Mangetsu, non content d’étoffer sans relâche notre bibliothèque du maître de l’horeur Junji Ito, sait également dénicher d’autres pépites de l’horreur et du gore. Fort d’un catalogue bien rôdé et d’une identité graphique directement reconnaissable, l’éditeur manga de Bragelonne frappe fort cette fois encore avec un titre à ne pas mettre entre toutes les mains : Animal Human.
Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.
Et vous, pour quelle raison mangez-vous des êtres vivants ?
A la suite d’un accident de voiture, un père et sa fille se retrouvent conviés au banquet d’un étrange groupe d’animaux anthropomorphes. Mais ce qui ressemble d’abord à un accueil chaleureux vire très vite au cauchemar : en visitant leur ferme, ils découvrent avec horreur que pour ces créatures, les humains ne sont que du bétail…qu’ils consomment au quotidien !
Mangetsu
Le Règne Animal
Disons-le tout de suite, la couverture de ce premier tome annonce parfaitement la couleur. Et elle ne ment pas sur la marchandise puisque cet Animal Human commence par nous raconter l’histoire simple mais efficace d’une ferme cachée au milieu des bois où le rapport de prédateur et proie entre l’humain et l’animal est inversé. Ainsi, dans les premières pages, un père et sa fille se retrouvent être les proies d’une partie de chasse organisée par des animaux anthropomorphes. Mais, bien vite, les révélations s’enchaînent et se poursuivent sans pause, toutes les trois / quatre pages, jusqu’à un final qui ne donne qu’une envie : découvrir et dévorer le tome 2 comme un bon gigot d’humain !


Dans sa Maison, un Grand Cerf
J’avoue qu’en parcourant les premières pages d’Animal Human, j’ai ressenti comme une crainte de déjà-vu. Les fables animalières semblent avoir le vent en poupe en ce moment dans le monde de la bande dessinée, et le récent (et excellent) Beneath the Trees Where Nobody Sees en est un bon exemple. Mais cela reste un exercice périlleux et, comme on le sait tous, les mangakas d’horreur ne sont pas toujours connus pour leur finesse. J’étais donc un peu dubitative en ouvrant ce nouveau titre des éditions Mangetsu. Première bonne surprise, l’histoire démarre sur les chapeaux de roues, et l’on sent que Takuya Okada, l’auteur derrière ce manga, ne tient pas à conserver le mystère bien longtemps sur son projet narratif.

En effet, en quelques pages seulement, l’abcès est percé et le plot est installé. Un père et sa fille vont devoir survivre dans un environnement où ils sont chassés par des animaux bipèdes anthropophages qui possèdent une ferme à humains. Ce côté “high concept” m’a réellement fait penser à ce qu’aurait pu être un épisode de la Quatrième Dimension en son temps, ou, plus directement, à une nouvelle de Junji Ito. Mais passé ces deux premiers chapitres très bien rythmés, un doute s’est installé sur ce qu’allait raconter la suite du manga tant il restait de pages à parcourir. Allait-on lire une chasse à l’homme de 200 pages au risque de s’ennuyer ferme (jeu de mots) dès le chapitre trois ? Ou lire un genre de fable au propos antispéciste qui semblait partir pour être bancal ?

Heureusement non, car Takuya Okada se permet un revirement de situation bien audacieux comme on les aime ! Et c’est alors parti pour enchaîner les révélations narratives les unes après les autres, le tout au rythme de scènes chaque fois un peu plus dérangeantes. Car si vous vous dites que voir un banquet de membres humains ne vous fait pas peur, sachez que vous n’êtes pas au bout de vos surprises. En effet, cette “Ferme des Animaux” carnassière, démarrant comme un Planète des Singes horrifique, voguera alors vers d’autres références (sans doute parfois non volontaires), allant de Massacre à la Tronçonneuse à La Mutante, en passant par C’est arrivé près de chez Vous pour une scène de très mauvais goût. Oui, je le répète, ce livre est clairement destiné à un public averti !

Plus que des animaux à l’allure humaine, ceux qui travaillent dans cet « élevage d’humains se révèlent être de véritables monstres à l’allure animale. Le jeune homme et sa fille parviendront-ils à s’échapper de cette sinistre demeure ?
Mangetsu
Blood Freak
Graphiquement, Takuya Okada maîtrise son sujet. Il se permet de sortir des carcans habituels du manga pour nous offrir un dessin à tendance naturaliste, très hachuré et texturé, à la manière de vieilles planches scientifiques d’éthologie, ce qui colle parfaitement à son sujet. On le sent d’ailleurs plus à l’aise dans la portraitisation anthropomorphe d’animaux que pour les véritables humains, et cette histoire est donc tout indiquée. De là à se dire que son choix de récit s’est fait en connaissance de cause, il n’y a qu’un pas.


Cependant, même si ses visages pêchent parfois, la frayeur dans les regards est bien retranscrite et la mise en scène fonctionne parfaitement. Le gore est tantôt montré, tantôt hors case selon les situations, et certaines pleines pages de “natures mortes” valent vraiment le détour. Bien que ses designs soient assez classiques, ils restent efficaces dans ce qu’ils racontent et, mine de rien, l’une des dernières révélations de ce tome est tout de même portée par une créature que l’on n’aimerait pas croiser sur sa route, et c’est là que l’aspect naturaliste du mangaka fait réellement mouche tant cette chose (faute de meilleur terme) nous semble réaliste et organique.

Sous couvert d’un concept qui pourrait sembler un peu suranné, l’auteur Takuya Okada démontre qu’il possède un vrai sens du retournement de situation, et enchaîne les high concepts les uns après les autres tout en construisant un récit qui n’est définitivement pas dénué d’intérêt. On parcourt ce récit avec un réel plaisir, où se mêlent le gore répulsif avec une certaine forme de jouissance perverse devant l’inversion des rôles que nous sommes invités à vivre. Graphiquement solide et narrativement intéressant, Mangetsu est encore parvenu à dénicher une œuvre atypique comme eux seuls en ont le secret.




