Écoute ton Cœur, Atami ! – Tome 1

Une couverture simple et épurée, voilà ce qui, paradoxalement, attire désormais l’œil dans les rayons manga de nos librairies, tant les shōnen et seinen du marché optent pour le baroque ces derniers temps. On ne va pas se mentir, l’offre est pléthorique et tirer son épingle du jeu doit être un casse-tête sans nom pour les éditeurs francophones. Delcourt a donc opté pour une pochette claire et lisible au premier coup d’œil, un choix qui reflète parfaitement l’ambiance que l’on retrouve à l’intérieur de ce très prometteur Écoute ton Cœur, Atami !

Cette critique a été réalisée avec un exemplaire fourni par l’Éditeur.

Presque chaque jour, Atami reçoit la déclaration d’amour d’une fille de son lycée. La routine pour un garçon aussi beau. Sauf que… ce sont plutôt les hommes qui attirent Atami.

Delcourt/Tonkam

Down by Love

Atami est un jeune étudiant atteint d’une malédiction : sa beauté. En effet, ses traits particulièrement gracieux lui attirent les déclarations de la gente féminine un peu trop souvent à son goût. Et pour cause, lui, ce qui l’attire, ce sont les garçons. Nous allons alors suivre ses différentes rencontres entre amours et amitiés, à un âge où la confiance en soi n’est pas toujours présente. Heureusement, Atami pourra compter sur de chouettes amis et en particulier Adachi, son nouveau crush à qui il a avoué ses sentiments. Et, bien que ce dernier ait décliné poliment l’attirance d’Atami à son encontre, ils ont fini par devenir de très bons amis, mais également des confidents.

Et s’il fait tourner les têtes et chavirer les coeurs, il est loin de savoir lui-même à qui ira le sien…

Delcourt/Tonkam

Broken Floaters

Le soleil, les cigales, le vent dans les feuilles, une voix off un peu désabusée. Toute personne ayant un affect pour l’art japonais, que ce soit manga, anime ou films, aime ce genre d’ambiance réconfortante et délassante. Et c’est exactement ce style d’atmosphère que nous offre Écoute ton Cœur, Atami ! La première grande force du manga, à mon sens, est sa capacité à ne jamais nous crisper et à laisser les événements se dérouler naturellement, sans accrocs, sans conflits, sans tensions. L’auteur.ice Asa Tanuma possède cette capacité très agréable de ne pas en faire des caisses avec les rebondissements qu’iel parsème dans son récit, et surtout de ne pas les étirer en longueur.

Que ce soit lorsque Atami avoue ses sentiments à Adachi, que ce dernier le rembarre, ou encore que les deux garçons ont autre chose sur le cœur à s’avouer, la mise en scène n’en rajoute pas afin de tenter de rendre ce sursaut de l’intrigue haletant ou quoi que ce soit. Ce calme général et nonchalant en toutes circonstances m’a rappelé le cinéma de Jim Jarmusch, à savoir des personnes qui discutent calmement et qui exécutent leurs actions de manière posée, sans que le récit n’ait besoin de s’accélérer à aucun moment. Le risque est évidemment de se retrouver avec un manga plat et insipide, avec un scénario, certes, mais sans intrigue. Et c’est un peu le cas en réalité, mais finalement de manière non péjorative.

Le style narratif utilisé ici par Asa Tanuma pourrait rappeler les dernières sorties “tranche de vie” à succès comme Hirayasumi par exemple, bien qu’encore plus calme que ce dernier, c’est dire ! Tout ici semble un peu en « flottement », un peu comme si l’auteur désirait ne montrer uniquement que les moments que l’on enlève habituellement d’un récit, ceux que le public ne juge pas intéressant dans l’intrigue. Mais quand il n y a pas d’intrigue, ce sont ces moments qui deviennent agréables à lire.

Ma lecture d’Écoute ton Cœur, Atami ! m’a par exemple rappelé le principe du “Small Talk”, vous savez, cette conversation sans importance, cette causette, cet acte de “juste” papoter… Ce principe d’avoir une discussion qui n’engage à rien, et ne risque pas de créer le débat. Bien que rebutante pour certains, c’est très souvent ce à quoi on aspire dans les moments difficiles, dans les périodes troubles de nos vies ou encore tout simplement en vieillissant. C’est un peu le pansement qui ne soigne pas mais qui cache efficacement la blessure en attendant qu’elle se referme d’elle-même. Et vous l’aurez compris, Écoute ton Cœur, Atami ! s’apparente fortement à cela, pour notre plus grand bien-être.

Ici, les soucis familiaux, les peines de cœur, les angoisses amoureuses ou les tensions amicales ne sont que de petites contrariétés de l’existence, sans que cela ne prenne l’ascendant émotionnel sur nos jeunes lycéens, le manga en deviendrait presque irréel et utopiste. Mais c’est aussi sa force à mon sens, car, s’apparentant à la tradition japonaise d’œuvres psychologiques (Le Dit du Genji), de manuels de maîtrise de soi (Le Bushido), ou encore de récits philosophiques hérités du bouddhisme (le fameux Zen japonais), tout un pan de la production artistique et narrative japonaise constitue un véritable cahier d’exercices de canalisation des émotions, d’apprentissage de la retenue, voire d’une certaine forme de stoïcisme qui peut réellement faire du bien à l’âme et du baume au cœur à certains moments de notre existence, ou simplement de notre journée.

Questionnements et émois adolescents s’entremêlent dans le quotidien d’un lycéen aussi franc qu’attachant.

Delcourt/Tonkam

Ghost Fog

Graphiquement, Asa Tanuma semble être un.e mangaka classiciste, usant habilement de trames très légères et de contours très fins. Cela permet de parfaitement retranscrire la simplicité et la fragilité des protagonistes, tout en leur offrant des portraits sensibles et réalistes dans leurs émotions, ici toutes en retenues. Les atmosphères sont particulièrement agréables bien que les décors et environnement n’occupent qu’une place très secondaire dans les planches. Tout semble un peu flotter dans un brouillard où le temps et l’espace ne sont pas très importants. Pourtant, ce que l’auteur délaisse en termes de macro-représentation, iel l’occupe grâce à de la micro-évocation, à savoir ces petits détails de la vie quotidienne (ou d’une situation particulière) dont les mangakas ont le secret.

Tous ces petits inserts qui détaillent un environnement à travers des cases dédiées, comme par exemple un robinet qui fuit, un insecte vivant sa vie sur une feuille, ou encore, c’est la cas ici, un jeune homme timide déplaçant ses pieds dans ses uwabaki (vous savez, ces chaussons d’intérieur dans les écoles) tel un petit toc nerveux. C’est toute la sensibilité que l’on aime dans les œuvres japonaises que nous retrouvons ici. Tanuma parvient également à gérer l’aspect émotionnel de son récit en respectant ce calme et cet apaisement général grâce à des visages détendus, aux traits simples, aux paupières lourdes et aux bouches fines qui, si elles sourient, le font par un minuscule rictus discret et non par une attitude caricaturale ou excentrique.

Pour conclure…

C’est une très belle œuvre que publie Delcourt en mettant à l’honneur son auteur.ice Asa Tanuma, figure très prometteuse de la scène artistique japonaise. Avec un récit “tranche de vie / romance” tout en retenue, finesse et apaisement, ce sera à coup sûr votre lecture Zen du mois. Le tout est, qui plus est, saupoudré de belles personnes et de belles histoires, alliant quotidien scolaire, questionnement émotionnel et recherche identitaire.

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