine Rainbow Rowell et son roman Fangirl, qui est donc adapté ici en manhwa de quatre volumes par la scénariste Sam Maggs et la dessinatrice Gabi Nam.

Elles reprennent sensiblement la trame du roman d’origine, et par conséquent les trois niveaux de fictions qu’il contient : l’histoire de Cath, qui se déroule dans le monde réel, les extraits des romans fictifs officiels de la saga de Simon Snow écrits par une certaine Gemma T. Leslie (inventée par Rainbow Rowell donc), et les extraits de la fanfiction de Cath inspirée de ces romans. Et comme je l’ai expliqué plus haut, cet aspect de l’œuvre est réellement passionnant mais trop peu développé.
Cela rappelle des classiques du genre où des auteurs s’insèrent dans leurs propres œuvres, parfois avec leur vrai nom, parfois sous pseudonymes (les plus connus étant selon moi Stephen King dans sa saga La Tour Sombre où il s’écrit lui-même en train de rencontrer Roland, son héros fictif, mais aussi, peut-être plus proche des autrices de ce manhwa, Grant Morrison dans son comics Animal Man où ce dernier rencontre l’auteur qui écrit ses histoires fictives, Grant Morrison donc, qui se met en scène dans sa propre histoire, on peut dès lors imaginer que cela parle à Sam Maggs et Gabi Nam, qui on toutes les deux travaillées sur de nombreux comics récents).

Mais il y a quelque temps, Rainbow Rowell, sentant peut-être que cet aspect “méta” de son roman était une piste à explorer car un peu délaissé, a décidé d’écrire “pour de vrai” une fanfic de Simon Snow (inspirée donc de sa propre saga elle-même inventée de toutes pièces, vous suivez toujours ?). Ce livre s’intitule donc Carry On, le même titre donc que la fanfiction fictive de Cath dans Fangirl. Mais attention, car ce livre ne reprend pas les extraits présents dans Fangirl afin de les étoffer et de leur donner une vraie consistance, non, il s’agit bien d’une nouvelle fanfiction comme l’aurait fait Rainbow Rowell, qu’elle signe d’ailleurs de son nom à elle et non de celui de Cath.


Par conséquent, si vous désirez poursuivre votre aventure dans l’univers de Simon Snow, sachez qu’elle existe bel et bien, cette fanfic “tome 8 non officiel” de la saga Simon Snow (écrite par Rowell), dont le vrai tome 8 n’existe donc pas, et dont les 7 tomes précédents n’existent pas non plus (car Leslie n’existe pas dans notre monde et par conséquent la saga non plus). Vous avez donc accès à une fanfiction “d’une fin de saga qui n’existe pas”, et personnellement, je trouve cela plutôt délirant mais assez génial. Et cela permet, cerise sur le space cake, de pouvoir approfondir l’univers de Simon et de Baz, ainsi que les autres personnages tout juste croisés dans le Carry On fictif de Cath.
En somme, nous nous retrouvons avec 4 niveaux de réalité pour une même œuvre (notre vrai monde avec le roman et le manhwa Fangirl écrit par Rainbow Rowell puis adapté par Sam Maggs et Gabi Nam, la fiction Fangirl où existe la saga Simon Snow écrite par Leslie, de nouveau la fiction Fangirl avec la fanfiction du tome 8 de Simon Snow écrite par Cath, et pour boucler la boucle, retour dans notre vrai monde avec une “vraie” fanfiction du tome 8 de Simon Snow écrite par Rainbow Rowell en personne).
Fangirl, série finie en 4 tomes, n’est pas une œuvre révolutionnaire, mais elle se permet, sous couvert d’un shōjo relativement classique dans son exécution et dans son intrigue, d’aborder des sujets passionnants pour toute personne aimant la lecture. Que ce soit dans notre rapport à une œuvre, que ce soit sur le statut de la fanfiction dans le monde littéraire, ou sur la difficulté de création artistique en général. Pourtant, ces sujets ne sont traités qu’en toile de fond, et l’intrigue principale, elle, reste extrêmement cliché, à base de relations amoureuses et familiales. Ce n’est cependant pas déplaisant, et c’est même plutôt réussi. Si vous cherchez un shōjo reposant et ronronnant qui en plus prend comme terrain fertile le monde de la littérature young adulte et des fanfictions, Fangirl est fait pour vous. Arguons tout de même que cette œuvre est et restera assez unique dans le paysage littéraire, ne serait-ce que pour son aspect métatextuel acadabrantesque, peut-être finalement plus passionnant que l’œuvre en elle-même.




