Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore Marie Spénale, l’autrice et dessinatrice de cette bande dessinée, je ne saurais que trop vous conseiller d’aller découvrir sa chaîne Youtube où elle nous parle de sa carrière artistique et ses recherches esthétiques sous forme de blog hyper feel-good mais également très poétique et très inspirant. Très jeune créatrice à la carrière pourtant déjà bien installée, notamment avec “Wonder Pony” et “Millie et Catsou”, deux publications destinées à un pubic jeunesse, Marie Spénale pose le pied cette fois dans la bande dessinée pour adultes avec un récit d’introspection d’une justesse et d’une sensibilité rare.

Dire à quelqu’un qu’on l’aime, ce n’est pas seulement dire ce que l’on ressent à un moment précis.
Casterman
Naufr’âge tendre
Annie est une femme dont nous ne savons rien au début du récit d’Il y a Longtemps que Je t’aime. Quelques indices nous permettent pourtant de la situer globalement dans sa propre existence : les traits de son visage traduisent un certain âge et elle n’est pas là où elle devrait être, en tout cas, c’est ce qu’elle pense. Et on pourrait difficilement lui donner tort puisqu’elle est en train de dériver sur une mer déchaînée avec pour seule embarcation un planche de bois à laquelle elle se raccroche de toutes ses forces.

Vous l’aurez compris, Annie vient d’être la victime d’un naufrage en plein océan. Le lendemain matin est difficile, elle est épuisée, affamée, mais surtout seule ! Et c’est peut-être le plus important à ce stade du récit, c’est que nous allons suivre la (sur)vie d’une femme seule au monde. N’est d’ailleurs pas Tom Hanks qui veut et Annie ne s’en sort pas très bien dans ce nouvel exil forcé. Les premières pages de la bande dessinée sont tendues, tristes et presque désespérées. Un peu après, nous en apprenons plus sur elle, lorsqu’elle tente d’écrire un message à un certain Alain, sans doute son mari, enfin c’est ce que nous déduisons.

Elle se ravise alors et transforme ce message personnel en SOS bien plus impersonnel que les essais précédents, comme si communiquer avec cet homme était au-dessus de ses forces, même à plusieurs kilomètres de distance, et dans pareille situation. Pourtant, lorsqu’Annie va commencer à s’organiser sur cette île déserte, c’est bien à Alain qu’elle s’adressera, se remémorant certaines discussions et opinions qu’ils ont eues jadis… Et je m’arrêterai ici pour ce qui est de l’histoire, préférant ne pas trop vous en dévoiler afin de vous laisser savourer le récit dans l’ordre et au rythme voulu par l’autrice.

Quand on dit « Je t’aime », on donne une promesse.
Casterman
L’Émoi de la Jungle
Marie Spénale tisse une très belle histoire dans ce Il y a Longtemps que Je t’aime, à la fois introspective et sensorielle. Annie, la protagoniste, est une femme qui, par la force de l’age, mais aussi par sa situation en début de récit, se retrouve à un tournant décisif de son existence. Seule sur une île déserte, elle va avoir pour (presque) seule occupation une longue et poétique introspection sur bien des aspects de sa vie. Le tout va être mis en image de façon très subtile, non pas tant dans la métaphore mais bien dans le découpage et les graphismes.

Ainsi, plusieurs décisions que va prendre Annie, décisions pourtant intérieures et existentielles, vont être montrées par des actes physiques et extérieurs. Je retiendrai tout particulièrement la scène où Annie prend la décision de se couper les cheveux, acte qui est amené et exécuté tout au long d’une double page, avec une préparation, une exécution ainsi qu’une conclusion, brillamment “intellectualisée” par un jeu de dialogues et de miroirs, bien qu’Annie reste seule sans aucun objet tout du long. La scène de la découverte du capitaine du navire est également un moment fort, tant dans sa narration que dans son approche artistique, Marie Spénale utilisant ce qu’elle a à portée de main, c’est à dire presque rien, une simple plage (et page) complètement vide, afin d’amener son propos par une mise en scène hyper réfléchie et hyper bien construite.

Au premier tiers du livre, nous quittons la plage afin de nous aventurer dans la jungle qui la borde, et la bande dessinée prend alors un tournant majeur, encore une fois autant en matière d’histoire qu’en matière d’art. Exit alors les étendues désertiques et salées, nous sommes plongés au cœur d’une forêt luxuriante et délirante, peuplée de singes solaires et de fleurs extravagantes. Annie entame alors une aventure sur une sorte de planète Pandora, mais ici représentée avec goût.

Les moments de baignade sont tous plus beaux les uns que les autres et l’apothéose arrive alors, une nuit abritée sous les gigantesques feuilles tropicales afin de se protéger de grosses gouttes de pluie, le tout orchestré dans une pleine-page à tomber par terre. La suite du récit contient son lot de surprises et de rebondissements, toujours en accord avec le rythme très posé et sensible des débuts, mais amenant de nouveaux questionnements et de nouveaux environnements à découvrir. L’ensemble d’Il y a Longtemps que Je t’aime forme, vous l’aurez compris, un livre d’une sensibilité et d’une justesse rares dans le monde de la bande dessinée, qui ne tombe jamais dans la facilité scénaristique ni dans la mièvrerie, et ça fait un bien fou !
On dit « Je t’aime jusqu’à ce que je t’informe que je ne t’aime plus ».
Casterman
À Fleurs de Peaux
Le livre était déjà d’une force scénaristique rare, il se sublime lui-même grâce à ses graphismes. Encore une fois, nous sortons ici des sentiers battus, nous ne sommes ni dans le réalisme des BD à papa (merci bien), ni dans la spontanéité parfois rébarbative de l’héritage des Blogs BD. Marie Spénale possède un trait très personnel, très fin et très organique. La ligne est fine, très fine, les silhouettes sont élancées, et les visages sont beaux dans leur simplicité. Quelques traits à peine permettent de placer le personnage dans son environnement, de lui insuffler beaucoup de légèreté mais surtout beaucoup de vie.

Les corps sont beaux tout en n’étant pas stéréotypés et les regards en disent bien souvent beaucoup plus long que les phylactères. Mais Il y a Longtemps que Je t’aime tient surtout sa force, à mon goût, de son sens du décorum. Quel coup de génie de la part de Marie Spénale d’avoir ancré son récit dans une jungle exotique et tropicale où elle peut se permettre toutes les audaces graphiques qu’elle veut. C’est luxuriant, coloré et touffu. La flore et la faune se conjuguent dans un ensemble d’une force esthétique très aboutie, tantôt apaisante dans les espaces aquatiques, tantôt menaçante lorsque la nuit apparaît et que l’orage gronde.

Le tout est magnifié par une palette de couleurs hyper osée, et hyper originale. Des tons à la fois vifs mais pastels, et à la fois fluorescents à certains moments, tout en étant également doux et passés, quel tour de force. Dans un style finalement très fauviste, l’autrice peint et dépeint un paysage onirique et exotique, où chaque teinte, chaque nuance, chaque valeur trouve sa place et participe à un ensemble presque psychédélique.
Marie Spénale livre un récit d’une force et d’une justesse rares. En se détachant non seulement de ses propres ancrages dans la bande dessinée jeunesse mais également des stéréotypes graphiques qui peuplent encore trop souvent la BD franco-belge, elle nous raconte la vie et les pensées d’une femme dans la force de l’âge qui se voit, par la force des choses, devoir faire un bilan de son existence et de ses choix passés et, peut-être, futurs. Le tout est orchestré et ancré dans un visuel fort et sans précédent comprenant des choix audacieux mais complètement réussis de colorimétrie ainsi que des envolées lyriques de mises en scène audacieuses et pertinentes. Le récit reste ancré en nous longtemps après la lecture, sans doute pour plusieurs années, lorsque nous serons à notre tour des femmes “d’un certain âge” et qu’il sera le moment de se questionner sur certains aspects de notre existence, de faire des choix, tant physiques que sentimentaux, de digérer certains regrets mais surtout de penser à l’avenir !





